Le bilinguisme pour doper l’apprentissage

Formation Un cursus en anglais vise à accroître l’attractivité de la voie professionnelle auprès des multinationales. Bilan et témoignages.

Mélissa, 26 ans, Théo, 18 ans, et Nikita, 26 ans, ont intégré la filière d’apprentissage bilingue.

Mélissa, 26 ans, Théo, 18 ans, et Nikita, 26 ans, ont intégré la filière d’apprentissage bilingue. Image: Georges Cabrera

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Le constat revient comme une ritournelle: Genève est le canton qui connaît la plus faible proportion de jeunes qui entrent directement dans la voie professionnelle – un quart des apprentis vient directement du Cycle – et enregistre le plus faible taux d’entreprises formatrices. L’État multiplie les actions pour changer ce refrain, avec des projets comme le Printemps de l’apprentissage, qui a lieu aujourd’hui. Soixante entreprises offrent 160 places de formation, sous la forme d’un recrutement géant en direct.

Mais surtout, en 2015, le Conseil d’État a lancé un plan pour valoriser l’apprentissage, comprenant, entre autres, la création d’une filière bilingue anglais pour les employés de commerce. La première volée termine son cursus cette année, l’occasion de tirer le bilan de ce dispositif qui a séduit 91 apprentis et 38 entreprises.

Gain de places et CV fourni

Cette filière se déroule en dual, à savoir trois jours en entreprise et deux jours à l’École de commerce André-Chavanne avec quelques cours en anglais. Après trois ans, le jeune diplômé obtient une matu professionnelle et une certification de langue. Il pourra faire valoir sur le marché du travail des compétences supplémentaires. Mais l’objectif premier est de rapporter des places d’apprentissage. Car elles manquent, surtout en commerce.

Alors l’État lorgne du côté des entreprises encore réfractaires, comme les multinationales. Celles-ci forment moins souvent des apprentis que les entreprises locales, affirme le Service de la recherche en éducation (SRED) du Département de l’instruction publique (DIP) dans un rapport consacré au cursus bilingue. Elles représentent pourtant un vivier de places potentielles, indique-t-il: 30% des emplois du secteur privé sont occupés dans des multinationales. Et 100 000 emplois, soit plus d’un tiers des postes, sont en langue anglaise.

La voie professionnelle est-elle mal considérée? «Je ne pense pas, répond Mirko Bianchi, doyen référent pour la filière maturité bilingue à l’École de commerce André-Chavanne. Mais il y a peut-être une méconnaissance, des craintes aussi sur la charge de travail que cela peut représenter pour les formateurs. Enfin, les entreprises ne trouvent pas forcément de candidat qui corresponde à leurs attentes.» Pour les séduire, le DIP a donc instauré une série de projets, dont cette filière. Grégoire Evéquoz, ancien directeur de l’Office pour l’orientation, la formation professionnelle et continue, annonçait en 2014 un changement de paradigme: «Il y a quelques années, nous étions au service des apprentis. Aujourd’hui, nous avons rééquilibré la balance pour intégrer les besoins des entreprises.»

L’opération séduction par le bilinguisme porte-t-elle ses fruits? En 2015, on comptait 17 entreprises engagées dans le processus bilingue, contre 38 aujourd’hui, dans neuf branches d’activité. Parmi elles, de grandes firmes, comme Procter & Gamble et DuPont de Nemours, autant que des banques, des agences de voyages et des PME. Si la filière bilingue séduit, elle n’a toutefois pas forcément suscité une avalanche de vocations. «En effet, la plupart des entreprises participantes engageaient déjà des apprentis, confirme Alessandra Giacomello, répondante du pôle commerce au Service de la formation professionnelle. Mais grâce à ce cursus, elles offrent de nouvelles places, avec d’autres exigences, qui permettront au jeune de répondre à celles du marché de l’emploi.»

«Un plus pour nous et eux»

Le CICR emploie cinq jeunes en bilingue – sur 13 apprentis au total. «Nous évoluons dans un environnement bilingue, donc participer à ce projet est assez logique, indique Aline Lampert, responsable RH pour les apprentis. C’est un plus pour nous, avec des candidats intéressés par la pratique de la langue, et pour eux, c’est une compétence supplémentaire.»

Credit Suisse emploie 9 apprentis bilingues (sur 15), plus par tradition de formation de la relève et goût de la transmission que par besoin de candidats anglophones – son environnement principal est francophone. «Ce cursus permet surtout d’apporter une plus-value aux apprentis, ajoute Olivia Gaud-Lazzerini, responsable des apprentis aux RH. Nous leur offrons de six à douze mois de stage dans nos secteurs internationaux.» Si quelques employeurs sondés par le SRED pointent un manque de coordination avec l’école professionnelle, la plupart d’entre eux indiquent que le cursus correspond à leurs attentes.

