La «guerre d’usure» des locataires de la Servette

IncendieCertains locataires ont pu rentrer, mais leurs ennuis ne sont pas terminés pour autant.

Image: Lucien Fortunati

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Huit mois après l’incendie qui a ravagé les combles d’une barre d’immeuble et expulsé du jour au lendemain 160 personnes de chez elles, la vie reprend aux numéros 69 à 75 de la rue de la Servette. Depuis la fin du mois de juillet, 47 familles ont pu regagner leur appartement. Les derniers échafaudages ont été retirés voici quelques jours. Au 75, le dentiste a rouvert son cabinet. De nouveaux ascenseurs viennent d’être livrés; ils devraient être fonctionnels avant Noël, promet la régie.

Tout est bien qui finit bien? Pas vraiment. De nombreux locataires confient être «dans l’incertitude». Ils font état d’une communication «difficile» avec la régie, Livit. Derrière chaque porte, une situation différente. Il y a ceux qui ont réintégré leur logement mais ont dû refaire des travaux à leurs frais pour rendre les lieux habitables. Ceux qui, suite à l’incendie, ont perdu des prestations – plus d’ascenseur, absence de buanderie, cheminée fermée définitivement – et qui aimeraient que leur loyer soit revu en conséquence. Il y a ceux, enfin, qui demeurent sans nouvelles et n’en peuvent plus de vivre «dans les cartons».

Mauvaises surprises

Face à cette avalanche de situations complexes, l’Asloca a recommandé aux sinistrés de créer une association. «Beaucoup de locataires n’osent pas défendre leurs droits», explique Dolorès Francey, élue présidente de l’organisation. On la retrouve en bas du numéro 75, où cette anthropologue vit depuis une vingtaine d’années. «J’habite au sixième, et il faut monter à pied», lance-t-elle en s’apprêtant à gravir les marches. On imagine que les emménagements ont dû être compliqués, sans ascenseur. «Il était déjà souvent en panne avant l’incendie», rappelle Dolorès Francey. Le manque d’entretien de cet immeuble construit dans les années 1950 avait été vivement dénoncé durant les jours qui ont suivi le sinistre, ce que la régie conteste. Au quatrième étage vit une dame âgée de 75 ans. Elle n’a plus pu mettre un pied dans la rue depuis deux mois. Son fils raconte qu’il vient lui faire les courses «dès qu’[il] le peut».

«En règle générale, les appartements ont été bien réparés», tient à souligner Dolorès Francey en insérant la clé dans la serrure. Parquet, mur, plafond: tout a été refait à neuf. Ses affaires, «qui étaient sous une couche de poussière énorme», ont été mises dans des cartons par l’entreprise en charge de l’assainissement. Chez elle, le nettoyage a été fait. Mais, comme souvent, le diable se cache dans les détails. Dans la cuisine, il manque trois catelles; le «cancer du béton» qui gangrène son balcon n’a pas été traité.

«Nous n’avons pas toujours les réponses aux nombreuses questions des locataires.»

Sébastien Gloor, responsable de la régie Livit à Genève

D’autres locataires racontent faire face à de nombreux désagréments. Ils préfèrent témoigner anonymement, de peur de se mettre à dos la régie. Une habitante ne comprend pas que le mur d’une chambre ait été repeint directement sur l’humidité et les champignons nés après l’intervention des pompiers. «Il s’en dégage une forte odeur. Je ne peux pas laisser mes enfants là-dedans», témoigne-t-elle.

Dans une autre allée, une locataire qui vit avec un enfant en bas âge raconte ainsi avoir eu la mauvaise surprise de voir que la rambarde de son balcon, enlevée lors de l’installation des échafaudages, n’avait pas été remise en place. Dès lors, il était «hors de question» qu’elle retourne chez elle. «Trop dangereux», dit-elle. Pour éviter une mauvaise surprise lors de l’emménagement, «il vaut mieux être constamment sur les talons des ouvriers», a constaté Dolorès Francey.

