La Ville vole au secours des finances du Grand Théâtre

ScèneLa saison passée et celle en cours cumulent 3,2 millions de pertes. Une situation que la nouvelle direction souhaite corriger au plus vite.

La façade du Grand Théâtre lors d'un spectacle de mapping qui a marqué la fin des travaux de rénovation de la maison lyrique.

La façade du Grand Théâtre lors d'un spectacle de mapping qui a marqué la fin des travaux de rénovation de la maison lyrique. Image: LAURENT GUIRAUD

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La saison du Grand Théâtre ne fait que débuter, avec une nouvelle production d’«Einstein on the Beach», de Philip Glass et Bob Wilson, saluée par la critique internationale et par un public conquis. Mais voilà déjà venu le temps des nuages menaçants, qui s’amoncellent sur la maison lyrique genevoise.

En effet, si sur le front artistique tout semble suivre le cours souhaité, sur celui des finances, une autre histoire, bien plus sombre, se dessine aujourd’hui au siège de la place Neuve. Ainsi, le conseil de fondation de l’institution, présidé par Lorella Bertani, a adressé ces jours-ci à la Ville de Genève une demande de crédit extraordinaire visant à combler un déficit important. Les pertes en question ont été générées lors de la saison 2018-2019 et elles ont donc été actées aux livres comptables. Mais d’autres sont à prévoir pour l’exercice de 2019-2020, le premier placé sous la direction d’Aviel Cahn, qui a succédé à Tobias Richter.

Le Canton en ligne de mire

«Le montant de la requête, de 3,2 millions de francs, a été voté et avalisé mardi par le Conseil administratif de la Ville, il sera soumis au Conseil municipal lors des séances des 8 et 9 octobre», nous indique par téléphone Sami Kanaan, magistrat chargé du Département de la culture et du sport. Si elle est acceptée par le Législatif, cette intervention viendra compléter le budget que la Ville accorde chaque année au Grand Théâtre, dont le montant total est de 44 millions de francs.

Comment expliquer le trou béant dans les finances de l’institution? Au Grand Théâtre, on indique qu’une partie des pertes, et pas des moindres, relève désormais du structurel. «Depuis quelques saisons, le Canton a renoncé à verser sa part de soutien de 3 millions, précise Lorella Bertani. Dès lors, le Conseil de fondation se retrouve à chaque saison confronté à une béance. Nous nous démenons pour la combler, ce qui est fait en partie grâce à l’intervention précieuse de plusieurs mécènes. Mais reste toujours une part à découvert.» À quelle hauteur? Très précisément de 1 871 652 francs pour l’exercice 2018-2019 et de 1 327 329 francs pour la saison en cours. Le Conseil administratif a donc décidé d’éponger en un seul mouvement le déficit acquis et le provisionnel estimé par la nouvelle direction.

D’autres raisons complètent les explications du déficit, du moins pour ce qui tient de la saison passée. «Il ne faut pas sous-évaluer les manques à gagner et les coûts extraordinaires générés par le retard pris par le chantier de la place Neuve, souligne le directeur sortant du Grand Théâtre, Tobias Richter. Le report du déménagement, réalisé en début de cette année au lieu de septembre 2018, nous a obligés à concevoir une saison lyrique au milieu de toutes sortes de contraintes artistiques et budgétaires. Ce furent autant d’obstacles que personne n’aurait été en mesure de prévoir. Au départ, à l’été 2017, nous avions donc budgété un exercice à l’équilibre pour la saison qui allait débuter. Dans les faits, le refus du Canton de voter la subvention de 3 millions de francs tout comme les imprévus liés à la rénovation du théâtre nous ont fait basculer dans les chiffres rouges. Dès lors, nous avons fait des efforts, en réduisant les charges, en contenant autant que possible les coûts pour les décors et les costumes, mais aussi ceux liés aux techniciens et des musiciens en surnombre.»

