Les piétons veulent chasser les trottinettes des trottoirs

MobilitéUne pétition exige de réserver aux marcheurs les aires pédestres. La place des micro-véhicules électriques suscite le débat.

L’irruption de nouveaux engins - comme la trottinette électrique - suscite de nouveaux conflits dans un espace urbain déjà très disputé et dont la répartition fait toujours débat.

L’irruption de nouveaux engins - comme la trottinette électrique - suscite de nouveaux conflits dans un espace urbain déjà très disputé et dont la répartition fait toujours débat. Image: LUCIEN FORTUNATI

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«Entre la gare et le travail, je gagne tant de temps!» Croisé sur sa trottinette électrique au bout d’un pont genevois, Adrian est ravi de son récent achat et l’avoue: il roule surtout sur le trottoir. «Je sais que je ne devrais pas, mais je fais très attention, promet ce trentenaire anglophone. Aller sur la route? Je ne suis pas suicidaire. J’utilise parfois la piste cyclable, mais on n’y est pas bienvenu…»

Le pendulaire pressé se trouve, parmi d’autres, dans la cible de Mobilité piétonne, qui dépose ce jeudi une pétition au Département fédéral des transports à Berne. Appuyé par des associations liées au handicap et à la mobilité douce, ce lobby des piétons a recueilli 4500 signatures pour réclamer le monopole du trottoir. Il requiert des espaces séparés des vélos, «des règles claires et applicables» et un holà à la déferlante d’engins motorisés: robots de livraison testés par la Poste en région zurichoise, e-trottinettes ou autres mini-véhicules électriques.

Des bipèdes sous pression

«À Genève, elles ne sont pas encore aussi présentes que dans d’autres villes, comme Bordeaux, où d’excellents aménagements piétons sont mis à mal par ces nouveaux engins, relève Patrick Lacourt, président genevois de Mobilité piétonne. Mais le trottoir est envahi par des objets toujours plus nombreux: motos en stationnement, Segways, vélos, tous incompatibles avec la sécurité d’une personne âgée, par exemple. On revendique un espace piéton tranquille et sûr.» Selon lui, le bipède ne peut plus s’aventurer dans des lieux qui lui sont pourtant dédiés: «Essayez un matin le passage sous le pont du Mont-Blanc au bout du Jardin anglais: les vélos y dévalent si vite! On ne récupérera plus cet endroit devenu trop périlleux.»

L’irruption de nouveaux engins suscite de nouveaux conflits dans un espace urbain déjà très disputé et dont la répartition fait toujours débat. Pour l’heure, seuls quelques-uns de ces «néogadgets» sont admis dans l’espace public suisse: c’est le cas du Segway, aussi nommé gyropode, et de la trottinette électrique, tous deux limités à 20 km/h. La loi les force à utiliser la route, voire la piste cyclable s’il y en a une. D’autres engins, comme le e-skate, qu’on croise pourtant en ville, sont en revanche confinés dans l’espace privé, faute d’homologation. La trottinette sans moteur, elle, est admise sur le trottoir.

Le Touring Club Suisse appelle de ses vœux une évolution face à ces nouveaux moyens de déplacement. «Une partie de ces engins déjà disponibles sur le marché doit faire l’objet d’une nouvelle approche pour pouvoir circuler sur la voie publique», argue Yves Gerber, porte-parole, plaidant pour leur donner les mêmes droits que le vélo ainsi qu’un accès aux aires piétonnes élargies. Et de louer les avantages de la trottinette électrique, «engin plutôt sûr d’utilisation» et «candidat de choix pour la personne qui souhaite changer ses habitudes de déplacement tout en voulant assurer sa sécurité». Des campagnes de prévention et formation sont toutefois souhaitables, selon le TCS.