Plus âgés et plus qualifiés

Du côté des jeunes aussi, il y a intérêt et satisfaction, même si certains confient une déception sur le terrain. «Dans mon entreprise, je ne parle pas anglais, regrette Théo, 18 ans. Alors que d’autres, engagés ailleurs, le pratiquent. C’est une inégalité.» Nikita, 26 ans, relève aussi qu’il imaginait pratiquer davantage, «c’est dommage que ce soit dépendant des services».

Le dispositif compte 91 apprentis au total – sur 1973 en dual commerce. Selon le SRED, leurs motivations sont en lien avec l’amélioration de leur future employabilité et leur projet professionnel (lire témoignages). 43% des sondés indiquent que le caractère bilingue de la formation les a incités à s’orienter vers la voie professionnelle. Et ces jeunes sont majoritairement issus de réorientations: l’âge d’entrée est de 20 ans (18 ans pour la voie professionnelle traditionnelle). «Près de 50% des jeunes viennent du Collège», précise Alessandra Giacomello. Ça tombe bien puisque les conditions d’entrée sont similaires à celles de la formation gymnasiale. Soit un niveau d’exigence plutôt élevé… «Oui, il y a un tri initial, répond Mirko Bianchi. Mais la filière matu pro «traditionnelle» est, en soi, déjà exigeante. Ce rythme intense ne convient pas à tous.» Risque de créer une «élite»?

À l’heure de décrocher une place d’apprentissage, puis à l’aune de la recherche d’un emploi, ce profil «supérieur» du candidat de 20 ans aux bons résultats scolaires ne risque-t-il pas de faire de l’ombre au jeune de 15 ans qui sort du Cycle? «Le problème de l’âge est une dérive qui touche l’apprentissage en général, les employeurs engagent plus volontiers un apprenti plus âgé, relève Alessandra Giacomello. Le DIP sensibilise les professionnels pour faire évoluer les mentalités. Il a renforcé l’orientation et l’information auprès des jeunes pour encourager à choisir cette voie dès la sortie du Cycle.»

Ensuite, ce profil bilingue ne se pose pas en concurrence mais en complément, selon elle: «Il répond aux attentes d’entreprises qui jusque-là n’étaient pas forcément satisfaites.»

(TDG)

Créé: 06.03.2018, 19h56

«Exigeant» mais au «top du top!»

Trois apprentis en filière duale bilingue commerce témoignent de leurs choix et de leur expérience. Après une maturité gymnasiale, Mélissa, 26 ans, ne sait pas quoi faire – «J’avais fait le Collège par dépit…» – et prend conscience qu’elle ne veut pas faire de hautes études «dans de grands amphithéâtres sans échange avec le prof, et sans garantie d’avoir un diplôme qui me permette vraiment de travailler». Alors elle enchaîne les petits boulots, pratique la massothérapie. «À 23 ans, je me suis dit que c’était le dernier moment pour reprendre une formation et je me suis lancée dans un apprentissage. J’ai choisi la filière bilingue, tant qu’à faire, autant faire le top du top! C’était aussi plus motivant et une réelle valeur ajoutée car j’aimerais, un jour, travailler dans une multinationale américaine.» Mélissa aurait pu obtenir des dispenses de cours, «mais tout ça n’était plus très frais dans ma tête… J’ai préféré prendre le risque de m’ennuyer un peu et avoir des bonnes notes.» Elle pratique l’anglais dans son entreprise, à l’écrit comme à l’oral.

Théo, 18 ans, fait partie des rares adolescents qui commencent un apprentissage directement à la sortie du Cycle. «J’ai débuté en filière duale traditionnelle. Après la première année, comme j’avais des bonnes notes, on m’a proposé d’intégrer le cursus bilingue et d’avoir un papier encore plus valorisant.» Il ne regrette pas son choix, même s’il faut travailler bien plus. «Je devais traduire les cours au début… et tout va très vite. Il faut prendre le pli! Mais au final, les cours sont plus stimulants.»

Quant à Nikita, 26 ans, après un bac, il a obtenu un bachelor en sciences politiques. «Mais je n’avais pas tellement d’opportunités professionnelles. J’ai compris qu’un diplôme universitaire ne suffit parfois pas pour trouver un travail. Alors je suis revenu sur mes pas et je me suis lancé dans un apprentissage, à 23 ans. Ça me permet d’obtenir une formation professionnalisante tout en ayant un revenu.» Il a choisi le cursus bilingue «parce qu’aujourd’hui, sans l’anglais, on ne fait rien, surtout dans le domaine commercial». La formation lui plaît, même s’il reconnaît qu’elle demande une certaine maturité et qu’elle est «exigeante». Comme Mélissa, il aurait pu obtenir des équivalences. «J’ai refusé. Mon employeur me paie aussi pour que je suive les cours. On apprend de toute manière toujours quelque chose.» A.T.

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