«Le dopage me rend agressif, je veux arrêter»

Sport amateurUn Genevois de 37 ans raconte comment il est entré dans le cercle vicieux des anabolisants. Cette pratique, souvent guidée par un motif esthétique, est dangereuse et reste peu contrôlée.

Plus de muscles, moins de gras, des performances extraordinaires jour et nuit: les anabolisants promettent monts et merveilles.

Plus de muscles, moins de gras, des performances extraordinaires jour et nuit: les anabolisants promettent monts et merveilles. Image: BRIAN CAHN/CORBIS

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Ce sont des sportifs amateurs, des adeptes de fitness, qui, un jour, ont envie d’un coup de pouce pour progresser ou muscler leur corps plus vite. Ils se mettent à absorber des substances qui, combinées et prises à haute dose, produisent des résultats impressionnants. Mais rien de magique dans ces métamorphoses: ces produits sont dangereux pour la santé, tant physique que psychique. L’impuissance et l’agressivité sont, entre autres, au rendez-vous (lire ci-contre).

Doses «hallucinantes»

Le Dr Mario Zorzoli a travaillé quinze ans pour l’Union cycliste internationale. Aujourd’hui généraliste au Centre médical de Plainpalais, il s’inquiète: «J’ai récemment vu trois patients, adeptes de la musculation et des fitness, qui prennent des stéroïdes anabolisants et des hormones peptidiques de toute sorte à des doses hallucinantes.» Robert*, 37 ans, est l’un d’entre eux. Il raconte comment il est «tombé dans ce cercle vicieux».

«Jeune, je faisais pas mal de foot et de basket. En 2010, j’ai eu un grave accident et j’ai dû être opéré. J’ai passé près de deux ans en réhabilitation. Ma masse musculaire a fondu. Je me sentais mal. J’ai acheté un stepper et d’autres appareils pour reprendre une activité physique à la maison. Avec l’aide d’un coach et d’un diététicien, j’ai mis sur pied un programme d’alimentation et d’exercices. Puis je me suis inscrit dans un fitness, où j’ai entendu parler de ces produits. Au début, j’étais très sceptique car je pensais que cela me causerait des problèmes de santé.»

Trente-cinq kilos en six mois

Malgré ses doutes, Robert se met à consommer des anabolisants. «En six mois, j’ai pris 35 kilos de masse musculaire, c’était spectaculaire.» Au fitness, dit-il, «on en parle; il y a toujours un type qui vient vous parler d’un produit qui marche super bien. Ces substances se vendent comme des petits pains. Moi, je débarque, mais certains en prennent depuis vingt ans. On peut les acheter sur Internet, d’autres les revendent, trois fois plus cher, de la main à la main. C’est très accessible, mais tout cela se fait discrètement, un peu comme avec de la drogue.» Robert dit avoir payé deux fois une amende de 400 francs, les douanes ayant intercepté des colis qui lui étaient destinés. Cela ne l’a pas découragé: en dix-huit mois, il confie avoir dépensé 6000 francs en dopants.

«Sexuellement, comme un ado»

Et maintenant? Pourquoi vouloir arrêter? Mentalement, Robert dit avoir repris confiance en lui. Mais le trentenaire est lucide: il mesure le risque «de vouloir toujours plus» et constate les effets sur son corps: «Mon taux de mauvais cholestérol est élevé, le bon est bas.» Au quotidien, le dopage l’a rendu agressif, moins patient envers ses enfants et sa femme. «Sexuellement, je suis comme un ado, je ne pense plus qu’à ça et je traite parfois ma femme comme un objet; nous en parlons beaucoup ensemble, et quand cela ne va pas, je sors me calmer.»

Pris en charge par le Dr Zorzoli, Robert entend se défaire, progressivement, de cette forme d’addiction: «Je veux me libérer. J’ai diminué les doses et je suis moins agressif. Ce que je ne comprends pas, c’est que des jeunes de 18 ou 20 ans se mettent à consommer ces trucs alors qu’ils sont en pleine forme.»

