La moule quagga envahit le Léman à grande vitesse

BiologieEn quatre ans seulement, le mollusque est en train de supplanter la moule zébrée, une autre espèce invasive arrivée dans les années 60. Plusieurs lacs sont concernés.

En s’accomodant des fonds meubles, comme au large de Saint-Prex, la moule quagga a évincé sa cousine zébrée.

En s’accomodant des fonds meubles, comme au large de Saint-Prex, la moule quagga a évincé sa cousine zébrée. Image: Nathalie Menétrey/DGE

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En Amérique du Nord, la moule quagga (prononcez couaga) est vécue comme un fléau. Pour préserver les lacs qui n’en sont pas encore peuplés, des mesures drastiques sont imposées aux bateaux que les plaisanciers acheminent d’un plan d’eau à l’autre. C’est notamment de cette manière que le mollusque se propage en Suisse aussi. Repérée en 2015 dans le Léman, elle semble s’être installée pour durer. En quatre ans seulement, elle pourrait être en passe de déloger sa cousine, la moule zébrée. Cette dernière avait également colonisé le lac dans les années 60. Mais la moule quagga fait plus fort: elle peut coloniser un biotope plus varié et n’hésite pas à plonger en profondeur. Alors qu’elle tapisse désormais de larges zones, les autorités commencent tout juste à prendre en compte ce phénomène.

À Genève, le pompage d’eau potable dans le Léman est confronté depuis bien des années à la problématique des moules zébrées. On sait désormais empêcher leur prolifération dans les conduites (lire l’encadré). Reste à voir si la moule quagga se montrera aussi docile. En revanche, la problématique est nouvelle pour le canton de Vaud.

Progression exponentielle

Le Canton suit désormais de près la prolifération de cette nouvelle espèce invasive. Les chiffres paraissent invraisemblables: «En 2015, nous avons pu faire une première observation, en plongée, de deux juvéniles inhabituels. L’année suivante, nous avons trouvé jusqu’à 15 000 individus au mètre carré», raconte Nathalie Menétrey, cheffe de section à la Direction générale de l’environnement (DGE). Les deux points d’observation, à Rivaz et à Saint-Prex, font état d’une progression exponentielle de la moule quagga. Dans ces deux secteurs, en quatre ans seulement, elle a totalement évincé la moule zébrée. C’est que la quagga ne se fixe pas uniquement sur les rochers, mais peut également coloniser les fonds sablonneux. En s’attachant les unes aux autres, elles forment une sorte de tapis.

Pour l’heure, ce sont surtout les baigneurs qui risquent de faire les frais de l’envahisseur. Mieux vaut éviter d’aller se frotter aux coquilles. Sur le plan biologique, on est encore en phase d’observation. «Les herbiers ne sont pas impactés par la présence de ces moules, mais il va falloir surveiller cela de près», dit Nathalie Menétrey. La vitesse de propagation de la quagga suscite en effet des inquiétudes. «On peut craindre une homogénéisation du paysage subaquatique, le recouvrement des frayères et autres habitats pour la petite faune. Il faut espérer qu’elle ne forme pas un tapis depuis la surface jusqu’à 120 mètres.»

Les pêcheurs, eux, craignent également ce recouvrement des frayères à poissons. Ils soupçonnent par ailleurs les moules de s’approprier la nourriture. C’est que, malgré sa petite taille (3 cm), chaque individu filtre jusqu’à un litre d’eau par jour. Dans les grands lacs américains, on a observé une nette clarification de l’eau avec l’invasion des moules quagga. Moins de nourriture et davantage de lumière en profondeur ont eu un impact sur la faune et le développement d’algues. Chez nous, en revanche, cette situation ne semble pas se vérifier. «Les analyses de plancton n’ont pas montré de baisse de la biomasse dans le Léman», assure Nathalie Menétrey.

La biologiste a trouvé un point positif à l’arrivée de la moule quagga. «Il semblerait qu’elle limite la population des écrevisses exotiques, elles aussi invasives. En s’installant sur leur carapace, la moule empêche leur croissance.»

