Le castor genevois a 60 ans et toutes ses dents!

Succès inespéréNovembre 1956, Maurice Blanchet et d’autres passionnés réintroduisent le premier castor de Suisse dans la Versoix.

La réintroduction du castor en Suisse a été un succès. On le doit notamment à Maurice Blanchet et Robert Hainard, qui, en novembre 1956, relâchèrent le premier de ces rongeurs en Suisse.

La réintroduction du castor en Suisse a été un succès. On le doit notamment à Maurice Blanchet et Robert Hainard, qui, en novembre 1956, relâchèrent le premier de ces rongeurs en Suisse. Image: DR

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C’est une aventure un peu folle qu’une poignée de passionnés tenta un jour de novembre, il y a soixante ans, dans les bois de Versoix. Les naturalistes genevois Maurice Blanchet et Robert Hainard, avec d’autres amoureux de la nature, relâchèrent un castor femelle capturé par eux-mêmes en France, dans le Gard. Une première pour la Suisse, après que le castor y ait été éradiqué au début du XIXe siècle. Cet acte pionnier a ouvert la voie à la réintroduction d’autres espèces disparues, comme le lynx et le gypaète. Mais c’était loin d’être gagné d’avance. Personne ne croyait aux chances de réussite de ce projet: «Il est très difficile, actuellement, d’imaginer avec quelle obstination – et quelquefois quelle panique – il nous fallut lutter contre un certain scepticisme qui, du reste, après vingt ans de réussite, se manifeste encore ici ou là», note Maurice Blanchet en 1977, quelques mois avant sa mort, dans son livre «Le castor et son royaume».

Un castor en semi-liberté

La scène se passe le 19 novembre 1956, dans une forêt marécageuse traversée par un bras de la Versoix, au sein de la réserve naturelle du Bois du Faisan. A 17 h 30, on ouvre la cage de Mauricette – nommée ainsi en hommage au principal artisan de cette réintroduction, qui aurait eu 100 ans cette année. Le castor est relâché dans un parc clôturé d’un hectare, puisque la Confédération n’a pas donné l’autorisation de le faire directement dans la nature. Mais l’animal ne retrouve pas vraiment ses instincts sauvages. Peu farouche, il sort même de jour. Puis il ne donne plus signe de vie. Alerté par une odeur suspecte, Maurice Blanchet finit par ouvrir la trappe du terrier artificiel créé pour Mauricette, et la retrouve morte. Une autopsie révèle qu’elle a succombé à une maladie, sans doute contractée avant sa capture.

Le naturaliste suppose qu’elle était affaiblie par le choc de la capture, la fatigue du voyage et trois semaines de captivité. Ce décès est un crève-cœur pour lui et ses amis, qui ont peur d’échouer car ils sont attendus au tournant. Et puis, ils ont passé trois semaines à dormir sous tente, dans le Gard, pour enfin réussir à attraper ce castor. «Il nous fallait tout apprendre du métier de trappeur de castors vivants, que personne en Suisse et dans les pays voisins ne pouvait nous enseigner», raconte-il. Le jour où Mauricette tombe enfin dans le piège qu’ils ont bricolé, les compères exultent: «Ce furent des accolades, de grands rires, des danses sauvages!» Maurice Blanchet s’étonne de la placidité du rongeur capturé: «Le castor semble apprivoisé de nature; après quelques heures, il vous mange une pomme dans la main.» C’est peut-être parce qu’il ne se méfiait pas assez des hommes que le castor, chassé depuis des lustres pour sa fourrure, sa chair et pour le castoréum (une sécrétion huileuse et odorante utilisée en médecine et en parfumerie), s’était éteint dans de nombreux pays.

De leur côté, Maurice Blanchet et consorts ne cherchent pas à apprivoiser leurs prises, bien au contraire. Après la mort de Mauricette, ils décident de relâcher les autres castors au maximum deux ou trois jours après les avoir capturés. En mars 1957, une mère et ses deux petits sont installés à leur tour dans le parc du bois du Faisan. Mais la femelle tue ses rejetons, puis tente de s’évader plusieurs fois. Un jour, une crue perce une brèche dans la clôture du parc. Les naturalistes l’élargissent en douce, ce qui permet au rongeur de s’échapper. L’autorisation de lâcher des castors dans la nature venait d’être accordée, mais Maurice Blanchet l’ignorait encore à ce moment-là. Ce castor émancipé va faire un tour dans le lac, revient dans les bois, et est repris plus tard dans un jardin privé. Il finit toutefois par s’acclimater.

