Les plus démunis font leur lit chaque soir à la Halte de nuit

PrécaritéReportage nocturne dans ce lieu d’accueil inconditionnel installé depuis sept semaines au temple des Pâquis.

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Il appelle ça ses «sorties de route». La dernière lui vaut de se retrouver à la rue. La cinquantaine fatiguée, mauvais âge pour se «remettre sur les rails». Un bon client pour la Halte de nuit. «J’ai des solutions, la semaine prochaine, je ne serai plus là…» La vie se montre plus compliquée. À notre deuxième passage, dix jours plus tard, entre Ascension et Pentecôte, l’homme à la barbe grise, doyen de son bout de dortoir improvisé, est toujours présent.

Le temple des Pâquis est devenu le sien; comme il est désormais chaque soir celui d’une centaine d’autres bénéficiaires, parfois plus, rarement moins, venant chercher ici un peu de répit. Adoption accélérée. Le lieu, ouvert juste après le week-end de Pâques, à l’initiative conjointe de l’Église protestante et de l’Armée du Salut notamment, remplit sa fonction de première nécessité. Du bas seuil assumé en matière d’accueil inconditionnel – un espace solidaire pour tous, pas un hôtel avec des chambres individuelles – que l’on franchit et investit librement de 22 h 30 à 6 h 30 du matin, sans avoir à donner son identité ni à respecter un horaire imposé.

«Dites que cet endroit est d’utilité publique, sans équivalent ailleurs dans la ville», lance notre collectionneur d’embardées. Il ajoute: «Dans les parcs, le froid et l’humidité font nos poches avant le lever du jour, quand ce ne sont pas les gardiens de l’aube en uniforme. À la gare, les contrôles sont fréquents, les agents parlent fort et nous jettent dehors, sur l’esplanade déserte de Cornavin, balayée par la bise. Le parvis du temple est plus chaleureux.»

Son presque contemporain («Je n’ai pas encore fêté mon demi-siècle, moi monsieur!»), venu du nord de la France, confirme l’importance de l’adresse. «Je suis soudeur spécialisé. J’ai un bon CV. Je dormais en plein jour dans une cabine téléphonique. Un habitant du quartier m’a offert un café et m’a emmené à la Halte. J’ai eu deux fois de la chance. Je peux enfin me reposer, avant mon prochain entretien d’embauche.»

D’abord manger, puis dormir

Et manger à sa faim, pour autant que l’on figure parmi les premiers à se servir. «Regardez ce buffet, un vrai gueuleton», lance le jeune porteur d’un plateau-repas bien rempli. Buffet du pauvre? Non, du riche, consommateur d’aujourd’hui alimentant les invendus des grandes surfaces, gérés par l’association Partage, qui livre chaque soir à la Halte le trop-plein périssable des rayons de nourriture.

Pour admirer les pâtisseries qui s’arrachent, mieux vaut être en bonne place dans la queue. Elle se forme bien avant l’ouverture des portes. Entre 40 et 50 personnes, des hommes presque exclusivement, de tout âge, des bavards et des taiseux, des animateurs et des solitaires, pris dans la même énergie: d’abord manger, après dormir. Le corps pousse, la tête pioche.

Les habitudes nécessiteuses dictent le rythme quotidien de cet accueil à nul autre pareil. Il faut apprendre à le canaliser, à le freiner parfois, lorsqu’il s’emballe. C’est que le besoin collectif qui s’exprime est fort, presque palpable. Il se vérifie au moment de la distribution des tapis de sol enroulés sur eux-mêmes. Épaisseur dérisoire, couchage de fortune, les mains se tendent et font cercle autour du travailleur social, pour ensuite repartir dans son coin avec l’illusion concrète d’un lit à soi.

Chaque mètre carré investi

À 23 h, le temple était encore une cantine nocturne avec ses tables et ses chaises. On mangeait, on buvait des boissons chaudes (thé et café), on luttait contre les attaques de paupières. On ne lutte plus. Le mobilier s’écarte puis s’efface à vue. On dort sur et sous les tables, on aligne les chaises pour se faire des couchettes à étage, on investit chaque mètre carré au sol.

