«La truite a fait la prospérité de Genève»

Histoire de la pêcheBernard Vauthier publie une somme ethnographique sur mille ans de pêche en Suisse romande. Focus sur Genève et le Léman. Entretien.

Au championnat de pêche au coup du 1er janvier 1942, les Tanneurs de la Jonction pratiquaient la pêche au cadre.

Au championnat de pêche au coup du 1er janvier 1942, les Tanneurs de la Jonction pratiquaient la pêche au cadre. Image: COLLECTION M. FAVRE

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«Une jaulerie de concassettes, c’est délicieux!» C’est par les mots que Bernard Vauthier, amateur donc de «friture de perchettes», est allé pêcher documents, témoignages et objets des grandes heures de «1000 ans de pêche en Suisse romande» pour en faire un livre.

Genève, son lac et ses rivières sont présents au détour des nombreuses pages de cette bible halieutique publiée aux Éditions Favre. Tous les poissons des eaux vives et lacustres de l’ouest de la Suisse, toutes les techniques et tous les instruments de pêche ancestraux et modernes, les bateaux, les pêcheurs et leurs droits nous promènent dans une balade érudite au bord de l’eau. Fruit d’un véritable travail de bénédictin, cet ouvrage richement illustré dévoile tout un pan de l’histoire de Genève, une ville dont le protecteur, saint Pierre, est aussi le patron des pêcheurs.

Pourquoi disait-on que la truite était l’or du Rhône?

S’il y avait un peu d’or en aval de l’Arve, la vraie richesse du Rhône, c’était ces grosses truites qui avaient grossi dans le lac Léman. Genève en exportait jusqu’à Lyon et dans le Val d’Aoste. Depuis le XIVe et jusqu’au XIXe siècle, la ville en faisait cadeau aux hôtes de marque et envoyait à la Cour de France des poissons exceptionnels pesant jusqu’à 30 kilos (ndlr: le record récent est de 18,8 kg). La rade était alors entravée par un ouvrage constitué de claies d’osier sur pilotis de chêne, plantés en zigzag au niveau de l’actuel pont des Bergues. Ces claies concentraient les poissons et on les conservait dans des «serves», des viviers en forme de cabanes installés sur l’ouvrage. Ce barrage fut détruit au XIXe siècle car les Genevois trouvaient qu’il enlaidissait la rade.

«Dans le jargon genevois, un tanneur est un pêcheur au coup qui ne quitte pas son emplacement avant d’avoir tout pris»

Quelles étaient les techniques de pêche les plus usitées et les plus originales sur le lac?

La plus spectaculaire et spécifique de Genève, c’était la pêche au torchon, jusqu’au XVIIe siècle. Les pêcheurs utilisaient des faisceaux de joncs serrés sur lesquels était enroulé un fil avec un vif comme appât. Quand le poisson carnassier mordait, le fil se déroulait et desserrait le cylindre de joncs, qui s’ouvrait comme une fleur à la surface de l’eau. Cette pratique a disparu. Sinon les pêcheurs professionnels utilisent des filets à deux bras, avec un sac au milieu ou pas. Les plus utilisés sont la monte et naguère la tringalle. La pêche pélagique, en plein lac, était plus complexe, nécessitant deux bateaux ou une ancre flottante. Les grands filets de chanvre grossier puis de coton étaient manœuvrés par quatre hommes. Les filets maillants, semblables à ceux utilisés actuellement, pouvaient être en fil de soie.

Qui sont ces tireurs de sable et ces tanneurs genevois dont vous parlez dans le livre?

Les tireurs de sable étaient des petites gens qui récupéraient ce matériau dans le lit des rivières. En novembre, ils remontaient le cours et braconnaient. On appelait donc les braconniers des «tireurs de sable». Dans le jargon genevois, un tanneur est un pêcheur au coup qui ne quitte pas son emplacement avant d’avoir tout pris, piétinant comme les tanneurs martèlent leurs peaux. Ainsi désignés, les Tanneurs se sont constitués en société de pêche à la Jonction. Leur stamm était au bistrot du pont de Sous-Terre, où l’on pouvait voir trois grandes toiles, réalisées par un peintre genevois, qui les représentaient.

Genève avait un important marché aux poissons?

Sur l’actuelle place du Molard se tenait un marché aux poissons aux installations permanentes au Moyen Âge. Des butequins, de gros barils en bois, étaient disposés près des étals pour conserver les poissons vivants ou salés. Entre le XVe et le XVIIe siècle, le marché était d’abord ouvert aux habitants jusqu’à 10 h, puis les «cossons» (les revendeurs) et les hôteliers pouvaient faire provision.

On apprend avec surprise que la féra a disparu du Léman...

La féra est une des deux variétés de corégones de souche locale. Ce salmoniforme fraie en grande profondeur et a disparu au début du XXe siècle. L’autre espèce de corégone du Léman, c’est la gravenche. Elle frayait au bord dans 30 cm d’eau. Elle a disparu en même temps que la première. Avec l’apparition du «grand pic», un filet de lève très efficace, la surpêche de féras leur avait fait perdre la moitié de leur valeur. Une épizootie a aggravé les choses et les quantités pêchées ont été divisées par huit en dix ans, jusqu’à l’extinction, tandis qu’on alevinait avec de la marène de Prusse et d’Estonie, du white fish d’Amérique du Nord et surtout de la palée du lac de Neuchâtel, qui domine désormais.

La perche est aujourd’hui le poisson le plus prisé. C’est nouveau?

Oui, la perche était peu appréciée et son prix demeura bas jusque vers 1960. Aujourd’hui, elle vaut deux fois plus que le corégone. Mais le poisson roi du Léman, c’est l’omble chevalier, le seul à ne pas pouvoir se maintenir sans alevinage, heureusement effectué sur la base de la souche indigène. Globalement, le Léman compte quinze espèces de poissons indigènes. Aujourd’hui, une trentaine d’espèces cohabitent dans le lac. Un des derniers poissons introduits, il y a une dizaine d’années, c’est le silure, une sorte d’énorme poisson-chat.

«1000 ans de pêche en Suisse romande», Bernard Vauthier, Éditions Favre

Créé: 05.11.2018, 18h02

Bernard Vauthier, auteur

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