Les autocars mettent Genève sous pression

Transports Avec l’ouverture de lignes nationales low cost, des désaccords majeurs émergent sur la question des emplacements et de l’utilisation des voies de bus.

Lundi, l’un des premiers Eurobus au départ de l’aéroport de Genève a pris la route à vide.

Lundi, l’un des premiers Eurobus au départ de l’aéroport de Genève a pris la route à vide. Image: STEEVE IUNCKER-GOMEZ

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Le Genève-Saint-Gall de lundi, 15 h 35, est parti à vide. Un passager avait bien acheté un billet mais il ne s’est pas présenté à l’heure du départ. «Je dois prendre un autre client à Bienne qui descendra à Zurich», fait savoir le chauffeur de l’autocar climatisé en scrutant son plan de route. Du terminal accolé au parking de l’aéroport, il s’en va à la gare routière de la place Dorcière, au centre-ville, avant de traverser le pays sur près de 400 kilomètres. Un tel voyage pour deux billets vendus? «Ce n’est que le début», tempère le chauffeur, dont l’employeur ambitionne un taux d’occupation de 50%.


Lire aussi: Bus low cost, le mauvais calcul


Les sièges ont beau rester vides, une petite révolution s’opère en matière d’offre de transports. Depuis dimanche, l’autocariste Eurobus exploite trois lignes nationales.

Une première en Suisse, où la loi sur le cabotage préservait le rail de toute concurrence en interdisant toute liaison entre deux villes du pays. Mais la pression croissante – l’Allemagne et la France ont libéralisé leur réseau de transport par bus en 2013 et 2015 – a poussé la Confédération à entrouvrir son réseau routier aux autocars. D’autant que des lignes européennes traversaient le pays avec l’absurde interdiction de laisser monter et descendre les passagers entre deux villes suisses.

L’aéroport dit non

À défaut de libéralisation, l’Office fédéral des transports (OFT) a octroyé à un privé la concession lui permettant d’exploiter trois lignes nationales longue distance. La fin du monopole des transports publics? «Le transport national par autocar peut compléter judicieusement de manière ponctuelle le système de transports publics», avance la Confédération, qui impose ses conditions en matière de tarifs et de conditions de travail.

Sur les routes genevoises, la pression s’accroît. Car, avec sa gare routière de la place Dorcière et son terminal de l’aéroport, Genève se trouve au départ et à l’arrivée de l’une des lignes intercités auxquelles s’ajoutent les services régionaux qui desservent la France voisine, les lignes internationales et les cars touristiques.

Premières à manifester des inquiétudes: les autorités de la Ville de Genève. Avec la multiplication des cars en milieu urbain, elles militent en faveur du déplacement de la gare routière à l’aéroport. En périphérie, donc. Réponse négative du Canton et des autorités aéroportuaires, qui n’entendent pas agrandir leur modeste terminal. «Notre gare routière doit répondre à nos besoins mais n’a pas vocation à accueillir d’autres lignes, notamment les lignes internationales, qui ne sont utilisées ni par nos passagers ni par nos employés. Il n’est pas prévu à ce jour d’adaptation de l’infrastructure», répond une porte-parole de Genève Aéroport.

Sur les voies de bus

Face à cette position, la Ville s’est résignée à améliorer la gare routière existante. «Nous n’avons pas le choix, assure Claude-Alain Macherel, codirecteur au Département des constructions et de l’aménagement. Il faut faire en sorte que le développement des bus ne se fasse pas de manière erratique», poursuit-il avant d’annoncer l’intention de la Ville de rénover le kiosque de la place Dorcière à l’horizon 2020.

Autre point d’achoppement, l’utilisation des voies de bus par les autocars. Car les bus low cost qui font l’objet de l’obtention d’une concession de l’OFT sont qualifiés de bus publics en trafic de ligne; de ce fait, ils peuvent emprunter les voies réservées aux Transports publics genevois. «Nous y sommes défavorables», appuie à nouveau Claude-Alain Macherel, rappelant que «la vitesse commerciale des transports publics est en baisse depuis quatre ans». D’autant qu’il revient au Canton d’autoriser ou non l’accès à ces voies. Mais pour Benoît Pavageau, directeur des transports collectifs au Département des infrastructures, ces nouvelles lignes low cost ne représentent guère de menace: «Ce sont deux bus par jour au départ de l’aéroport, c’est un marché de niche au potentiel limité», dit-il sans crainte d’une surcharge. En revanche, les Eurobus ne sont pas équipés du dispositif qui leur permet d’être détectés et favorisés par les feux de signalisation.

