L’outrance des slogans sexuels sert-elle le féminisme?

Grève des femmesLe 14 juin a réuni les générations, mais a aussi vu poindre des provocations plus ou moins violentes. Leur utilité est à la fois défendue et contestée.

Certaines militantes se sont dénudées pendant le cortège de la grève des femmes du 14 juin dernier.

Certaines militantes se sont dénudées pendant le cortège de la grève des femmes du 14 juin dernier. Image: Laurent Guiraud

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«Bouffe ma chatte, pas mon salaire!» L’invective et le ton vous choquent? Cette violence langagière ne serait rien en regard de celle subie par les femmes. Voilà en substance les propos de certaines féministes lors de la grève des femmes du 14 juin dernier à Genève. Seins nus, dessins de vulves et autres clitoris gonflables faisaient aussi partie des outils de revendications.


Lire aussi l'éditorial: Faut-il cacher ce sein que je ne saurais voir?


Frange «jeune et extrême»

La militante genevoise Coline de Senarclens ne voit pas dans les slogans provocateurs «une injonction donnée aux hommes», mais bien «une remise en question d’un ordre social par de la provocation, qui donne un ton humoristique à la manifestation. C’est drôle, c’est de la colère tournée en mascarade, dans la bonne humeur.» Pourtant, à l’inverse, «suce ma b*» serait difficilement perçu comme drôle et libérateur. Comment expliquer cette différence? «On a déjà beaucoup trop entendu cette dernière expression dans certains morceaux de rap, à l’arrêt de bus ou dans la cour de récréation, et elle ne renverse aucunement le schéma de domination en vigueur.»

Kaya, membre du collectif genevois pour la grève féministe, ne comprend pas «les gens qui se braquent»: «Le collectif prône la tolérance et refuse de contrôler l’expression des femmes. Dans tout mouvement social, il y a des positions extrêmes. Ce genre de pancartes ont été réalisées par des femmes assez jeunes et elles n’ont pas le même type de mode d’expression que la mamie qui souhaite des rentes équitables.»

Les militantes aux seins nus feraient aussi partie en majorité de cette frange «jeune et extrême». On a aussi aperçu Annick Ecuyer, élue transgenre en Ville de Genève, parmi les militantes topless.

Qu’est-ce-que l’exposition des parties intimes féminines apporte à l’égalité? «Dans l’imaginaire collectif, un rapport réussi rime avec pénétration et s’arrête à l’éjaculation de l’homme, tandis que le cunnilingus ne serait qu’un vague préliminaire», regrette Coline de Senarclens. Par ailleurs, elle souligne le potentiel brutal du pénis, que la vulve n’a pas: «Un braquemard est une épée, le viol est une arme de guerre.» Et de rappeler que «les femmes jouissent proportionnellement 30% moins que les hommes». Kaya est de son avis: «Nous avons droit à l’égalité dans le plaisir. Les hommes ne font pas encore assez d’efforts.»

«L’orgasme n’est pas un dû»

Pour l’essayiste Myret Zaki, ancienne rédactrice en chef de «Bilan», et organisatrice pendant dix ans de l’opération Femmes Leaders, le féminisme provocateur se saboterait lui-même. «Ces slogans prennent pour cible la gent masculine dans son ensemble, soit la moitié de l’humanité. L’objectif étant d’atteindre l’égalité, on ne convainc pas les classes dirigeantes, encore très masculines, en les antagonisant. Une étude de Harvard montre même un retour de balancier: lorsqu’ils sont confrontés à des règles trop strictes créées pour assurer l’égalité de traitement, les managers recrutent encore moins de femmes.» La Genevoise estime qu’il serait plutôt essentiel de «montrer en quoi les équipes équitablement mixtes sont plus performantes que celles qui ne le sont pas. Les femmes sont un atout gagnant et tout sauf un boulet.» Le but? Atteindre la parité dans les sphères dirigeantes «pour pouvoir changer les lois en faveur de toutes».

Myret Zaki trouve la mise en avant des organes génitaux féminins «pénible»: «L’orgasme n’est pas un dû, ni chez l’homme, ni chez la femme. Or, ramener le mouvement féministe au sexe est dangereux et nous décrédibilise dans le monde du travail, où nous voulons mettre en avant nos compétences, pas notre vie intime. Par ailleurs, cela vient s’ajouter à l’hypersexualisation de la femme, déjà excessivement vantée par l’industrie musicale.»

Créé: 19.06.2019, 07h02

La vulgarité? «Un excellent moyen de faire parler de soi»

Les slogans et les images-chocs, un calcul utile pour parvenir à ses fins? Pedro Simko, fondateur de l’agence de publicité Saatchi & Saatchi Simko, en doute: «Cette violence est contre-productive. Dans la publicité comme dans les relations privées, on ne convainc pas par la grossièreté. Peu de gens aiment se sentir agressés. L’exposition de faits a plus de chances de convaincre ceux qui ne pensent pas comme vous. Des cas de discrimination indéniables, par exemple, ont un meilleur effet», estime-t-il.

Après avoir rappelé l’importance de l’émetteur du message, le spécialiste cite Gilette, vertement tancée sur les réseaux sociaux après sa publicité antiharcèlement sexuel. «Une marque qui a fait des réclames plutôt macho pendant cent ans n’est pas crédible.

En revanche, les marques de produits d’hygiène intime le seraient pour parler du plaisir féminin par exemple.»

À l’agence de marketing et de communication Enigma, «il n’y a pas de mauvais buzz», soutient la stratégiste Manon Philippin, que le CEO Olivier Kennedy a laissée s’exprimer à sa place «parce que les médias ne citent pas assez d’expertes féminines», a-t-il affirmé.

La vulgarité et les images-chocs seraient donc un excellent moyen de se faire entendre: «Nous le conseillons à nos clients qui n’ont pas beaucoup de moyens», assure la spécialiste. Ce qu’il faudrait éviter en revanche, c’est un message confus. Si «tordons les couilles au patriarcat» serait un bon slogan aux yeux des deux collaborateurs, «bouffe ma chatte, pas mon salaire» ne serait pas suffisamment clair: «Je ne suis pas sûr que le nombre
de cunnilingus soit proportionnel à l’écart des salaires entre hommes et femmes, avance Olivier Kennedy. Quand il n’y a pas de lien clair entre deux propositions, on rate sa cible.» MAR.G.

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L’outrance des slogans sexuels vus lors de la manifestation des femmes le 14 juin sert-elle le féminisme?





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