«La mosquée de Genève ne doit pas faire l’autruche»

RadicalisationLa présidente du Groupe de recherche sur l’islam en Suisse évalue les événements qui ébranlent le lieu de culte.

L’absence de réaction de la mosquée est problématique, estime 
la sociologue des religions Mallory Schneuwly Purdie.

L’absence de réaction de la mosquée est problématique, estime la sociologue des religions Mallory Schneuwly Purdie. Image: Jean-Luc Cramatte

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Nos révélations sur la grande mosquée de Genève, touchée par le départ en Syrie de deux fidèles, suscitent de nombreuses interrogations. Ce lieu, la sociologue des religions Mallory Schneuwly Purdie le connaît bien. Présidente du Groupe de recherche sur l’islam en Suisse (GRIS) et chargée de projet au Centre suisse islam et société (CSIS) à l’Université de Fribourg, elle apporte un éclairage ni accusateur ni angélique.

Qu’est-ce qui vous frappe dans les événements qui touchent la mosquée?

– Je peux comprendre que la mosquée ne puisse pas contrôler tous les visiteurs, mais lorsqu’une mère signale à un imam le départ de son fils en Syrie et qu’il ne prend pas la peine de l’accompagner dans sa tragédie, cela pose problème.

Après cette alerte au printemps, les responsables de la mosquée n’ont pas pris de mesures. Normal?

– Cette absence de réaction est problématique. Musulmans et non-musulmans se posent désormais ces questions: cette mosquée prône-t-elle les valeurs helvétiques? Est-elle bien dirigée administrativement et bien guidée spirituellement? Toutefois, il n’est pas facile pour les centres islamiques en Suisse de se positionner sur la question de la radicalisation, car ils craignent d’être encore plus montrés du doigt. Le soupçon plane sur eux depuis la votation sur les minarets en 2009. Les acteurs religieux ont une responsabilité, tout comme les autorités étatiques. Celles-ci doivent davantage considérer les musulmans et associations musulmanes comme des partenaires dans la lutte contre la radicalisation et la recherche de mesures de prévention. Nous sommes tous dans le même bateau. Malheureusement, ce genre de polémique stigmatise encore plus les musulmans.

Mais les critiques viennent de musulmans inquiets.

– C’est l’aspect positif de cette affaire. On reproche souvent aux musulmans de ne pas sortir du bois, mais dans ce cas-là, ils dénoncent et critiquent une façon de fonctionner de la mosquée, même s’ils ne proposent pas encore d’alternative. Sur les réseaux sociaux, musulmans et non-musulmans font les mêmes commentaires acerbes. C’est assez rare dans un débat sur l’islam.

Comment la mosquée du Petit-Saconnex peut-elle répondre à la problématique de la radicalisation?

– La mosquée ne doit pas faire l’autruche. La réalité, c’est que la Suisse a recensé à ce jour 69 départs vers la Syrie. Personne ne peut plus ignorer ce phénomène. Ses responsables doivent s’en préoccuper en tant que citoyens et pas en tant que musulmans. Mais seuls, ils ne peuvent rien faire. Car même les imams qui vont dans le sens du vivre ensemble ne sont pas écoutés par ceux qui se radicalisent. Les autorités doivent mobiliser des partenaires du religieux, de l’éducation, de la police, pour trouver ensemble des solutions. Plusieurs réflexions sont menées en Suisse sur la question de la radicalisation. Le Réseau national de sécurité réalise actuellement une enquête pour déterminer les meilleures pratiques afin d’améliorer la prévention. Une HES zurichoise chargée d’identifier les contextes de radicalisation en Suisse rendra bientôt public son rapport. Nous devons intensifier les mesures de prévention visant les discours radicaux, mais aussi sur le racisme et les autres formes d’intolérance.

Comment repérer la radicalisation?

– Les personnes qui travaillent dans l’intégration, l’enseignement, le social, la sécurité cherchent à comprendre davantage ce qu’est la radicalisation et ce qui peut la favoriser. La question est de savoir à partir de quel moment s’inquiéter. Quand un jeune se laisse pousser la barbe? Ou quand il a une barbe et n’écoute plus sa professeure d’allemand parce qu’elle est une femme? Ou parce qu’en plus de tout cela, il déchire ses photos de famille et relaie, sur les réseaux sociaux, de la propagande pour Daech? Non-musulmans et musulmans se posent ces questions concrètes. Dans cette lutte contre la radicalisation, il faut voir les musulmans comme des partenaires et pas comme des suspects. On ne peut pas exclure qu’il y ait, en Suisse, des prédicateurs tenant un discours promouvant un terreau favorable à la radicalisation, mais c’est loin d’être l’écrasante majorité. La radicalisation n’est pas qu’une question musulmane et n’est pas non plus qu’une question liée à l’immigration musulmane. Des milieux notables suisses, des familles de la troisième génération de migrants venus d’Italie ou d’Espagne sont aussi touchés par des départs.