Un pass pour les touristes

Dans ce contexte, une détente pourrait venir de la rive gauche. Avec la mise en service de la liaison CEVA entre Cornavin et Annemasse, la gare des Eaux-Vives servira de terminus à deux lignes régionales (sur quatre) qui, aujourd’hui, poursuivent leur route jusqu’à la gare routière. Une manière de soulager l’hypercentre et la place Dorcière, pour l’État.

Enfin, la gestion des bus touristiques nécessite d’être prise en main. Ici, l’alternative en périphérie paraît inenvisageable pour une clientèle qui souhaite être déposée face aux attractions touristiques. Raison pour laquelle la Ville souhaite mettre de l’ordre. Elle étudie actuellement le modèle du «pass autocar» en vigueur à Paris. Celui-ci contraint les autocaristes à acheter un droit de stationner dans des lieux réservés, pour une durée strictement limitée.


L'éditorial: Bus low cost, le mauvais calcul

Trop cher, le train? Qu’ils prennent des cars low cost! Résumé outrageusement, c’est le raisonnement qui a prévalu lorsqu’il s’est agi d’octroyer les concessions permettant à la société Eurobus d’exploiter trois lignes nationales. Depuis dimanche, c’est une réalité. De Genève, les voyageurs peuvent rallier Zurich pour 23 francs à bord d’un car climatisé. Le voyage dure environ cinq heures et demie; mieux vaut ne pas être pressé. Pour beaucoup, cette ouverture aux compagnies de cars à bas prix mettra une petite pression sur les CFF. Peut-être. Mais comment ne pas ignorer les expériences des voisins européens? Quelques années après la libéralisation des transports interrégionaux, les résultats sont loin des attentes. En France, les pertes des sociétés qui se sont lancées sur ce marché se comptent encore en millions. Quant aux régions périphériques, elles souffrent de leur isolement croissant, conséquence de la chute des investissements publics dans l’offre ferroviaire.

Nous n’en sommes pas là, mais une brèche s’est ouverte. Et il faudrait être naïf pour croire que le développement du réseau s’arrêtera là. Pour preuve, Eurobus a déposé des demandes en vue d’exploiter sept lignes supplémentaires en Suisse. La demande des passagers est-elle si soutenue? Les prochains mois le diront. En attendant, les autocars à bas coût tournent à vide, ou presque. À Genève, ils empruntent les voies réservées aux transports publics pour rallier la gare routière, en plein centre depuis l’aéroport. Une hérésie à l’heure où les villes multiplient les efforts pour limiter le trafic motorisé, accorder la priorité aux transports publics et favoriser la mobilité douce. Quant aux autorités genevoises, elles n’ont pas l’intention de déplacer ces monstres de la route en périphérie. Au contraire, la gare routière sera conservée et même développée. Notre Canton a décidé d’ouvrir les routes de l’hypercentre à ces bus en brandissant un argument fort discutable: celui du «on n’a pas le choix».

(TDG)

Créé: 14.06.2018, 20h42

Soutien à Berne et colère naissante dans les quartiers

À Berne, les lignes intercités bénéficient d’un soutien majeur en la personne du conseiller national libéral-radical Philippe Nantermod. «Ces bus ne sont pas nombreux et ils représentent des transports en commun comme les autres. Les voies de bus étant prévues pour ce genre de transports, je ne vois pas de problème à leur présence», a-t-il déclaré au «Courrier» le mois dernier. Avant cela, il déposait une motion demandant la libéralisation du marché.

Au moment où les cantons étaient consultés par la Confédération, le Conseil d’État genevois s’est exprimé en faveur de l’ouverture aux cars low cost, convaincu qu’une mise au défi des CFF ne peut être que bénéfique.
Voilà qui tranche avec la position vaudoise. Au-delà de la Versoix, la conseillère d’État Nuria Gorrite, soutenue par les villes de son canton, s’est fendue d’un courrier adressé à l’Office fédéral des transports disant son étonnement. Elle a émis un préavis négatif, considérant que les centres urbains doivent s’efforcer de se libérer du trafic routier. Aujourd’hui à Lausanne, les cars et leurs passagers sont relégués sur le parking du Vélodrome, en périphérie mais surtout à proximité de l’autoroute.

Maintenant que les bus ont reçu le feu vert, qu’en dit-on dans les quartiers qui voient transiter ces véhicules? Aux Pâquis, le fondateur de l’association Survivre aux Pâquis (SURVAP) Guy Valence évoque un phénomène nouveau et les réactions «négatives» que génèrent ces véhicules plus hauts et plus longs que les autres. «Depuis quelque temps, nous voyons de plus en plus de bus qui tentent de se faufiler dans les rues du quartier pour éviter les bouchons. Ils prennent une place énorme et les chauffeurs ignorent souvent les limitations des zones 20 et 30.» Sur le fond, il évoque une nouveauté qui «va à l’encontre du bon sens, tant du point de vue écologique qu’économique».

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.