Entre 1956 et 1958, huit castors en tout sont relâchés dans les bois de Versoix, mais la moitié d’entre eux ne survit pas longtemps. Cependant, les dépôts de castoréum se multiplient, ce qui est interprété comme un signe de rut. Un castor est signalé dans le Vengeron, un autre dans une rivière vaudoise à 15 km de l’embouchure de la Versoix. Un jeune mâle retrouvé près de Nyon devient même une célébrité locale. Les journaux parlent de lui, les visiteurs affluent, les enfants lui construisent un barrage. Mais on le recapture pour le remettre dans la Versoix.

Maurice Blanchet souligne que le choix de cette rivière pour cette première expérience suisse s’est avéré capital. Mais contrairement à ce qu’il espérait, l’essai n’est pas transformé en terres genevoises, puisque les castors migrent en amont, vers la France et le canton de Vaud, à la recherche de terres plus riches en saules, leur nourriture préférée. «Nous avons en quelque sorte forcé la main des Vaudois et des Français, un peu bêtement et en toute innocence, avoue-t-il. Ce sont les castors qui ont pris l’initiative des opérations.»

Premières naissances

Et un jour, grande nouvelle! Un couple vient de bâtir une première hutte sur la haute Versoix, entre Divonne et Bogis. Des petits naissent en avril 1959. Hélas, quelques mois plus tard, on les retrouve abattus d’une décharge de petit plomb en plein crâne. «Nous eûmes la quasi-certitude que c’était l’acte prémédité d’un chasseur, écrit Maurice Blanchet. Mais faute de preuves, l’affaire en resta là.»

Quoi qu’il en soit, une petite population de castors s’était définitivement établie dans la région et se reproduisait. Ce succès fit des émules et des naturalistes d’autres cantons demandèrent à Maurice Blanchet et ses amis de les aider à réintroduire le rongeur chez eux. Cela ne fonctionna pas toujours, faute d’avoir choisi les biotopes les plus adaptés. Ce n’est que seize ans plus tard, une fois les meilleurs territoires vaudois et français occupés par des congénères, que des castors redescendirent la Versoix pour coloniser le canton de Genève.

Le castor suisse se porte bien

Entre 1956 et 1978, 141 castors ont été réintroduits sur 30 sites dans toute la Suisse. Mais 59 furent retrouvés morts. Au début, leur population a connu une faible croissance. En 1977, on en comptait grand maximum 165 sur l’ensemble du pays, et en 1993, environ 350. Pour Maurice Blanchet, c’était dû au manque de biotopes adaptés et à la concurrence avec les humains pour l’utilisation des rivières. Les renaturations de cours d’eau réalisées entre-temps ont eu un impact positif et en 2008, on estimait le nombre de castors suisses à 1600. Cela devrait permettre à terme de retirer l’animal de la liste rouge des espèces menacées. Dans le canton de Genève vivent environ 25 familles de castors, principalement sur le Rhône, l’Arve et la Versoix. Mais on en trouve aussi sur l’Allondon, la Laire et la Seymaz. Et alors que l’animal en était absent depuis plus de huit ans, un castor a été observé cet été sur l’Hermance. Cette population reste relativement stable, par manque de nouveaux territoires à coloniser.

Olivier Bodmer, cofondateur de l’association Contact Castor, assure que le rongeur rend des services considérables: «En construisant des barrages, il aide à maintenir des trous d’eau sur des ruisseaux qui s’assèchent en été, ce qui permet aux poissons de survivre.» Mais ce passionné craint que le nombre croissant de promeneurs, par exemple sur la haute Versoix, ne finisse par déranger les castors. Les conflits avec les activités humaines sont toutefois très rares: «Cela fait des années que nous n’avons plus reçu de plaintes, confie le chef des gardes de l’environnement, Alain Rauss. Il est très facile de se protéger des castors, avec un petit treillis de 30 à 40 cm de haut. Et contrairement au Valais, nous n’avons pas de vergers proches des rivières.»

Un barrage de castors a même permis de remettre en eau les douves du château de Rouelbeau. «Mais le niveau montait trop et nous avons dû placer un drain, car cela menaçait d’inonder le secteur de la Pallanterie», explique Gottlieb Dändliker. L’inspecteur cantonal de la faune se félicite du retour du castor en Suisse, mais il rappelle que nonobstant ce succès, il est plus facile de protéger une espèce existante que de la réintroduire une fois qu’elle a disparu.

Créé: 05.12.2016, 18h06

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