Il y a enfin une dernière raison pour expliquer la débâcle. Elle est encore moins attendue et elle tient aux résultats très décevants de la billetterie. Sur ce front, le Grand Théâtre a enregistré, pour 2018-2019, une perte importante de 600 000 francs. Plusieurs spectacles n’ont pas attiré le public espéré dans la deuxième partie de la saison, une fois que le siège de la place Neuve a fini par rouvrir ses portes. Ce fut le cas en particulier de «Médée», de Marc-Antoine Charpentier, pièce jouée au mois de mai dernier dans une nouvelle production signée David McVicar; et, dans une moindre mesure, d’«Un ballo in maschera», de Giuseppe Verdi, en juin. «Dans un contexte normal, avec une saison qui n’aurait pas été scindée entre l’Opéra de Nations et le Grand Théâtre, j’aurais sans doute programmé certaines œuvres à d’autres moments de l’année», se défend Tobias Richter.

Les caisses sont vides

Et pour l’avenir proche et lointain? Aviel Cahn n’a pas de doutes: «Il n’est pas envisageable de diriger une maison qui a des ambitions artistiques et une envie de s’ouvrir à la cité avec un déficit structurel pour chaque saison. En ce qui nous concerne, nous devons sans doute poursuivre nos efforts pour améliorer notre attractivité auprès des sponsors et des mécènes. Sur le front politique, il est souhaitable aussi que la question des subventions fasse l’objet de discussions et de réponses durables. Il est évident qu’on ne peut pas faire dans l’excellence demandée à raison par les collectivités avec de l’argent inexistant, et il est peut-être nécessaire de rappeler qu’aujourd’hui, après les dépenses exceptionnelles liées aux travaux et aux saisons à l’Opéra des Nations, la trésorerie du Grand Théâtre est vide et les fonds propres réduits à zéro.»

Un souhait se dégage entre les lignes sur le front du Grand Théâtre. Il est partagé par la Ville de Genève et son magistrat Sami Kanaan: «Que les signaux positifs donnés lors de l’investiture du nouveau Conseil d’État soient suivis de gestes concrets et que le Canton participe de nouveau au financement de l’institution de la place Neuve.»

Créé: 26.09.2019, 19h07

Acculé, le Canton riposte

Depuis deux saisons déjà, aucune ligne comptable du Grand Théâtre ne mentionne de soutiens venant du Canton. Les dernières subventions remontent à la période 2015-2017, durant laquelle un soutien progressif et non pérenne a été ainsi structuré: 500 000 francs en 2015, 2 millions en 2016, 3 millions 2017. Depuis, l’expérience n’a pas été reconduite, de sorte que la maison lyrique demeure soutenue uniquement par la Ville, à hauteur de 44 millions de francs par saison, et par l’Association des communes genevoises avec 2,5 millions.

Très souvent placé en ligne de mire par les autorités de la Ville et par les membres du conseil de fondation du Grand Théâtre pour son absence, le Canton tient aujourd’hui à préciser sa position. Ainsi, Henri della Casa, porte-parole du Département de la cohésion sociale que dirige Thierry Apothéloz, rappelle que «le Canton n’est pas à même de subventionner le Grand Théâtre, en vertu de la répartition des tâches (LRT-2). Il n’aura en revanche pas échappé aux milieux intéressés que le département de la cohésion sociale, dans son avant-projet de message culture, envisage de le soutenir par le biais du Ballet. Au titre de la diffusion et du rayonnement d’une institution stratégique.»

A cette précision, s’ajoute une note polémique: «Il est donc faux d’affirmer que le canton a lâché le Grand Théâtre, ou indirectement la Ville. La situation est conforme à la LRT. Le département de la cohésion sociale est prêt aussi à discuter d’un soutien à des activités qui favorisent l’accès aux arts de la scène, ce qu’il fait déjà.» Et de terminer en entrouvrant la porte à de nouveaux échanges entre les parties concernées: «Plus généralement, il ne fait aucun doute que la question du financement doit être reposée.

L’initiative 167 acceptée massivement par le peuple donne au Canton un rôle de coordinateur mais établit aussi un dialogue entre les communes et le Canton. Ces deux points sont essentiels pour la suite.»

R.Z.

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