Communication en cause

La majorité des habitants interrogés dénoncent le manque de communication de la régie. Et le ton parfois «agressif» des courriers reçus. «Pour nous menacer et nous dire que si on n’est pas content, on n’a qu’à trouver autre chose, ils ne sont jamais en reste. En revanche, quand il s’agit d’assurer un suivi des travaux, ils ne sont pas aussi réactifs», peste une locataire, qui se demande si cette «guerre d’usure livrée par la régie n’a pas pour but de pousser tout le monde dehors».

L’annonce, fin janvier, d’un projet de surélévation de la barre d’immeubles – et de démolition des deux immeubles des rues perpendiculaires – a mis les locataires sous pression. Depuis l’incendie, ils sont une vingtaine à avoir résilié leur bail de leur propre chef, selon la régie. Le responsable de sa succursale genevoise, Sébastien Gloor, explique que l’ampleur du sinistre a rendu la communication «très complexe». «Nous n’avons pas toujours les réponses aux nombreuses questions des locataires», reconnaît-il. Le plus important a été de mettre «un toit sur la tête des gens».

Au total, 39 ménages ont été relogés dans des appartements mis à disposition par Livit. Mais certains locataires se sont vu proposer un logement avec un loyer parfois jusqu’à deux fois plus élevé que celui qu’ils payaient à la Servette. La régie explique qu’elle a dû faire jouer son réseau pour trouver des logements vides et que leur propriétaire n’était pas forcément le même qu’à la Servette. «C’est aussi aux assurances des locataires de prendre en charge la différence», estime Sébastien Gloor, tout en se disant «ouvert au dialogue».

De son côté, Dolorès Francey dit ne pas avoir «d’animosité» envers la régie et souhaiter une «relation apaisée». «C’est déjà une souffrance de revenir chez nous car ce fut une expérience traumatisante.» La régie promet que les derniers locataires devraient pouvoir retrouver leur appartement d’ici à la fin du mois.


Des commerçants vont partir

Eux aussi, ils ont subi les conséquences de l’incendie. Les commerçants de la rue de la Servette se réjouissent que ces maudits échafaudages aient été enfin retirés. «On ne voyait pas la lumière du jour, l’obscurité était terrible», se désole Antonio Salcuni. Propriétaire de la pizzeria Il forno a legna, il indique avoir perdu 40% de son chiffre d’affaires et avoir dû licencier deux employés suite au sinistre.

Les ennuis ne sont toutefois pas terminés pour tout le monde. Plusieurs commerçants avaient reçu leur congé avant l’incendie. C’est notamment le cas du vendeur d’appareils électroménagers Locatel et du Garage Auto Servette. Le premier souhaite partir, le second aimerait rester. «Toute notre clientèle se trouve ici, souligne le garagiste, José Andrade. Rien n’indique qu’elle nous suivrait si nous déménagions.» En conciliation, la régie a expliqué que le projet du propriétaire – des sociétés immobilières détenues par le fonds SIMA, géré par UBS – comprend aussi la construction d’un parking souterrain dont l’entrée se situerait à l’actuel emplacement de l’atelier du garage. «L’incendie a un peu changé la donne, mais nous espérons que le projet pourra bientôt être mis à l’enquête», maintient un porte-parole du fonds SIMA.

Les travaux toucheraient également l’arcade de Patrick Gillard, qui vend des appareils électroménagers depuis trente ans. Il dénonce l’incapacité de la régie à traiter une situation de crise et sa tendance à laisser à l’abandon les locataires, et ce avant même l’incendie. «Cette fuite, dit-il en montrant le plafond, cela fait dix ans qu’elle est là! On a toujours tout dû refaire à nos frais.» T.A.

(TDG)

Créé: 19.11.2018, 07h09

Enquête en cours

Le sinistre a pris dans les combles de la barre d’immeuble. Une enquête a vite été ouverte. «À ce stade, la seule information que nous pouvons communiquer est que la cause de l’incendie ne provient pas des installations de l’immeuble ou d’un mauvais entretien», fait savoir la régie Livit. De son côté, le Ministère public insiste sur le fait que l’enquête est toujours en cours. «Les investigations n’ont pas encore abouti à des conclusions définitives sur les causes de l’incendie», indique Henri Della Casa, porte-parole du pouvoir judiciaire. Il n’y a eu aucune interpellation. T.A.

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