Le mollusque est présent dans les lacs de Neuchâtel et de Constance, notamment. Mais les scientifiques ignorent pourquoi elle a envahi l’Europe avec un tel décalage par rapport à la moule zébrée. Elles sont pourtant toutes deux issues de la même région de la mer Noire. Alors, pour l’heure, on observe. Des comptages vont être réalisés avec la collaboration de la Commission internationale pour la protection des eaux du Léman (CIPEL), afin de chiffrer l’invasion. Si elle est actuellement dans une phase exponentielle, les biologistes comptent aussi sur la nature pour freiner cette expansion. Nathalie Menétrey: «Dans les années 60, la moule zébrée avait envahi le lac de la même façon, avant que les oiseaux plongeurs (fuligules et foulques) ne la trouvent à leur goût.»


Un problème nouveau pour l’eau potable

Les distributeurs d’eau potable ont dû s’adapter à l’arrivée des moules invasives. Un groupe de travail s’est mis en place cette année au sein de la Société suisse de l’industrie du gaz et des eaux (SSIGE). On y apprend ainsi que les Services industriels de Genève (qui pompent l’eau à 33 mètres de profondeur) luttent depuis des années contre la moule zébrée en injectant en continu une faible quantité de chlore à la prise d’eau. Cela permet d’éviter que les larves ne s’installent dans la conduite. De plus, la crépine doit être nettoyée une fois par an. Mais les Genevois sont encore en train d’espérer que ce procédé fonctionnera durablement contre la moule quagga. Dans un compte rendu que la SSIGE vient de publier, les Services industriels genevois indiquaient toutefois qu’aucun mollusque n’avait encore pénétré l’usine de traitement.

À Lausanne, qui prélève la moitié de son eau dans le Léman, on est en pleine réflexion. Les conduites de Lutry et Saint-Sulpice avaient été construites à plus de 50 mètres de profondeur pour éviter la moule zébrée. Mais, depuis l’an dernier, des moules quagga sont observées sur les crépines des deux prises d’eau. La profondeur était un atout, elle devient un problème pour l’entretien des conduites.

«Heureusement, nous avons entendu parler de la quagga juste assez tôt pour l’intégrer aux appels d’offres concernant la rénovation prochaine de l’usine de Saint-Sulpice», dit Brigitte Schmidt, du Service des eaux de Lausanne, qui est chargée d’étudier le phénomène depuis un an. L’enjeu pour Lausanne est d’éviter que les mollusques ne bouchent les conduites, mais également que les larves atteignent les bassins de l’usine. Si le chlorage semble une technique éprouvée, la Ville n’en a pas envie. Et, afin d’éviter un nettoyage trop fréquent de la crépine, par 60 mètres de profondeur, elle incite à la recherche de solutions mécaniques.

Créé: 29.07.2019, 07h39

À Lutry, les moules quagga sont partout, dans les ports
et sur les rochers. Attention aux égratignures! (Image: FLORIAN CELLA)

Les quagga empêchent la croissance des écrevisses américaines, elles aussi classées comme espèce invasive. (Image: NATHALIE MENÉTREY/DGE)

Des zèbres prolifiques

Si l’on comprend pourquoi la moule zébrée (Dreissena polymorpha) porte ce nom, on ignore que sa cousine (Dreissena bugensis) porte aussi le nom d’un équidé africain. Le quagga était en effet une sous-espèce du zèbre, dont les rayures étaient limitées à l’encolure. Il a été exterminé au XIXe siècle par les colons européens de l’Afrique australe. Mais il est peu probable que les humains éradiquent aussi la moule quagga.

Si elle ne s’accroche pas avec autant de force que sa cousine, elle est en revanche capable de coloniser les fonds jusqu’à 120 mètres (contre 40 mètres pour la zébrée). Filtrant un litre d’eau par jour, la quagga se satisfait d’eaux plus froides et moins riches en nourriture, tant pour s’alimenter que pour se reproduire. Pondant un million d’œufs par année, elle passe plusieurs semaines sous la forme de larve avant de se fixer. C’est ainsi qu’elle est véhiculée d’un lac à l’autre, à bord des bateaux, mais aussi dans le matériel de pêche et de plongée.

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