Les enseignants genevois sont démunis face à certains gangs d’élèves

Violence au CycleDes acteurs de l’École reviennent sur les agressions subies par deux maîtres. Ils pointent le système et un manque de soutien.

Au Cycle, quelque 209 incidents graves ont été signalés pour l’année scolaire 2018-2019, contre 272 l’année précédente. Image: Laurent Guiraud

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«Il n’y a pas plus de violence au Cycle, mais des cas extrêmes», déclarait la conseillère d’État Anne Émery-Torracinta, dans notre édition de samedi. Après les agressions de deux maîtres au Cycle du Renard, le discours de la socialiste n’a pas convaincu tous nos internautes. «Est-ce que Mme Émery-Torracinta mesure vraiment de la gravité de la situation?» se demande ainsi l’un d’entre eux.

Alors, la patronne du Département de l’instruction publique (DIP) minimise-t-elle la situation?

Pas vraiment, à entendre cet enseignant expérimenté du Cycle du Renard, sous le couvert de l’anonymat: «En lisant certains articles de presse, on a le sentiment qu’on vit dans une zone de non-droit. Cela finit par user quantité de mes collègues. Les choses ne sont pas parfaites, mais nous arrivons à effectuer notre travail correctement.» Cet enseignant considère cependant «qu’une dizaine de jeunes du Renard, dont surtout un petit noyau dur, n’est pas dans la norme de ce que l’on peut attendre d’une scolarité conventionnelle».

Pas des cas isolés

Membre du Syndicat des services publics (SSP) et ancien maître au Cycle du Renard, Paolo Gilardi ne se prononce pas sur les agressions. Mais il n’est pas surpris: «C’est un coin où il existe une forte misère sociale et économique. On ne peut pas répondre uniquement de manière autoritaire à des enfants issus de pays en guerre, les yeux emplis de détresse. Pas étonnant que certains puissent péter les plombs!»

Les derniers événements du Renard ne font pas figure de cas isolé. Certes, les actes de violence à l’école ont globalement diminué, comme l’indique le rapport Signa, qui les recense. Ainsi, 209 incidents graves ont été signalés pour l’année scolaire 2018-2019, contre 272 l’année précédente. Le Cycle concentre 45% de ces incidents et un tiers des agressions est dirigé contre le personnel (enseignants et administration).

La Fédération des associations de maîtres du Cycle (FAMCO) indique que cinq à dix collaborateurs victimes de violence s’adressent à elle chaque année. Pour autant, Julien Nicolet, membre du bureau, tient à nuancer la fréquence d’incidents graves. «Sur 13'000 élèves, il est impossible d’éviter des dérives. Ces agressions restent minoritaires. Mais ce n’est pas parce que c’est marginal que ce n’est pas grave.» Il relève toutefois que le climat devient «de plus en plus électrique et parfois délétère». Incivilités, insultes, refus d’autorité seraient ainsi toujours plus fréquents à mesure que les effectifs gonflent et qu’on surcharge les établissements.

Margarita Castro, chargée des questions liées à l’enseignement au SSP, estime que ces cas sont de plus en plus fréquents. La secrétaire syndicale a connaissance de six dossiers en cours de maîtres agressés physiquement par des élèves «dont certains doivent continuer à enseigner à leurs agresseurs. C’est intolérable!»

Comment expliquer ces actes de violence? La structure même du Cycle est montrée du doigt: sa réforme, en 2011, a vu la création de regroupements dits «faibles», qui concentrent les élèves en difficulté. Tous ne présentent pas forcément des problèmes de comportement mais, une fois réunis dans des classes où ils se retrouvent dévalorisés et sans perspectives, «cela peut entraîner un cocktail explosif», a admis Anne Émery-Torracinta dans nos colonnes samedi. Le DIP a également reconnu que ce modèle a échoué à améliorer la prise en charge des plus fragiles. «Face à certaines de ces classes, nous nous retrouvons démunis», confie Julien Nicolet.

«Nous, on est le Bronx»

Le système ne conviendrait donc plus à certains élèves? «Les éléments perturbateurs qui nous occupent sont plutôt des personnes intelligentes mais totalement déstructurées au niveau personnel, estime l’enseignant anonyme du Renard. Nous avons appris à instruire des élèves très faibles, mais nous ne sommes pas formés pour répondre à ce noyau extrême. Le DIP a de la peine à comprendre que la réponse scolaire donnée à ces quelques jeunes n’est pas faite pour eux. Ils réagissent ainsi aussi violemment que le système leur est violent.»

Une réforme est annoncée pour 2022 au plus tôt; elle prévoit notamment de rétablir un tronc commun en première année. Paolo Gilardi s’en réjouit: «Les élèves stigmatisés dans une section difficile à gérer finissent par assumer le fait d’être dans un trou sans perspective. Ils en arrivent à dire «nous, on est le Bronx» et à se comporter comme tel.»

