Le vertige des tours à Genève

Toujours plus hautAlors que le futur quartier de l’Étoile prévoit des bâtiments pouvant atteindre 170 mètres, reportage dans la grande tour du Lignon.

Vivre en hauteur? Certains sont hostiles, d’autres enthousiastes. C’est le cas de Monique Ambrosio, qui habite au 30e étage de la grande tour du Lignon.

Vivre en hauteur? Certains sont hostiles, d’autres enthousiastes. C’est le cas de Monique Ambrosio, qui habite au 30e étage de la grande tour du Lignon. Image: Lucien Fortunati

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Les tours de l’Étoile affolent des habitants, titrait la «Tribune de Genève» du 1er mars, au lendemain d’une séance publique sur le premier PLQ du futur quartier de l’Étoile. Situé au cœur de l’ambitieux projet d’aménagement Praille-Acacias-Vernets (PAV), ce site prévoit plusieurs tours, dont trois colosses pouvant atteindre 170 mètres. Si ces gratte-ciel voient le jour, ils deviendront les plus hauts édifices du canton, au-delà des 91 mètres de la grande tour verniolane du Lignon. «Des tours qui dépassent la cathédrale et surtout le Jet d’eau (140 mètres), notre symbole genevois, vous n’y pensez pas!» s’était offusqué un participant de cette soirée d’information.

Nous n’en sommes qu’au stade de l’image directrice, mais cette perspective interpelle. «La tour représente encore et toujours un symbole de puissance. Au Moyen Âge déjà, les familles nobles de San Gimignano souhaitaient afficher ainsi leur prestige, rappelle Leïla el-Wakil, historienne de l’architecture et spécialiste du patrimoine. Aujourd’hui, à coups de prouesses techniques, des pays entrent en compétition pour construire le bâtiment le plus élevé. Une tour peut être très belle et offrir une vue magnifique, mais pourquoi vouloir monter toujours plus haut?»

Changement d’échelle

Au moment où certains qualifient ces imposants immeubles de passéistes, Stephen Griek, chef de projet de l’Étoile, réagit: «Nous ne sommes pas dans une tendance déclinante. Il en faut pour tous les goûts et beaucoup de gens aspirent à la dynamique et à la modernité que dégagent les tours.» Celles-ci doivent permettre de marquer un changement d’échelle en accord avec la région du Grand Genève en devenir. Les grandes agglomérations ont besoin de points de repère, considère Stephen Griek: «Genève a le Jet d’eau et la cathédrale. Les tours de l’Étoile pourraient marquer la nouvelle limite de la ville dense qui s’étendra jusqu’à la route des Jeunes.» Mais les atouts des tours ne se résument pas à la signalétique d’un nouveau quartier emblématique. À l’image du chef de projet de l’Étoile, les spécialistes de l’aménagement défendent une forte densité à proximité des gares du CEVA, et notamment celle de Pont-Rouge, à l’Étoile, pour favoriser la mobilité.

La vie «dans les airs»

«Et puis, contrairement à ce que certains redoutent, on ne va pas réaliser un district d’affaires à la Downtown Manhattan, s’engage Stephen Griek. On préconise une mixité logements-activités ainsi que le développement de la nature en ville symbolisé par la fraîcheur amenée par la Drize, qui traverse tout le PAV et complétera la grande minéralité du site. Mais si trop d’obstacles se manifestent à l’Étoile, le projet est suffisamment solide pour être supporté sans les tours, du moins en les abaissant. Le débat démocratique en décidera!» Et il promet d’être animé, tant ce type d’habitat divise… même si les projets genevois restent bien modestes en comparaison du Burj Khalifa, à Dubaï, qui domine la planète du haut de ses 830 mètres. Sans vouloir se rapprocher pareillement des étoiles, ils sont nombreux, ici aussi, à apprécier la vie «dans les airs». Nous l’avons constaté en interrogeant des résidents de la grande tour du Lignon.

«Une vue de carte postale»

Habitant depuis 1992 au sommet de cet édifice bleuté de 30 étages, Monique Ambrosio fait partie de ces Genevois qui apprécient de se réveiller sur «une vue de carte postale». Avec le sentiment de dominer le Jet d’eau, la cathédrale et même le Mont-Blanc, le spectacle est, il est vrai, grandiose. L’ex-patronne de l’Auberge de la Mairie, à Vernier, a ainsi ouvert une table d’hôte pour que d’autres en profitent. Les visiteurs ne sont pas déçus face aux grandes baies vitrées desquelles on plonge dans le Rhône. «Les tableaux changent selon les saisons. On s’en met plein les yeux», vante cette femme à la septantaine triomphante, qui ne se lasse pas des couchers de soleil.

Autre atout de la grande tour: sa piscine sur le toit. «On croise des voisins en maillot de bain dans l’ascenseur. On se croirait en vacances», s’amuse Monique Ambrosio, qui aime se jeter à l’eau tôt le matin. Mais gare au vertige!