*Prénom fictif, identité connue de la rédaction

(TDG)

Créé: 20.04.2016, 18h37

Impuissance et cancer

«Plus de muscles, moins de gras, un sourire de tueur, des performances extraordinaires jour et nuit: les anabolisants promettent monts et merveilles», constate Martial Saugy, directeur du Laboratoire suisse d’analyse du dopage. Et dans un premier temps, ça marche: les muscles gonflent, la récupération est plus rapide, on se sent mieux. C’est ensuite que les choses se gâtent.
«Les usagers ne savent pas ce qu’ils achètent. Ils utilisent des produits pour lesquels il n’y a pas d’indication médicale», observe le Dr Mario Zorzoli. Le médecin donne l’exemple de la testostérone: «Certains utilisent des doses dix à cent fois supérieures à ce que l’on donnerait à un homme ne produisant plus cette hormone.» Les effets secondaires sont nombreux, tant au niveau psychique – agressivité, psychoses – que physique. «Lorsque l’organisme reçoit de la testostérone, il arrête d’en produire lui-même. Cela provoque alors une atrophie des testicules, de la stérilité, de l’impuissance. Le risque de cancer de la prostate est accru, comme les risques de maladies cardiovasculaires, ces produits augmentant la tension et le mauvais cholestérol.»

Voilà pour la testostérone. Mais le dopé s’en tient rarement à un seul produit. Il combine différentes substances – hormone de croissance, peptides, insuline – de sorte qu’il est «difficile de connaître les risques à moyen et long terme. On sait que pour un jeune qui n’a pas terminé sa croissance, cela peut diminuer sa taille adulte. Par ailleurs, lorsque les muscles augmentent vite, les tendons ne suivent pas et peuvent se rompre.»

Le Dr Souheil Sayegh, médecin du sport à l’Hôpital de La Tour, ajoute le risque d’infection et d’altération de la peau lorsque les produits sont injectés.

Quel est le profil de la personne dopée? «Cela peut tenter tout le monde, répond le docteur Sayegh, et pas seulement les clients des fitness. Ce sont des hommes essentiellement, jeunes surtout, ou ayant plus de 45?ans, qui veulent compenser la fatigue liée à l’âge. Mais nous ne voyons dans nos cabinets que ceux qui viennent se rassurer lorsqu’ils ont fait une «cure» ou terminé un «cycle». Ils demandent une prise de sang, des examens et si le bilan s’avère normal, ils ont tendance à croire que le dopage est inoffensif. Un peu comme le fumeur qui demande une radio des poumons et continue de fumer.»
S.D.

Il n’y a pas assez de contrôles

Professeur associé à l’Université de Lausanne, Martial Saugy dirige le Laboratoire suisse d’analyse du dopage. Il distingue le sportif amateur voulant battre son collègue de bureau à la Course de l’Escalade ou aux 20?km de Lausanne des adeptes du culturisme «qui se dopent pour améliorer leur look, en dehors de toute considération de performance sportive». Ce phénomène-là lui semble bien plus important. Médecin du sport à l’Hôpital de La Tour, le Dr Souheil Sayegh confirme: «Il existe beaucoup de personnes qui ne font pas de sport d’élite ni de performance pour qui l’activité physique sert à atteindre un résultat visuel. C’est du dopage esthétique, en quelque sorte.»
Dans ce cas-là, la personne peut vite passer du simple complément alimentaire (protéines, vitamines, acides aminés) au produit enrichi de stimulants (amphétamines légères), reprend Martial Saugy. Est-ce légal? «La vente de produits dont les principes actifs sont assimilables à des médicaments est interdite, mais pas leur consommation. Si les douanes saisissent des substances, elles évaluent si la quantité est susceptible de correspondre à un usage personnel ou à un trafic.» Martial Saugy estime que «l’on ne met pas beaucoup d’énergie dans la surveillance. Les produits achetés sur Internet ne font l’objet d’aucun contrôle de qualité et échappent à la surveillance des agences de médicaments. La Suisse devrait sérieusement se poser la question d’un meilleur contrôle de la consommation. Mais l’Office fédéral de la santé publique considère que le problème est d’une moindre importance que celui de l’alcool ou du tabagisme.»

Revenant au dopage des sportifs amateurs, le directeur du Laboratoire suisse d’analyse du dopage précise: «En théorie, n’importe quel participant peut être contrôlé. Dans les faits, les participants de la catégorie «élite» le sont parfois, mais cela reste peu fréquent. C’est une question de budget. On ne peut pas mettre un radar derrière chaque coureur.» De son côté, le Dr Sayegh est persuadé que «si on contrôlait la Course de l’Escalade, on trouverait des produits interdits». Mieux contrôler ce type d’événements populaires serait très intéressant, renchérit Martial Saugy, «ce serait l’occasion d’établir l’importance du dopage, que l’on imagine assez important chez les amateurs car les produits sont facilement accessibles. Statistiquement, il faudrait pouvoir contrôler 500 coureurs. Mais pour cela, il faudrait investir, car un contrôle urinaire coûte entre 250 et 300?francs. C’est un débat de société qu’il faut ouvrir.»
S.D.

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