Le procès très politisé de deux Genevois à Gap

Les sept de Briançon Poursuivis pour avoir fait entrer des migrants en France, Théo et Bastien ne regrettent rien face à la justice française. Récit d’une audience hors du commun.

Le Genevois Bastien s'exprime avant son procès. (Vidéo: Georges Cabrera)

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Des sept prévenus dans l’affaire d’aide aux migrants de Briançon, les Genevois Théo et Bastien ont été les premiers à se présenter. Face à eux, la présidente du Tribunal correctionnel de Gap (Hautes-Alpes, France). Au-dessus de leur tête, le buste de Marianne semble scruter l’extérieur par les fenêtres dépolies, là où les rassemblements bruyants de militants agacent le tribunal. «Si on ne peut plus s’entendre, je suspends et on termine l’audience dans une salle à huis clos», menace d’emblée la juge Isabelle Defarge dans un certain désordre.


L'éditorial: Bastien, Théo, migrants: tutti fratelli


«On n’est pas au Sénat!»

Les visages des deux Suisses sont détendus. À leur arrivée au tribunal, ils ont été accueillis par des applaudissements avant de lâcher quelques mots à la presse: «On va affronter ça avec confiance. On est soutenu et on se bat pour quelque chose qui est fondé», dit Théo.

Ce procès agite les consciences dans un climat exceptionnel, souvent tendu. Ce qui explique la ville quadrillée et les convois de manifestants bloqués au petit matin par les forces de l’ordre. Quand l’accès au chef-lieu des Hautes-Alpes leur est ouvert, Gap devient le centre de la contestation de la politique migratoire européenne. Un procès politique? La présidente du tribunal n’en veut pas. «Ici, on fait du droit et rien que du droit, lance-t-elle avant les débats. Les mots «délit de solidarité» n’ont rien à faire dans cette salle. Je mets au défi quiconque de trouver ces termes dans le droit français.»

Aux côtés de cinq autres activistes, Théo et Bastien, 24 et 26 ans, risquent une peine de prison et une amende de 750 000 euros pour avoir aidé des migrants en situation irrégulière à passer la frontière italo-française lors d’une manifestation le 22 avril. Une réaction à des rondes organisées par des mouvements identitaires, la veille.

Un écrivain en renfort

Pour la rangée d’avocats qui défendent ceux que l’on nomme les sept de Briançon, les conditions de l’arrestation des deux Genevois sont problématiques. Car ce n’est pas lors de la manifestation sur le col frontière qu’ils ont été appréhendés, mais plus tard, dans la soirée, alors qu’ils marchaient dans Briançon. «Une interpellation arbitraire sur la base d’aucun élément objectif», plaide l’une des avocates. Son confrère ironise: «Le rapport de police affirme qu’ils ont aidé des personnes de couleur noire susceptibles d’être des migrants en situation irrégulière. Un noir ne peut-il pas participer à une manifestation? C’est discriminatoire.»

Dans ce procès hypermédiatisé, la politique n’est jamais loin du prétoire. Pour preuve, on compte surtout des universitaires et des écrivains parmi les témoins convoqués par la défense. Auteur d’un récit sur les frontières françaises, l’alpiniste Lionel Daudet se fait caution intellectuelle des prévenus. «Dans les régions de montagne, l’esprit de solidarité prévaut. C’est culturel. On ne peut pas refuser de porter secours.»

Cassante, la présidente met fin à l’argumentation de tous ceux qui s’écartent des faits du 22 avril. «Je suis marrie. On n’est pas à l’Assemblée nationale, ni au Sénat et encore moins là pour faire un colloque sur le droit des étrangers.»

Théo, Bastien et les autres ont également eu affaire à un procureur incisif. Peu de mots chez le représentant du ministère public, mais une volonté qui se lit clairement: mettre au jour ce qu’il considère comme des infractions, quitte à déstabiliser les témoins.

Parmi eux, il y a eu ce médecin briançonnais régulièrement mobilisé pour soigner les migrants. Une figure locale qui montre les sept prévenus du doigt: «Ces gens-là ont sauvé des vies. Il y a eu trois morts dans cette montagne et c’est grâce à eux qu’il n’y en a eu que trois.»

"Vous devriez nous remercier"

La nuit tombe sur Gap quand Théo et Bastien sont appelés à répondre directement des faits. Ont-ils apporté une aide matérielle au passage de sans-papiers? Pour le prouver, la juge cite le témoignage d’un Guinéen qui se trouvait au milieu des 200 manifestants, le 22 avril, quand il a franchi la douane.

Finalement, la question intéresse peu Théo, qui sait se montrer offensif. Il demande à ne pas être interrompu et souhaite parler du «fond» et des «conditions de détention» qu’il a subies avec Bastien durant les neuf jours de leur détention. Ce n’est pas à l’ordre du jour, rétorque la présidente. «Nous sommes muselés», dénonce le militant.

Une opposition insurmontable entre le Code pénal et la notion de fraternité, voilà ce qu’il y a à retenir de l’agitation régnant au Palais de justice de Gap. Elle tient tout entière dans cette phrase de Mathieu, l’un des sept de Briançon: «Vous ne devriez pas nous juger. Vous devriez nous remercier!»

Les débats, parfois violents, se sont poursuivis dans la soirée. Quant au verdict, il sera vraisemblablement rendu dans plusieurs semaines.

(TDG)

Créé: 08.11.2018, 13h06

Mobilisation de soutien à Genève

À Genève, une cinquantaine de personnes se sont mobilisées devant le consulat de France, jeudi à midi. Ceux qui n’ont pas pu faire le déplacement à Gap sont heureux de pouvoir exprimer leur soutien aux «3+4 de Briançon» et aux migrants. Jean Burgermeister, membre de SolidaritéS Genève, le souligne: «Cette manifestation symbolique est l’occasion de réitérer notre rejet de la criminalisation des migrants et de la solidarité envers ceux-ci à tous les niveaux. Ce procès dépasse le cadre individuel. En Suisse aussi, nous portons une responsabilité par rapport à ce qu’il se passe.» Pour Fabiana Giovannini, enseignante, c’est l’image du «Titanic» qui lui vient en tête: «Nous laissons les passagers de la troisième classe mourir pour protéger le confort des premières classes européennes. C’est cela dont il faut se rendre compte! Fermer les yeux sur les situations de vie dramatiques que connaissent les migrants
dans leurs pays d’origine ne va pas nous faire avancer.» E.B.

Réactions devant le Palais de Justice. (Vidéo: Georges Cabrera)

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