Le bateau «Genève» se refait une beauté sans changer de cap social

PrécaritéD’importants travaux d’isolation ont été entrepris. La réouverture de son restaurant estival permet d’en prendre la mesure Belle Époque. Visite à bord.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

On se souvient de l’image: un gros bonbon flottant sur l’eau, à l’entrée du quai Marchand, sur la Rive gauche. Ce portrait sous échafaudages du bateau Genève avait été publié dans la rubrique des insolites. L’emballage original, photographié en janvier 2018, cachait d’importants travaux menés à bord. Le temps a passé, la bâche a été retirée, le pont supérieur est à nouveau ouvert au public, comme la buvette estivale flambant neuve.

Du bois d’Afrique

Hier encore, cet espace névralgique s’apparentait au squelette d’un cachalot. Pour les besoins d’une restauration à la fois profonde et fine, les planchers d’origine – sur lesquels, on le rappelle, l’impératrice Sissi a jadis versé son sang, après s’être pris un coup de couteau mortel sur la rive en face – ont été entièrement refaits. Graphisme élégant, couleur ambrée: des lames d’iroko, du bois exotique d’Afrique, une essence incontournable dans le domaine de la construction navale. Ces parquets aux courbes harmonieuses ont été déposés puis remontés lors de longues sessions de collage, en luttant parfois contre le froid.

Qui dit froid dit déperdition de chaleur. C’est contre cela que travaillent notamment les équipes engagées sur ce chantier naval à rallonge. Des champions de l’isolation thermique et phonique. Au-dessus de nos têtes, des faux plafonds multicouches, sur les côtés, à bâbord et à tribord, des cloisons augmentées épousant les courbes de ce bateau désarmé mais incroyablement vivant. Tout le contraire d’un navire muséifié. La fonction sociale du lieu s’en trouve renforcée. On améliore les conditions de vie à bord, en se souciant de l’ensemble des prestations offertes de l’aube jusqu’à la nuit. Entre 200 et 1000 personnes investissent quotidiennement le bateau Genève. C’est considérable. Petits-déjeuners par dizaines pour les plus démunis, qui arrivent dès 7 h 30. Boissons, repas apéritifs ou dîners traiteur pour les clients du soir qui ne sont pas dans le besoin. Les richesses sont ici chaque jour redistribuées.

Utilité publique

Cet ensemble organique, brechtien dans l’âme si l’on veut, est géré depuis maintenant plus de quatre décennies par l’Association pour le Bateau Genève, reconnue d’utilité publique. C’est elle qui, en 1974, a racheté cet ancien fleuron de la flotte du Léman, voué à la démolition.

Retour sur le pont supérieur. La buvette tourne à plein régime depuis sa réouverture, le 18 mai (lire ci-contre). Elle sert d’interface entre les publics. Derrière le bar, des stagiaires adultes, affectés au service, formés et accompagnés dans leur processus de réinsertion sociale et professionnelle. En ajoutant ceux qui participent aux travaux échelonnés dans la durée et à l’accueil matinal, cela représente un équipage de 30 personnes, sans compter les travailleurs sociaux, les encadrants professionnels issus de différents corps de métiers, à commencer par des menuisiers et des charpentiers maritimes.

Ils ont un responsable technique, Damien, dont le sourire donne envie d’avancer son heure de réveil; ils répondent aux ordres bienveillants d’un conducteur de chantier, prénom Cyril, le roi de la planification et guide à ses heures jamais perdues. Avec lui, la visite commentée du site, en s’arrêtant sur la rénovation raffinée des moulures, cimaises, chambranles et cadres de fenêtre des différents salons.

«Certaines menuiseries ont été redessinées jusqu’à six fois, en intégrant au fur et à mesure diverses modifications dans le respect du courant artistique Belle Époque, explique-t-il. Ce style impose ses lignes esthétiques.» Elles ne sont pas droites, mais cintrées, de la proue à la poupe. «La forme même de la buvette devait s’inscrire dans ce mouvement», poursuit Cyril en montrant fièrement le cintrage obtenu. Le diable – non, Dieu! – gît dans les détails invisibles.

