L’or tanzanien, un business brutal qui passe par Genève

Métaux précieuxEn Afrique de l’est, la mine de North Mara est associée à des meurtres, des pollutions et l’intimidation de journalistes. Sa production est commercialisée par une société genevoise.

La mine à ciel ouvert de North Mara dans le nord de la Tanzanie.

La mine à ciel ouvert de North Mara dans le nord de la Tanzanie. Image: Forbidden Stories

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Le décor est digne d’un film d’espionnage. Pour pénétrer dans les locaux de la société MKS, en vieille ville de Genève, il faut franchir une élégante entrée en pierre de taille, puis passer un scanner optique qui identifie les visiteurs par l’iris de leurs yeux. Un sas sécurisé mène ensuite à un grand hall décoré d’œuvres d’art.

Ces signes extérieurs de richesses sont bien compréhensibles. MKS appartient à l’un des plus gros commerçants d’or du monde, le groupe MKS-PAMP basé à Amsterdam. Ses initiales sont celles de Mahmoud Kassem Shakarchi, un marchand du Nord de l’Irak dont la famille est établie en Suisse de longue date. Le groupe compte l’ancien président de la Banque nationale, Jean-Pierre Roth, dans son conseil d’administration. Selon lui, «MKS est un acteur important du marché suisse depuis 1979. L’entreprise s'est toujours donné comme objectif de suivre les règles de gouvernance les plus strictes. Elle est membre du London Bullion Market qui fixe les règles professionnelles de la branche. (...) Son respect des règles applicables (...) est audité et attesté annuellement par un auditeur externe indépendant.»

Sur son site Internet, MKS se réclame des valeurs suisses de rigueur et d’intégrité et se targue d’avoir un rôle moteur dans le développement de «chaîne d’approvisionnement éthiques et transparentes». Mais le groupe commercialise aussi de l’or venu de Tanzanie, un métal dont l’extraction s’accompagne de violations systématiques des droits humains. C’est ce que montre une enquête du réseau de journalistes d’investigation «Forbidden Stories», auquel appartient ce journal.

22 tués en 4 ans

C’est au nord de la Tanzanie, en Afrique de l’Est, dans la mine de North Mara que cet or est extrait. Longtemps, de petits mineurs locaux exploitaient l’endroit de manière artisanale. Mais il y a 20 ans, le gouvernement a vendu la concession au géant canadien Barrick Gold. Depuis, des conflits récurrents opposent les villageois à l’exploitant de la mine, Acacia, une filiale de Barrick. A partir de 2014, 22 habitant qui tentaient de pénétrer dans la mine pour y prendre de l’or ont été tués, des centaines d’autres blessés, selon l’ONG Mining Watch Canada. Les jeunes s’arment parfois de machettes et de lances avant de tenter de forcer le mur de deux mètres de haut qui garde la concession.

De jeunes villageois armés de machettes vont tenter de pénétrer dans la concession.

Mark Bristow, le PDG de Barrick Gold, explique qu’il ne peut être tenu pour responsable d'éventuels dérapages des forces de l’ordre tanzaniennes. Mais la frontière entre celles-ci et la mine est poreuse, les forces de l’ordre locales étant soutenues financièrement et matériellement par la mine, selon l’ONG britannique RAID. Les gardes privés de la concession sont aussi accusés du viol, commis il y a plusieurs années, sur une villageoise aujourd’hui âgée de 44 ans, Lucia Marembela.

Des jeunes escaladent la barrière qui garde la mine de North Mara.

Journalistes menacés

Et ce n’est pas tout. Les habitants se plaignent de l’empoisonnement de l’eau par l’arsenic utilisé lors de l’extraction de l’or. Certains souffrent de maladies chroniques de la peau et de réactions allergiques après s’être baignés dans des eaux contaminées, selon le Dr Mark Nega, médecin du district. Un autre médecin du lieu, qui souhaite rester anonyme, affirme avoir traité en quatre ans quelques 200 patient souffrant d’éruptions cutanées chroniques.

