Le réchauffement climatique bouleverse le vin genevois

AgricultureLe changement climatique a déjà des effets sur la vigne. Il présente des risques mais ouvre aussi de belles perspectives.

Le coteau en contrebas du Signal de Bernex. C’est sur ce versant plein sud que du tempranillo espagnol a été planté.

Le coteau en contrebas du Signal de Bernex. C’est sur ce versant plein sud que du tempranillo espagnol a été planté. Image: Laurent Guiraud

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Un taux d’alcool à 17,2 degrés! Florian Favre, œnologue au Service de l’agronomie du canton, a cru que son appareil était défectueux. Il venait de contrôler le pinot noir d’un vigneron genevois dans son labo de Plan-les-Ouates. Et ce vin présentait un taux complètement fou, anormalement élevé. «J’ai testé sur une autre machine, c’était bien juste.»

On ne trouvera pas ce breuvage sur le marché, mais l’anecdote est révélatrice. Le réchauffement climatique commence à déployer ses effets. S’il va donner du fil à retordre aux vignerons et modifier à terme l’aspect du vignoble, il va également élargir la palette des vins. «Le changement climatique présente des risques mais ouvre aussi des opportunités», nuance Florian Favre. Nous faisons avec lui le point sur la question.

Vendanges plus précoces

Premier constat: en cinquante ans, la date des vendanges a été avancée de trois semaines. Elles interviennent plus tôt. «La baisse des rendements explique en partie ce phénomène, mais le réchauffement est un facteur déterminant.» Les printemps commencent plus tôt, les étés sont plus chauds et plus longs.

Cette évolution présente des avantages. «La période de maturation est plus longue, le raisin peut mûrir dans de bonnes conditions.» Par ailleurs, les étés se prolongeant, les vendanges sont moins déterminées par la menace des pluies et des pourritures de l’automne. «Cela offre une plus grande marge de manœuvre au vigneron pour choisir le bon moment de la vendange. C’est capital pour faire un bon vin.»

Plus grande variété

Ces étés plus chauds conduisent aussi à des degrés d’alcool plus élevés, ce qui réduit d’autant l’acidité. C’est positif, mais jusqu’à un certain point. Car, bien sûr, personne n’a envie de boire du pinot à 17 degrés. «Dans le sud de la France, il arrive désormais que certains vins soient trop chargés en alcool.»

Ces aspects conduisent à une plus grande variété des cépages. Depuis quelques années, des viticulteurs se mettent à cultiver des variétés du Sud. À Bernex, on trouve désormais du tempranillo espagnol (lire ci-dessous).

Mais le réchauffement crée aussi bien des tracas. Assez paradoxalement, la vigne aujourd’hui craint davantage le gel, comme l’explique Florian Favre. «Comme le printemps est plus précoce, le débourrement (ndlr: la sortie du bourgeon) apparaît plus tôt. Mais il y a toujours des gelées entre la mi-avril et la mi-mai. La vigne est donc sensible au gel sur une plus longue période; les risques sont multipliés.»

Des fumigènes contre le gel

Pour affronter le gel, plusieurs techniques. Des vignerons posent des bougies la nuit entre les lignes. C’est efficace, plutôt joli, mais très cher. En Valais ou en Californie, on brasse l’air avec de gros ventilateurs pour diluer les couches d’air froid au fond des cuvettes. Florian Favre aimerait tester l’année prochaine une méthode encore plus étonnante: projeter des fumigènes comme dans les concerts rock. En chargeant l’air de particules fines, on abaisse le point de congélation, tout en étant moins polluant que les bougies.

Des techniques de culture protègent également du gel: couper l’herbe entre les lignes, planter au fond des cuvettes les variétés les moins précoces ou tenter, par la taille, de retarder le débourrement.

L’autre hantise des vignerons, c’est la grêle. Difficile d’accuser avec certitude le réchauffement climatique, mais les événements violents se multiplient. «Quand je suis arrivé à mon poste, en 2016, on m’a parlé de la grêle de 2013 comme de celle du siècle. Depuis, nous avons connu deux épisodes violents. Celui du 15 juin a touché plus de 60 hectares.»

Des filets antigrêle

La grêle peut anéantir une récolte. Elle peut aussi mettre les ceps en danger. Or, replanter de la vigne coûte très cher, environ 30'000 francs l’hectare. Le découragement du vigneron, lui, n’a pas de prix.