Le plus beau ne se voit pas. Quoique. Les spots en LED incrustés dans la boiserie aident à la lecture. Le bateau a désormais son régisseur lumière, Garance, engagé au départ comme civiliste. On lui doit l’éclairage intérieur et, bientôt, extérieur. «Le fond blanc des parois est une chance, on peut jouer avec les couleurs de l’arc-en-ciel, varier les effets à l’infini», s’enthousiasme-t-il, non sans respecter les règles de la navigation. «L’effet stroboscopique est interdit, note-t-il. Le clignotement s’apparente à un signal de détresse. Mon rêve serait de faire bouger le bateau au son de la musique.»

Mise en lumière

L’homme garde les deux pieds sur le pont: «Mon but est d’abord d’offrir de l’électricité et de bonnes conditions de travail aux gens qui occupent les lieux à l’année. Répondre à un besoin, tout en rendant hommage au lieu investi. Le bateau Genève ne va pas couler demain. Il faut lui donner les moyens de nous survivre et de continuer son œuvre.» Une œuvre belle et socialement remarquable. Ce vendredi 28 juin, lorsque la nuit tombera sur la rade, on pourra découvrir la mise en lumière attendue. En parallèle, une étude consacrée à la valeur historique de ce navire amiral a été lancée. Le voilà peut-être bientôt inscrit au patrimoine. Dans les cœurs, il l’est déjà depuis longtemps.

Créé: 25.06.2019, 08h06

La nouvelle buvette se décline en mode corsaire

Ce n’est pas une buvette sociale comme celles de la Makhno, à l’Usine, et de L’Écurie, sur la Rive droite. C’est une buvette tout court, mais améliorée, offrant une jolie carte de boissons, des ardoises généreuses et des plats chauds (on recommande les calamaretti grillés et les sardines millésimées). Les enfants ne sont pas oubliés (ils ont leur assiette), les végétariens non plus. On fait relâche le lundi, on soigne le jeudi en y organisant un apéro pirate hebdomadaire, jam-session et musiciens live.

«C’est notre façon de faire venir à bord les artistes, en leur mettant à disposition une structure d’accueil respectueuse de leur travail, en particulier au niveau du son», souligne Virginie, l’une des programmatrices. On la retrouve le samedi, pour les soirées partenariat et DJ en alternance. «On collabore avec les acteurs du cru, des gens qui n’ont pas une démarche mercantile», insiste-t-elle. Son collègue Jérôme, coresponsable de la buvette, confirme: «Des personnes qui veulent nous expliquer comment faire du business sur le bateau, on en croise souvent.» Pas besoin d’elles pour étoffer l’offre. Elle l’est, avec le service traiteur installé dans les murs (pardon, dans les soutes), sous le niveau de l’eau.

La force logistique est ici, dans une cuisine complètement réaménagée. Les plats remontent vers les ponts avant supérieur et inférieur, deux espaces loués pour les soirées privées qui cartonnent. Bref, la buvette saisonnière fait sa mue et se développe. Le Mario’s Bar vient d’ouvrir sur la partie tribord, un contre-bar si l’on veut, plus tranquille, avec cocktails maison servis dans la rotonde.

«Le bateau se transforme et s’embellit, à nous de suivre le mouvement», explique Jérôme. On peut lui faire confiance. Notamment pour diversifier cette clientèle de voisinage, qui sort bien habillée du bureau, qui s’est approprié positivement le lieu en tombant la cravate. «Nous gérions jusqu’ici des espaces météo dépendants. Avec les travaux récents, on gagne en confort, tout en continuant à faire travailler des personnes de tout âge, de tous horizons, en réinsertion. Ils sont sept engagés pour cette nouvelle saison», conclut le chef d’équipe, entre deux séances et deux cuisines, «d’envoi et de production».

Le bateau Genève enrichit son vocabulaire, en laissant à chacun le soin de qualifier avec ses mots la vue panoramique sur la rade. Des mots partageurs et enthousiastes. On les retrouve sur le site www.bateaugeneve.ch. Comme sur l’affiche de la saison, à l’effigie d’une Joséphine Baker en mode pirate. La classe.(thm)

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.