Comment se fait-il qu’on croise avant tout ces trottinettes sur les trottoirs? «Celles qui sont légales ne peuvent pas rouler à plus de 20 km/h et les gens ne veulent pas s’aventurer sur la route à une vitesse si inférieure aux autres véhicules, explique Nicolas Saramon, directeur du commerce spécialisé Tec & Way, à la Jonction. Il faut donc autoriser celles qui sont plus rapides.» Et de confirmer qu’un boom est en cours: «Mon chiffre d’affaires s’est multiplié par douze en trois ans, on est en train de changer de mobilité.»

Des espaces à redistribuer?

Pour lui aussi, le cadre réglementaire est en retard, si bien que de trop nombreux utilisateurs circulent sur des engins non homologués: «Faute d’être couverts par une assurance responsabilité civile, ils paieront toute leur vie en cas d’accident.» En attendant, il estime que les nouveaux engins doivent en priorité utiliser les bandes et pistes cyclables, s’il y en a.

Dans les milieux cyclistes, ces rivaux sont accueillis avec circonspection. «Les trottoirs doivent être dans la mesure du possible réservés aux piétons et la mixité est en principe à éviter, résume Alfonso Gomez, président de Pro Vélo. À titre personnel, je pense qu’on doit pouvoir accueillir les trottinettes ou les gyropodes sur les voies cyclables, pour autant que leur vitesse soit modérée. Mais nous sommes déjà les parents pauvres de la circulation. Il faudra alors nous donner davantage d’espace, à conquérir essentiellement sur le trafic motorisé: des voies d’au moins 1,80 mètre de large, permettant un dépassement, seraient nécessaires.»

L’irruption de ces nouveaux engins peut aussi fournir des alliés aux cyclistes, selon lui: «Cela contribue à créer une masse critique d’usagers en faveur de mobilités alternatives à la voiture.»


L’invasion mondiale crée la polémique

Genève n’est pas la seule à discuter de la trottinette électrique. «Le débat est mondial», juge Nicolas Saramon. Une brève revue de presse lui donne raison. La start-up américaine Lime vient ainsi de retirer les 500 e-trottinettes en libre-service qu’elle avait mises en circulation à Bâle et Zurich: certains de ses engins ont causé des chutes en freinant spontanément en pleine course. Les villes d’outre-Sarine sont donc à leur tour la cible de ces loueurs d’un nouveau type qui ont essaimé depuis la Californie, où les hôpitaux déplorent une accidentologie croissante et où une partie de la population est exaspérée. À Los Angeles, ce ras-le-bol se traduit par une vague de vandalisme à l’égard des envahissants scooters (c’est leur nom en anglais), qu’on retrouve largués dans l’océan, crucifiés sur des poteaux électriques ou carbonisés – des «exploits» immortalisés et diffusés sur internet.

Sur les réseaux sociaux, la puissance d’une e-trottinette vient de semer l’effroi à Paris. Un chauffeur de taxi a filmé un adepte de la trottinette, sans protection, fonçant à 85 km/h sur l’autoroute A86, en Seine-Saint-Denis. Par ailleurs, face à l’invasion des espaces piétons urbains, la ministre française des Transports a promis en octobre un tour de vis législatif.

Que sait-on de l’impact de ces engins en vogue sur les mœurs de la population en termes de mobilité? La trottinette ne semble pas dissuader les gens de circuler en voiture, d’après les investigations menées à Paris par le bureau d’études sur la mobilité 6t. «La trottinette électrique enlève des piétons et des usagers des transports publics», indique Sébastien Munafò, qui dirige l’antenne genevoise de 6t. Si le premier point est fâcheux en termes de santé publique, le second peut être avantageux en déchargeant des tronçons bondés de métro. Autre atout: la trottinette peut faciliter les trajets vers ou depuis la gare, par exemple. Un besoin de régulation se fait sentir, à son avis: «Il faudra à terme dissocier les usagers selon leur vitesse, prône l’expert. Pour le moment, comme on n’attend pas de compétence des utilisateurs de trottinettes, ils posent un problème de sécurité. Il y a un décalage entre l’image insouciante de la trottinette, liée à l’enfance, et son usage actuel, motorisé, générateur de conflits d’usage et d’accidents.»

Créé: 17.01.2019, 07h05

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