La traque des fonds du clan Ben Ali passe par Genève

RestitutionL’avocat genevois Enrico Monfrini est l’homme qu’a mandaté la Tunisie pour récupérer, partout dans le monde, les fonds du clan Ben Ali. Il s’agace des lenteurs de la procédure helvétique

Enrico Monfrini: «Une horde d’avocats travaille pour préserver les intérêts de tous ces gens, qui se battent bec et ongles pour retarder une échéance pourtant inéluctable.»

Enrico Monfrini: «Une horde d’avocats travaille pour préserver les intérêts de tous ces gens, qui se battent bec et ongles pour retarder une échéance pourtant inéluctable.» Image: Keystone

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Depuis septembre, Enrico Monfrini, avocat à Genève, a un très gros dossier sur son bureau. Il pèse, en termes d’enjeu, 5 milliards de dollars, la valeur estimée des fonds du clan de l’ex-président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali et de sa femme Leila Trabelsi. Un pactole disséminé dans des comptes ici et là dans le monde et que la Tunisie réclame depuis la chute du dictateur, il y a un an. L’avocat genevois, qui avait contribué en 2005 à la restitution au Nigeria de 700 millions de dollars provenant des fonds Abacha, a été mandaté par l’Etat tunisien pour les récupérer. L’homme a de l’expérience en la matière, mais le chemin vers la restitution est pavé d’embûches.

Me?Monfrini, le Département fédéral des affaires étrangères vient d’annoncer que les deux enquêtes sur les fonds liés aux clans Ben Ali et Moubarak étaient complexes, car elles portent sur des «organisations criminelles». Que faut-il comprendre?

Depuis l’affaire des fonds Abacha, la justice suisse, lorsqu’elle ouvre une enquête pour une affaire de détournement de fonds à l’échelle d’un Etat, considère que l’article du Code pénal suisse sur la répression des organisations criminelles s’applique. Dans le cas tunisien, il n’y a aucun doute: on avait bien affaire à une organisation criminelle qui pratiquait à l’échelle d’un Etat l’intimidation, l’extorsion, l’expropriation, le chantage, la torture, l’assassinat… Avec cet article du Code pénal, cela signifie pour les plaignants que le fardeau de la preuve s’inverse. Ce sont tous ceux qui ont volé les Tunisiens qui devront apporter la preuve qu’ils ne l’ont pas fait, et non l’inverse.

C’est dire que les Tunisiens peuvent espérer récupérer rapidement l’argent du clan Ben Ali qui dort en Suisse? Où en êtes-vous dans vos démarches?

Inutile de donner de faux espoirs aux Tunisiens: malgré tout, les procédures sont longues. Dès les premiers jours après la fuite de Ben Ali, la Suisse, par la voix de Micheline Calmy-Rey, a rapidement annoncé que les fonds du dictateur et de son clan seraient bloqués. Et les banques ont fait leur travail. Mais entre la déclaration politique, très rapide, et le travail judiciaire, il y a un monde! J’ai un peu le sentiment aujourd’hui qu’au Ministère public de la Confédération, ça ronronne. L’enquête n’a pas progressé. La nouvelle législation pose comme principe cardinal la rapidité des procédures pénales. Or dans ce dossier, un seul recours auprès du Tribunal pénal fédéral à Bellinzone paralyse la procédure depuis bientôt trois mois. C’est excessif compte tenu de l’importance de l’affaire.

La Suisse a tout de même bloqué 60 millions de francs…

Oui, mais je suis convaincu qu’il y a beaucoup plus d’argent issu de la «kleptocratie» du clan Ben Ali qui dort en Suisse. Selon la liste du Ministère public, une quarantaine de personnes sont concernées par l’enquête qui a été ouverte. Or j’ai pour ma part une liste de 300 noms rattachés au système que le clan Ben Ali - Trabelsi avait mis en place pour voler l’argent des Tunisiens et le faire sortir du pays. Pendant que l’on perd du temps, les transferts de fonds continuent…

C’est dire qu’il y a encore de la résistance du côté du clan Ben Ali?

Evidemment! Il y a une horde d’avocats qui travaillent pour préserver les intérêts de tous ces gens, qui se battent bec et ongles pour retarder une échéance pourtant inéluctable. Et je dois dire qu’ils ne me facilitent pas la tâche. Ils font recours sur recours. Figurez-vous que depuis septembre, je n’ai toujours pas pu avoir accès au dossier du Ministère public! Tout cela ralentit la procédure, mais c’est inutile: tôt ou tard, cet argent reviendra au peuple tunisien.

La Suisse n’est pas le seul pays concerné. Vous êtes mandaté pour traquer le pactole dans le monde entier. Où en êtes-vous, ailleurs?

J’ai repéré trois pays, que je ne peux pas citer, où d’énormes quantités d’argent du clan ont été déposées. Là aussi, les choses avancent, mais il faut du temps. On se concentre évidemment également sur les pays où l’argent est susceptible d’avoir beaucoup transité, afin de suivre la trace de l’argent: le Canada, les Etats-Unis et bien sûr la France, de par sa proximité culturelle avec la Tunisie. En France, le juge d’instruction montre beaucoup de bonne volonté, mais il a un problème: il n’a qu’un seul policier qui travaille sur l’enquête. Excuse que ne peut pas brandir le Ministère public en Suisse.

Donc les Tunisiens n’ont pas fini d’attendre…

On a mis vingt ans pour récupérer les fonds Marcos cachés en Suisse, six ans pour ceux d’Abacha. Je suis tout de même convaincu qu’on y arrivera en bien moins de temps que cela. Et avec la certitude de résultats convaincants. (TDG)

Créé: 02.02.2012, 10h59

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