La peur du vent

Ce n’est pas de ce mal dont souffre Francesca, 54 ans: «Grande insomniaque, je viens souvent voir les illuminations de la nuit. Cela m’apaise.» Jérôme, bientôt 30 ans et fan d’alpinisme, est lui aussi fan des hauteurs: «Avant, j’habitais dans un immeuble avec vue sur cour. Je me sentais claustrophobe. Ici, en vivant au 26e étage, il n’y a pas de vis-à-vis: un luxe. Cela donne une incroyable sensation d’espace.» Marcel (63 ans) s’est, lui, installé au 3e étage de la grande tour, il y a cinquante et un ans: «Je n’aimerais pas vivre plus haut car il peut y avoir de fortes bourrasques qui font bouger l’immeuble. Il a d’ailleurs été conçu pour cela.» Grand-mère de quatre petites-filles, Andréa craint aussi que le bâtiment ne s’écroule quand «la bise souffle». Elle se réjouit, en revanche, de pouvoir bientôt à nouveau profiter, avec ses petiotes, de la baignade sur le plus grand immeuble du canton, «une fierté» pour elle. Ce n’est pas le cas de Marcel: «Seuls les boutons de l’ascenseur me rappellent la hauteur de mon habitat.»

Et les voisins, que pensent-ils de cet imposant monument? «J’ai vécu un an au 23e étage de la grande tour, mais je ne me sentais pas en sécurité, déclare Agron (40 ans), qui travaille dans la rénovation. Notamment à cause des pannes d’ascenseur. Mes enfants avaient peur. Nous sommes restés au Lignon, mais nous habitons à présent au 1er étage.»

«D’une manière générale, les hauts bâtiments en béton, souvent appelés cages à lapins, sont sans intérêt architectural, affirme un autre locataire de la cité verniolane. Vivre dans une tour est un plaisir égoïste. Lorsqu’une tour s’installe dans un quartier, elle fait de l’ombre aux terrasses et impose sa présence au bout de la rue.» Ce n’est pas le cas au Lignon, cette ville à la campagne où les deux grandes tours sont séparées par une vaste place d’une centaine de mètres de long… Mais ça pourrait l’être à l’Étoile.

«Synonymes de dépression»

«Je n’aime ni l’intérieur ni l’extérieur. Je ne pourrais pas vivre aussi haut. En plus, j’ai peur d’un incendie ou de rester coincé dans l’ascenseur, commente une sexagénaire. Tout le monde est empilé les uns sur les autres. Loyers et charges d’exploitation accrus en prime. Pour moi, les tours sont synonymes de dépression!»

Et pourtant, avec 18 nouveaux objets dépassant 300 mètres, on n’a jamais autant construit de bâtiments dits de grande hauteur dans le monde, l’an dernier, selon l’institut étasunien Council on Tall Building and Urban Habitat, rattaché à l’Université de Chicago, cité réputée pour ses gratte-ciel historiques. «Ils marquent l’identité de cette ville où est né le premier haut bâtiment, après le grand incendie d’octobre 1871», indique Leïla el-Wakil.

Les goûts évoluent

Karim, 21 ans, dessinateur en bâtiment, défend un changement de paradigme sous nos cieux: «Bâtir des tours correspond à la Genève du futur. Nous n’avons pas le choix, il faut densifier, sinon on devra raser nos beaux parcs. Il faut prendre du recul sur notre histoire. Les petits bâtiments, c’est fini. Nous allons découvrir une nouvelle échelle. Vive les hauteurs, c’est une question d’habitude.» Un de ses amis renchérit: «Si ça continue, notre génération devra s’exiler en France voisine ou… vivre chez ses parents jusqu’à 50 ans! Arrêtons de toujours tout bloquer, permettons à Genève de ne plus être un village. Une tour emblématique représente une magnifique porte d’entrée de la ville.»

Les goûts évoluent, relevait récemment l’architecte Patrice Bezos dans nos colonnes: «Il ne faut pas se réfugier dans la nostalgie. Décrié au début, Le Lignon est maintenant porté aux nues.»

Créé: 11.05.2019, 08h28

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«Le feu est plus difficile à gérer»

Depuis «La tour infernale», thriller datant de 1974, les grands édifices sont souvent associés à la peur du feu. Les pompiers n’échappent pas à la règle. «Tout incendie nous fait peur, mais nous ne sommes pas affolés par les hauteurs, indique le commandant du Service d’incendie et de secours (SIS), Nicolas Schumacher. Nous sommes formés à cette tâche spécifique, même si un feu reste tactiquement et techniquement plus difficile à gérer dans une tour. Cela demande du matériel et une doctrine d’intervention pointue. Et des hommes au top de leur forme physique.» Afin de faciliter leur mission dans les bâtiments élevés (soit plus de 30 mètres, limite au-delà de laquelle les pompiers ne peuvent plus profiter de la grande échelle), des mesures contraignantes sont imposées. Chaque étage doit disposer de voies d’évacuation protégées, car «on doit évacuer les gens par l’intérieur». Cela signifie que les escaliers sont isolés par des sas et des portes coupe-feu. Un ascenseur indépendant, spécialement équipé, doit aussi permettre aux sauveteurs de gagner plus rapidement les étages.

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