Les demandes de nourriture gratuite explosent à Genève

Banque alimentaire Marc Nobs, directeur de Partage, est inquiet: la fondation a distribué 37,6% de denrées en plus en 2016.

Marc Nobs, directeur de Partage, dans les entrepôts rue Blavignac. La Fondation partage ses locaux avec Les Colis du Cœur.

Marc Nobs, directeur de Partage, dans les entrepôts rue Blavignac. La Fondation partage ses locaux avec Les Colis du Cœur. Image: PIERRE ABENSUR

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Chaque année, Partage évite le gaspillage de plusieurs centaines de tonnes de denrées en les redistribuant aux personnes en difficulté. Créée en 2005, la principale banque alimentaire de Genève fournit plus de cinquante services sociaux et associations, avec en tête les Colis du Cœur, qui bénéficient d’un tiers de sa récolte. Et Partage n’est pas en manque de travail: cette année, la fondation a distribué 37,6% de denrées supplémentaires. Une croissance inhabituelle qui inquiète son directeur, Marc Nobs. Interview.

Partage fait face, cette année, à une explosion des demandes. Comment l’expliquez-vous?

Sur les neuf premiers mois de 2016, en comparaison avec la même période l’an dernier, la masse de produits distribués a augmenté de 37,6%. C’est colossal! Et inhabituel: la moyenne depuis 2010 se situe annuellement entre 5 et 6%. Je l’explique en grande partie par l’afflux de migrants. L’Hospice général, qui s’occupe notamment de cette population, a augmenté sa demande de 160%.

Mais l’arrivée de migrants n’est pas la seule raison à cela…

Non. La demande de la part des Colis du Cœur, qui viennent en aide à toute personne munie d’une attestation provenant d’un service social, a augmenté de 122%. Nous en concluons qu’il y a une forte augmentation de la précarité, de manière générale, à Genève. Les besoins d’associations s’adressant à des profils spécifiques, comme le foyer pour femmes le Cœur des Grottes, ont aussi augmenté.

Les autorités ont-elles conscience de cela?

Le Conseil d’Etat a récemment publié un rapport sur la pauvreté. C’est un bon rapport, mais les données ne courent que jusqu’en 2014. C’est problématique, parce que la situation actuelle est déjà très différente de celle d’il y a deux ans. Nous avons exprimé notre inquiétude à Mauro Poggia (ndlr: conseiller d’Etat en charge du Social), et il la partage. Mais on connaît tous la situation budgétaire de l’Etat: elle ne facilite pas l’émergence de solutions.

L’Etat devrait débourser 100 millions de plus en 2017 pour couvrir le coût des aides sociales. Est-ce suffisant?

Cela ne répond qu’à une partie de la problématique. Genève doit faire face, comme les autres cantons-villes, à un individualisme effréné. Les gens ont la tête dans le guidon, ne voient pas ce qui se passe à côté de chez eux. Par contre, il y a une solidarité impressionnante lors des Samedis du Partage (ndlr: des bénévoles dans les supermarchés invitent les Genevois à faire des provisions pour la fondation). Deux événements par an permettent de rassembler un tiers des denrées annuelles. Le prochain aura lieu le 26 novembre.

Comment êtes-vous parvenus à répondre à l’augmentation de la demande depuis janvier?

En augmentant, notamment, le nombre de magasins dans lesquels nous procédons aux récoltes. Il reste encore une petite marge de manœuvre à ce niveau-là. Mais nous avons aussi dû acheter des produits – œufs, lait, huile, vinaigre, boîtes de thon, couches pour enfants… C’est la première fois que cela nous arrive en onze ans d’existence. Ce n’est pas la vocation première de Partage, qui travaille à éviter le gaspillage. Mais la situation ne nous a pas laissé le choix. Et nos donateurs privés nous ont permis de le faire.

Existe-t-il d’autres solutions pour récolter davantage?

Nous avons un problème à résoudre lié aux dates figurant sur les produits frais. Migros en affiche deux, celle de vente et celle de consommation, alors que Coop a supprimé la date de vente. Les produits restent donc plus longtemps en magasin, ce qui ne nous laisse pas de marge de manœuvre pour les redistribuer. Nous allons rencontrer le chimiste cantonal pour négocier un allégement des contraintes. Aujourd’hui, nous avons le droit de distribuer les produits jusqu’à la date limite de consommation. On aimerait obtenir des dérogations pour des produits spécifiques tels que les yaourts ou la salade de taboulé, que l’on peut manger sans risque au-delà de la date indiquée. Il s’agirait d’une solution cruciale.

D’autant que les magasins gaspillent moins, aujourd’hui?

C’est vrai. On sent que les détaillants doivent répondre à une situation économique difficile. Ils travaillent à flux tendu, donc la quantité d’inutilisés a diminué. Nous avons compensé cela en augmentant le nombre de sites.

Vous ne travaillez pas avec les hard discounters – Aldi, Lidl, Denner. Pourquoi?

Nos partenaires trient leurs aliments – ils sortent des filets les oranges fichues par exemple – parce que nous ne sommes pas une entreprise de recyclage. Les hard discounters n’ont pas le personnel pour cela. Mais il faudrait essayer de régler la question en négociant avec eux.

(TDG)

Créé: 11.10.2016, 18h48

Partage en chiffres

Partage aide 7700 personnes par semaine en moyenne. En 2015, la fondation a distribué 750 tonnes à ses partenaires. Ces derniers les fournissent ensuite aux personnes en difficulté. 120 fournisseurs approvisionnent Partage en produits alimentaires (70%) et d’hygiène (30%). 35 personnes bénéficient d’un emploi de solidarité (réinsertion professionnelle). Prochain Samedi du Partage le 26 novembre.

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