La mosquée affirme avoir pris les devants en mettant en place une «filière jeunes» pour renforcer les liens avec les jeunes en difficulté. Suffisant?

– C’est un premier pas. Il y a d’autres outils à trouver. Il faut accorder une place au religieux pour éviter que certains ne cherchent des réponses ailleurs. Au sein des écoles, cela passe peut-être par une éducation religieuse non confessionnelle donnée par des pédagogues. Au sein des associations musulmanes, il faudrait encourager les projets d’enseignement religieux pertinents par rapport à la société dans laquelle nous vivons. Le CSIS travaille sur ces questions.

Quels sont les buts du Centre suisse islam et société, attaqué par l’UDC?

– Notre activité a commencé il y a huit mois. Le centre veut devenir une plate-forme qui contribue au vivre ensemble en offrant des formations aux responsables d’associations musulmanes et à leurs partenaires non musulmans. Pas simplement pour expliquer aux non-musulmans ce qu’est l’islam, ou parler des sujets qui fâchent, mais aussi pour évoquer les principes de laïcité, le rôle de l’Etat par rapport aux religions, l’histoire suisse. Nous passons beaucoup de temps avec des imams, enseignants de religions, travailleurs sociaux dans les milieux associatifs musulmans pour savoir quels seraient leurs besoins en formation continue. En parallèle, nous menons la même enquête auprès des enseignants, des délégués à l’intégration, de la police. Selon les premiers éléments recueillis, tous évoquent les mêmes besoins. Le premier séminaire de formation continue se tiendra en octobre et s’intéressera à la pluralité de l’islam en Suisse. En mai prochain, nous en organiserons un autre sur la prévention de la radicalisation.

Qu’attend-on des imams exerçant en Suisse?

– La société suisse attend des imams ce qu’elle attend des prêtres et des pasteurs. Or, les imams ne bénéficient pas encore des mêmes responsabilités communautaires et d’une telle reconnaissance sociale. Car l’histoire suisse s’est construite avec les religions chrétiennes, mais se construit depuis peu avec les associations musulmanes, dont la présence est plus récente. Et cela prend du temps. (TDG)

Créé: 02.09.2015, 21h15

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Comment expliquer le fichage des imams?

Deux des trois imams de la mosquée du Petit-Saconnex font l’objet d’une fiche «S» – pour «sûreté de l’Etat» –, depuis des années pour l’un, dès 2012 pour l’autre. Une mesure prise par la Direction générale française de la sécurité intérieure (DGSI). Rien d’étonnant lorsqu’on réalise des études coraniques en Arabie saoudite, se défendent les deux Français convertis. «Le fait de faire ses études coraniques à Médine n’est pas à lui seul constitutif d’une fiche «S», conteste Alain Chouet, ancien haut responsable à la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), structure sœur de la DGSI. L’agent en poste à Genève dans les années 90 évoque les critères d’ouverture d’une telle fiche. «En général, lorsqu’une personne qui a étudié à Médine revient en France, elle fait l’objet d’observations. Si celles-ci montrent que ses propos, ses prises de position publiques, son comportement correspondent à un prosélytisme radical ou mènent à des activités radicales, elle est fichée. Mais il est rare que des personnes formées à Médine se livrent à des actions violentes à leur retour.» A son départ de la DGSE il y a dix ans, la France comptait quelque 3500 fiches «S». Les médias français en évoquent environ 5000. «Le problème est qu’il est facile de rentrer dans le club, mais pas facile d’en ressortir. Les services devraient faire un peu de ménage», admet-il. La fiche «S» implique un suivi du parcours et des fréquentations d’une personne à travers des contrôles inopinés. «Ce n’est pas tout de faire des fiches, il faut savoir quoi en faire. Les auteurs récents d’attentats en France étaient fichés, ce qui ne les a pas empêchés d’agir», souligne le spécialiste du renseignement. S.R.