Des journalistes tanzaniens se sont intéressés à ces problèmes. Mais critiquer une grande entreprise est une mission risquée dans un pays qui occupe le 118ème rang du classement mondial pour la liberté de la presse. Le collectif «Forbidden stories» a identifié 12 journalistes qui ont été arrêtés, menacés ou censurés en relation avec leurs reportages sur la mine de North Mara. C’est le cas de Jaber Idrissa. Il y a deux ans, pour le magazine Mawio, il a fait état d’irrégularités apparentes dans l’attribution de la licence de North Mara à Acacia. Un jour après la publication, le ministre de l’information Harrisson Mwakyembe a retiré à son journal sa licence pour deux ans. Son chef a reçu de nombreuses menaces par téléphone. Par peur des représailles, Idrissa a dû s’exiler un an à Zanzibar où il a travaillé, pour survivre, dans un magasin d’articles d’occasion de son cousin.

Jabir Idrissa, exilé à Zanzibar.

Le projet « Forbidden Stories » - les histoires interdites - a pour but de mener à terme les enquêtes de journalistes réduits au silence. Dans ce cas, la question est: à qui profite l’or de North Mara?

Depuis six ans, selon nos recherches, l’intégralité de l'or de North Mara est raffiné dans la fonderie de MMTC-PAMP à New Dehli. Il s’agit d’une entreprise conjointe entre la raffinerie tessinoise PAMP et le gouvernement indien. Ces deux fonderies font partie du même groupe que MKS à Genève.

Processus de conciliation

Comment l’entreprise concilie-t-elle son discours sur «l’éthique» et les «chaines de production transparentes» avec la situation de North Mara? Hitesh Kalia, responsable du risque et de la conformité de MKS-PAMP, affirme que son entreprise a soumis la mine à un contrôle approfondi. «Celui-ci a permis de s’assurer qu’il n’y a ni violations graves des droits humains, ni encouragement de conflits armés» à North Mara. La mine mène depuis 2013 un processus de conciliation avec les villageois qui se plaignent du comportement de son personnel de sécurité. Ce dialogue a même reçu un prix de la responsabilité sociale en 2015.

Mais selon Catherine Coumans de l’ONG «MiningWatch Canada», ces contrats en Anglais étaient incompréhensibles pour beaucoup de villageois analphabètes: ils ont signé avec leur doigt. Le processus aurait surtout permis d’écarter la menace d’une plainte collective des habitants contre la mine. Depuis qu’il a été mis en place, leurs doléances concernant la pollution ou le comportement des gardes sont tranchées par un tribunal privé où les représentants de la mine décident eux-mêmes de la suite à donner aux plaintes. Cette cour spéciale aurait jugé 109 des 117 plaintes qu’elle a reçues «peu claires» ou «infondées».

Interrogé, Hitesh Kalia affirme que MKS-PAMP a approché la mine de North Mara au sujet des critiques visant son processus de conciliation dès que le groupe en a été informé.

Reste que cette affaire met une nouvelle fois en lumière l’extrême opacité du marché mondial de l’or. Un secteur où la Suisse joue un rôle central: ses raffineries fondent quelque 40% de la production mondiale, et le pays importe quelque 2500 tonnes par an. La prolifération de certificats comme «Fairmined» est censée garantir que cet or a été extrait dans des conditions acceptables pour les mineurs, les communautés locales et l’environnement.

Mais l’expert suisse Mark Pieth est sceptique. Auteur d’un livre (pas encore traduit en Français) sur les «secrets sales du commerce de l’or», il estime que des labels comme «Conflict Free Gold Standard» ou «Better Gold Initiative», soutenus par le Secrétariat d’Etat à l’économie à Berne, reposent souvent sur des «analyses de papier», sans vrais contrôles sur place. L’an dernier, le Conseil fédéral avait lui-même reconnu que de l’or extrait en violation des droits humains continue d’être fondu en Suisse, une situation qu’il avait jugée «légale» selon le droit actuel, mais «peu opportune».


Le collectif « Forbidden Stories »

Outre l’or sale de Tanzanie, le collectif «Forbidden Stories» s’est intéressé à la contamination au nickel d’une mine au Guatemala et au meurtre d’un journaliste indien qui enquêtait sur le vol de sable au Tamil Nadu. 40 journalistes de 15 pays se sont joints aux recherches, dont ceux de Tamedia, du Monde, du Guardian et de la Süddeutsche Zeitung.

Créé: 18.06.2019, 18h02

Témoignage

MKS



Siège genevois de la société MKS, prestataire de services dans le domaine des métaux précieux, spécialisé dans tous les aspects du traitement et du commerce des métaux précieux.

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