Le député PLR et enseignant retraité Jean Romain ne partage pas ce raisonnement. Pour lui, la violence n’est pas la conséquence d’une réaction face à une école qui exclut – «d’ailleurs probablement moins qu’hier» –, mais elle est plutôt corrélée à une politique du cas par cas: «On a instauré une école de solitudes juxtaposées. En mettant l’individu au centre, chacun répond désormais à ses propres règles, il n’y plus de valeurs communes transmises. Cela dépasse le cadre de l’école: l’être humain est de plus en plus individuel. C’est un problème de civilisation à bout de souffle.»

La syndicaliste Margarita Castro dénonce, elle, des manques dans l’encadrement: «On veut donner une place à tous dans l’école publique, que ce soit pour l’école inclusive ou la formation obligatoire jusqu’à 18 ans, mais le personnel d’accompagnement spécialisé (conseillères sociales, infirmières ou encore psychologues) n’a cessé de baisser ces dernières années.»

Le système n’est pas le seul incriminé. Jean Romain relève des lacunes dans l’éducation: «Certains parents font tout ce qu’ils peuvent, mais sont débordés. Ils sont responsables mais pas coupables. D’autres sont démissionnaires, ils abandonnent à l’école l’éducation de leur enfant; eux sont coupables.» Est-ce à dire qu’il faudrait leur infliger une sanction financière, comme cela a été évoqué au Grand Conseil? «Une pression financière, comme cela se fait en France, pourrait aider à faire prendre conscience des responsabilités parentales. Mais cela doit se faire au cas par cas.»

«Une question de priorité»

La formation des maîtres est aussi discutée au sein du DIP. Mais, pour Margarita Castro, ce n’est pas tant les compétences que la force d’accompagnement qui pose problème. «Elle est nécessaire pour garder une qualité d’enseignement en faisant face aux difficultés complexes liées à certains élèves.» Alors que le député PLR reproche un manque de soutien de la hiérarchie, Julien Nicolet rapporte qu’il existe des différences de traitement dans les cas de violence: «Le degré d’empathie varie selon les directions. Certaines sont très soutenantes alors que des maîtres ont pu se sentir méprisés par d’autres.»

Enfin, le SSP préconise d’augmenter les moyens. Ces derniers sont soumis au bon vouloir des députés… «Trop facile pour la conseillère d’État de se cacher derrière les refus du Grand Conseil. C’est une question de priorité. On peut ainsi se demander s’il est vraiment opportun de prioriser l’école numérique (ndlr: le DIP a déposé deux projets de loi d’un total de 21 millions de francs) plutôt que les effectifs pour faire baisser la violence.»


«Certains développent une vraie phobie scolaire»

«Tout phénomène de violence doit être pris au sérieux, mais la situation est relativement calme au Cycle du Renard», déclare Yann Boggio, secrétaire général de la Fondation genevoise pour l’animation socioculturelle (FASe). «La problématique concerne trois ou quatre jeunes. Il ne faut donc pas accabler l’ensemble des élèves de ce cycle.» Pas moins de 600 adolescents y sont solarisés et «le corps professoral ne manque pas de motivation pour les accompagner, tout comme la Commune de Vernier à son échelle», ajoute-t-il.

Responsable de la Cohésion sociale et de la police municipale, le magistrat Martin Staub relève qu’à sa connaissance il ne s’agit que «d’une poignée de jeunes qu’on n’arrive pas à gérer, les maîtres n’échappant pas à la règle». L’élu socialiste condamne les deux récentes agressions, qu’il qualifie de scandaleuses et d’inadmissibles, «mais ne jetons pas l’opprobre sur le Cycle du Renard, qui a toujours pris les difficultés au sérieux». La Commune collabore depuis longtemps avec cet établissement dans sa mission d’accompagnement des jeunes, indique Martin Staub. «Si nos travailleurs sociaux, policiers et autres correspondants de nuit ne faisaient pas du bon travail sur le terrain, sans oublier les animateurs des maisons de quartier, la situation pourrait être bien pire!» Concrètement? «Une équipe de sept travailleurs sociaux hors murs occupe bien le terrain à Vernier, note Yann Boggio. Quelque neuf maisons de quartier, centres de loisirs ainsi que le Jardin Robinson du Lignon participent aussi à ce bon fonctionnement de proximité. L’investissement verniolan dans l’accompagnement de la jeunesse est assez massif.»

Le secrétaire général de la FASe évoque également un système connecté avec le Cycle du Renard: le dispositif Zorro. «Des bus réservés aux élèves les transportent dans leur établissement, précise Yann Boggio. Deux moniteurs font les quatre trajets programmés chaque jour avec eux. Cela permet d’entretenir un bon climat permettant aux jeunes d’arriver tranquilles à l’école et d’éviter des frictions. Un outil de prévention qui a fait ses preuves en plus de dix ans d’existence et qui est apprécié de la direction.» Tant Martin Staub que Yann Boggio ne cachent pas que tout cela n’est sans doute pas suffisant pour faire face à des cas extrêmes. «Nous devons trouver des solutions alternatives pour certains élèves qui développent parfois une vraie phobie scolaire, avec des conséquences au niveau comportemental», recommande Yann Boggio. Sans les excuser, il prône d’autres approches, éducatives et intégratives, tels des stages en entreprise, de manière à révéler leurs compétences et les remettre sur une voie positive. L.B.

Créé: 22.10.2019, 07h00

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