La réponse? Les filets antigrêle. «On en voit déjà au Tessin. Ils sont dressés de chaque côté des rangées de ceps. Nous allons en tester l’année prochaine.» Mais leur impact visuel sur le paysage n’est pas négligeable.

Enfin, les canicules sont également une plaie, surtout quand elles s’abattent sur les vignes qu’on vient d’effeuiller. C’est «le coup de chalumeau». Cet été, dans le sud de la France, des vignes entières ont littéralement grillé.

Planter sur l’ubac?

Pour les protéger d’un soleil excessif, il n’est donc pas exclu qu’à l’avenir, on plante certaines variétés sur la face nord des coteaux, une hérésie d’ailleurs interdite aujourd’hui. Passer de l’adret à l’ubac serait aussi une révolution pour le paysage.

Ce tableau ne serait pas complet sans la menace phytosanitaire. «L’oïdium reste virulent alors que le mildiou l’est moins, les champignons n’aimant pas le sec, commente Florian Favre. Globalement, on traite moins.»

L'arrivée des ravageurs

Mais l’arrivée de certains insectes inquiète. La cicadelle, un ravageur proche de la cigale, est un vecteur de la flavescence dorée, une maladie qui a fait de gros dégâts dans le Sud-Ouest français. «Elle arrive plus facilement au nord des Alpes par les transports humains. À Céligny, une vigne proche d’un périmètre atteint par la maladie a dû être traitée avec un insecticide bio, apparemment avec succès.»

L’œnologue observe également avec beaucoup d’attention d’autres fléaux, comme la maladie qui a décimé une partie des oliviers des Pouilles.

Phylloxera

Peut-on encore croire en l’avenir du vignoble genevois à l’énoncé de tous ces dangers? La question fait sourire Florian Favre. «Le vigneron a toujours dû faire face à de multiples menaces. Je vous rappelle que le phylloxera a dévasté les vignes européennes. Comme nous sommes atteints après d’autres vignobles, plus au sud, nous pouvons bénéficier de leur expérience. Je suis convaincu que la culture de la vigne en Suisse a un brillant avenir, il sera toujours possible de faire du bon vin.»


Un air de Rioja au Signal de Bernex

Christian Guyot est venu avec une de ses bouteilles pour parler du réchauffement climatique. Il montre son étiquette avec un air malicieux: 39,7°. «C’est la température record que Genève a connue le 7 juillet 2015, rappelle ce vigneron de Bernex. Cet été a bien convenu à mon galotta.»

Le galotta est un croisement entre un gamay et un ancellotta italien. Celui produit par Christian Guyot, une très petite cuvée, est exceptionnel. Très puissant et pourtant équilibré malgré un taux d’alcool tout à fait inhabituel: plus de 15°! À le déguster, on a envie de se réjouir du réchauffement.

Professeur d’œnologie à Changins, Christian Guyot cultive de petits parchets à Bernex et vinifie les raisins de deux producteurs. Il fait partie de ces pionniers qui, il y a vingt ans déjà, ont importé des cépages du Sud. «On ne parlait pas encore de réchauffement, mais il y avait une envie de diversifier la production et d’avoir des vins plus corsés que le gamay et le pinot noir.» C’est ainsi que le cabernet, le merlot ou le malbec sont arrivés, qui font désormais partie de la gamme des vins genevois.

Tempranillo à Bernex

Le vigneron est allé plus loin encore avec des cépages portugais. Il produit un vin muté proche du porto. En 2006, il a planté du tempranillo, un cépage courant dans La Rioja (Espagne), en contrebas du Signal de Bernex, sur une parcelle donnant plein sud. Son premier millésime, sorti en 2009, s’appelle «Don Juan». «Car c’est un vin séducteur, rond et puissant», se réjouit le vigneron. Une telle bouteille est plus chère que la moyenne. «Mais c’est un cépage sensible, qui nécessite beaucoup de travail à la main, offre très peu de rendement et que j’élève deux ans en fût.»

Genève très accueillant

Genève est très accueillant avec ces nouveaux cépages. Sa législation permet d’accorder une AOC à ces vins à titre d’essai, à condition qu’ils ne soient pas assemblés. «Nous observons la qualité du vin et décidons après dix ans s’il mérite son appellation définitive, explique l’œnologue Florian Favre. C’est la raison pour laquelle Genève dispose d’une longue liste de vins AOC.»

Créé: 17.08.2019, 09h35

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