Les plus malins se transforment en régisseurs de plateau – un chœur d’opéra dans un théâtre de poche –, récupèrent chaque place perdue, organisent les regroupements par affinité ethnique. Les continents sont bien représentés, ils parlent dans leur langue, d’une voix qui doit apprendre à se caler sur le couvre-feu tacite. À minuit, la Halte se met en mode dormant, cinq heures de sommeil avec les moyens du bord, sans renoncer à laisser sa porte ouverte, à qui veut entrer, à qui veut ressortir.

«Bienvenue» en maître mot

Il est 2 h du matin. Un homme sans âge vient d’arriver. Comme seul bagage, deux cartons pliés à la diable. Il se rendait à la Perle du Lac, il a vu de la lumière éclairer les vitraux, il monte les marches en pierre d’un pas incertain et s’entend dire: «Bienvenue.» Les trois syllabes du mot le plus souvent utilisé à cette adresse. L’inconditionnalité a son vocabulaire, son geste aussi: la poignée de main, et le regard dans les yeux qui va avec.

«Nous sommes là pour faire du lien, tout en gérant la mise en place, les flux humains, la restitution matinale des clés aux utilisateurs de la journée», explique l’un des professionnels de la poignée de main. Malgré ce cahier des charges absorbant, «la qualité du lien est bien supérieure à l’expérience vécue dans les abris PC, souligne-t-il. Les rapports avec les bénéficiaires sont nourris, nous avons de vrais échanges.» Sur le parvis couvert du temple, moitié fumoir, moitié confessionnal, les bouches se délient: on raconte sa journée, les bons et les mauvais plans, la débrouillardise et le découragement. «Plus on dégringole, moins on est écouté», avoue notre quinquagénaire, en recouvrant, tard dans la nuit, l’accent oublié de son canton rural. Il insiste, d’une voix décidée et ferme: «Dites que la Halte est aussi le seul lieu nocturne existant où l’on accorde, à toute heure de la nuit, de la considération à ceux qui le fréquentent.» (TDG)

Créé: 22.05.2018, 20h29

La nécessité d’une Halte à l’année

Commentaire

Réponse pragmatique à une forme de précarité qui grandit et se renforce même au sortir de l’hiver, la Halte de nuit n’est, pour l’instant, rappelons-le, qu’un projet pilote. Elle s’arrêtera le 3 juillet, après trois mois d’expérience concrète. Cette période probatoire suffit-elle à justifier la nécessité d’une pareille prestation? Ses initiateurs n’en doutent pas.

La réalité leur donne raison. Elle est têtue. La belle saison joue habituellement son rôle de cache-misère. Les gens dans le besoin s’éparpillent, se font oublier la nuit venue, faute de pouvoir disposer d’un endroit où se mettre en sécurité. Il existe désormais, cet endroit rassurant, et il ne désemplit plus, quelle que soit la météo.

Une forme d’aide humanitaire ayant pignon sur rue, au cœur d’une ville, la nôtre, qui multiplie les prestations sociales mais n’offre toujours pas à l’année, sept jours sur sept, l’essentiel: point d’eau, consigne à bagages et repas du soir. C’est cela d’abord qui manque à ceux qui subissent, week-end compris, un quotidien hautement précarisé.

La Halte, dans son dispositif imparfait et provisoire, révèle cela jusqu’à la caricature. Un lavabo pour 100 personnes qui, le matin, avant de retrouver la rue, souhaitent simplement se laver les dents, c’est forcément source de tension. Les nattes distribuées, en nombre limité, font de jolies séances de yoga, pas des nuits de vrai sommeil.

Quant aux femmes, elles n’ont pas leur place dans cette salle commune prise d’assaut par les hommes. Pour elles, une halte spécifique serait évidemment nécessaire. La question n’est pas tant de savoir si un dispositif semblable doit, dès demain, s’inscrire dans le réseau des lieux d’accueil d’urgence, mais plutôt comment et avec quels moyens.

La cohésion sociale est l’affaire de tous, mais d’abord des élus politiques et des travailleurs sociaux. Le Canton de Genève a désormais les deux pour un même poste, comme l’a déjà la Ville. Entre Esther Alder et le nouveau venu Thierry Apothéloz, c’est l’occasion où jamais de faire Halte ensemble.
Thierry Mertenat

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