La mosquée de Genève à nouveau pointée du doigt

Meurtre des deux touristes scandinavesLa nouvelle direction de l’institution se serait bien passée de cet épisode resurgi d’une époque qu’elle souhaite révolue.

La mosquée de Genève suscite depuis des années de la suspicion. Sa nouvelle direction veut changer cette image.

La mosquée de Genève suscite depuis des années de la suspicion. Sa nouvelle direction veut changer cette image. Image: Georges Cabrera

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Les premiers contacts de K. Z. avec l’idéologie de l’État islamique ont eu lieu au sein même de la mosquée du Petit-Saconnex à Genève, affirme Abdelhak Khiame, le patron du Bureau central d’investigation judiciaire (BCIJ) marocain (lire notre édition de vendredi). Le Genevois, qui croupit depuis le 28 décembre dans une geôle marocaine pour complicité dans l’affaire du meurtre des deux touristes, y aurait fréquenté en particulier deux imams français fichés S. Ceux-ci sont accusés d’avoir fait l’apologie du djihad auprès de fidèles.

«K. Z. avait des liens avec un groupe de jeunes qui assistait aux cours des imams. Il a ensuite coupé toutes relations avec ces jeunes après avoir été attiré par un autre groupe connu par les autorités suisses», raconte un responsable de la mosquée qui souhaite garder l’anonymat pour des raisons de sécurité. Ces jeunes-là, des convertis, des musulmans d’origine albanaise ou d’autres nationalités, véhiculent les idées de Daech, «une organisation terroriste, criminelle et barbare», appuie notre témoin.

«Ce groupe a influencé ce jeune et l’a poussé à s’installer au Maroc. Ces personnes sont persuadées qu’il n’est pas permis de vivre dans un pays non musulman. Pour nous, il est dès lors difficile de maîtriser un processus de radicalisation volontaire hors des murs de la mosquée. D’ailleurs, les services de sécurité marocains précisent qu’il a été embrigadé par un imam à Marrakech et un terroriste local, et non pas sur le sol suisse.»

Converti en 2011

Pour K. Z., converti en 2011 au sortir d’un passage en prison, l’islam est peu à peu devenu central dans une vie jusqu’ici ponctuée de bitures, d’embrouilles et de petits larcins. Une nouvelle voie qui aurait pu lui offrir une vie rangée, selon ses proches.

«Pour moi, ça, c’est de la psychologie de bisounours, rétorque Hafid Ouardiri, directeur de la Fondation pour l’entre-connaissance. On ne devient pas musulman pour se racheter une conduite, ou planquer ses actes derrière sa religion.» Hafid Ouardiri est également l’ancien porte-parole de la mosquée de Genève. «De mon temps, lorsqu’une personne venait en affirmant vouloir se convertir, je faisais d’abord tout pour établir son profil psychologique. On arrive vite à faire ressortir une éventuelle fragilité. Ce type de démarche n’a rien à voir avec l’islam. Je le ramenais en premier à sa famille, à son milieu. En matière de convertis, je ne faisais pas du chiffre. Cela ne plaisait d’ailleurs pas beaucoup.» Hafid Ouardiri a été remercié en 2007 de la mosquée. «Manu militari, précise-t-il en souriant. J’étais trop franc. Je les encourageais vivement à la transparence, conseil qu’ils n’ont pas voulu suivre.»

Volonté de renouveau

Depuis des années, la mosquée du Petit-Saconnex est considérée comme un lieu opaque, peu ouverte à l’extérieur et souvent critiquée pour sa mollesse face aux accusations de radicalisation de certains de ses membres. Le doute s’installe en 2015, lorsque la «Tribune de Genève» révèle le départ de deux fidèles de la mosquée en Syrie.

Quelques mois plus tard, la présence de quatre fichés S au sein des murs de la mosquée, dont les deux imams en contact avec K. Z., relance la polémique: l’institution est devenue définitivement suspecte, ce d’autant plus qu’elle continue d’employer les personnes concernées pendant plusieurs mois encore. Il faudra l’intervention de l’autorité religieuse saoudienne, organe de tutelle du centre, pour que leur licenciement soit prononcé en 2017.

Les révélations se succèdent. La mosquée du Petit-Saconnex apparaît comme une filière de recrutement de jeunes radicalisés en France voisine et en Suisse. En 2016, l’un des terroristes ayant égorgé un prêtre dans son église de Saint-Étienne-du-Rouvray en France est lui aussi plusieurs fois passé par la mosquée du Petit-Saconnex.

En juin 2017 encore, un autre fidèle franco-tunisien est interpellé pour avoir recruté des candidats au djihad. Le climat de suspicion est également alimenté par l’absence quasi totale de communication de la direction, couplée par une prise de mesure de lutte contre la radicalisation jugée molle. Aucune réforme de fond n’est entreprise. Le mécontentement se fait de plus en plus sentir, jusque dans le rang des fidèles.

Renouvellement en 2018

La direction de la mosquée a finalement été renouvelée en mars 2018, après le départ à la retraite de son directeur depuis 2012, Ahmed Beyari. Son successeur, l’ancien ambassadeur saoudien Fahad Abdullah Sefyan, se serait sûrement passé de la nouvelle publicité peu flatteuse de l’affaire K. Z. «La nouvelle direction a fait vœu de transparence et souhaite vraiment tourner la page de ces années de chaos», assure Hafid Ouardiri.

L’intellectuel musulman genevois garde des liens étroits avec la mosquée et tient d’autant plus à encourager les nouveaux responsables qu’il s’est montré sévère avec leurs prédécesseurs. En 2015, Hafid Ouardiri confiait à la «Tribune de Genève» avoir recueilli les plaintes de parents outrés d’enfant ayant reçu des sermons d’enseignants d’arabe et de religion de la mosquée. «Ils leur avaient dit que le fait d’écouter de la musique ou de se mettre du gel dans les cheveux était un péché! C’est inadmissible!»

Aujourd’hui, Hafid Ouardiri ne souhaite pas revenir sur ses propos. «Cette nouvelle direction tient à restaurer le rayonnement positif que possédait auparavant la mosquée. Elle n’est pas responsable des agissements qui ont eu lieu avant elle. Les responsables sont désormais partis.»

Le responsable anonyme tient quant à lui à confirmer la mutation profonde que subi actuellement la mosquée, qui tient à redevenir un lieu «de dialogue, d’intégration, de coexistence et de combat contre toute forme de radicalisation». «La mosquée n’a jamais promu ou soutenu les idées menant à la radicalisation, précise le responsable anonyme. Ce qui s’est produit dans le passé est le résultat d’une négligence de la direction précédente dans la détection, la coordination et la coopération avec les autorités. Nous n’avions pas les moyens pour le faire. Depuis nous en avons tiré les leçons qui s’imposent.» (TDG)

Créé: 04.01.2019, 22h40

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