L’intrigant voyage de Pierre Maudet à Abu Dhabi

PolitiqueUne escapade du magistrat aux Émirats arabe unis, réalisée à titre privé, a pris un caractère officiel. Il peine à dire qui a payé quoi.

C’est dans cet hôtel luxueux, l’Emirates Palace à Abu Dhabi (photo principale), que Pierre Maudet a dormi avec sa famille en novembre 2015, lors d’un voyage «privé», affirme le magistrat. Un déplacement qui a pris un caractère officiel: il a rencontré de hauts responsables et discuté de sujets politiques, comme le relate l’agence d’informations officielle du gouvernement, WAM (photo ci-dessous). Ce mélange des genres interroge.

C’est dans cet hôtel luxueux, l’Emirates Palace à Abu Dhabi (photo principale), que Pierre Maudet a dormi avec sa famille en novembre 2015, lors d’un voyage «privé», affirme le magistrat. Un déplacement qui a pris un caractère officiel: il a rencontré de hauts responsables et discuté de sujets politiques, comme le relate l’agence d’informations officielle du gouvernement, WAM (photo ci-dessous). Ce mélange des genres interroge. Image: GETTY IMAGES

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Les voyages des élus déclenchent régulièrement des polémiques. Il faut dire que les sollicitations ne manquent pas, alors que les règles semblent floues. Le magistrat de la Ville de Genève Rémi Pagani, parti récemment à Barcelone et au Nicaragua, a créé un tollé. Tout comme la proposition deux ans auparavant de sa collègue Sandrine Salerno de financer un voyage au Sénégal aux élus municipaux. Cette fois, le conseiller d’État chargé de la Sécurité et de l’Économie, Pierre Maudet, est pointé du doigt.

Une visite réalisée à la fin du mois de novembre 2015 aux Émirats arabes unis (EAU) par le conseiller d’État chargé de la Sécurité et de l’Économie intrigue encore. La «Tribune de Genève» a relancé ses recherches à la suite de nouveaux éléments qui lui sont parvenus au lendemain du premier tour des élections cantonales. De quoi s’agit-il? Pierre Maudet se rend du 26 au 30 novembre 2015 à Abu Dhabi avec son épouse, ses enfants, son chef de cabinet et un entrepreneur genevois actif dans l’immobilier. Ces deux derniers ne s’expriment pas. Pierre Maudet répond à nos questions avec agacement, interrogé pour la troisième fois en deux ans à ce sujet, nous apprend-il. Pour lui, il s’agit d’un déplacement «privé», annoncé comme tel au préalable au président du Conseil d’État genevois. Il affirme être parti avec un «cercle d’amis qui a organisé le voyage».

Motif du séjour? «J’ai peu de plages de loisirs dans ma vie professionnelle à Genève, donc j’essaye de m’évader en famille sous d’autres latitudes. Il y avait une opportunité d’aller voir un Grand prix de Formule 1.» Pierre Maudet, fan de F1? «Pas spécialement, mais je suis d’un naturel curieux.» Il faut savoir que cet événement dépasse le simple cadre sportif. «C’est l’opportunité pour les Émirats d’inviter des hommes politiques et de réseauter», indique une source bien informée.

Rencontre du prince héritier

À cette occasion, l’élu joint… l’agréable à l’utile. Selon nos informations, le Genevois échange avec le prince héritier de ce pays producteur de pétrole, Mohammed bin Zayed Al Nahyane, surnommé MBZ. «Je l’ai rencontré dans le lobby de l’hôtel. On me l’a signalé. Nous avons discuté cinq minutes à bâtons rompus. Ces gens sont plus faciles d’accès qu’on ne pense», estime Pierre Maudet.

Cette rencontre fortuite en étonne plus d’un, dont un connaisseur du monde arabe: «MBZ, c’est le ministre de la Défense, l’homme fort du pays engagé dans des crises régionales. Difficile de le voir sans protocole. La sécurité de MBZ est une priorité absolue et ses déplacements relèvent de la haute sécurité du pays.»

Pierre Maudet s’entretient également avec un frère de MBZ et un autre haut responsable, a-t-on découvert. La rencontre revêt une dimension publique: l’agence d’informations officielle du gouvernement, WAM, en fait état le 28 novembre 2015 sur son site Internet, photo à l’appui. L’article relate que le Cheikh Hazza bin Zayed Al Nahyan, conseiller national à la sécurité et vice-président du Conseil exécutif d’Abu Dhabi, a rencontré ce jour-là Pierre Maudet, présenté comme conseiller d’État, lors d’une visite de la salle des opérations de la police d’Abu Dhabi pour le Grand Prix de F1. Le contenu des discussions relève de la politique. Le cheikh Hazza a notamment discuté avec «le ministre suisse (…) des moyens de renforcer la coopération économique et sécuritaire entre les EAU et la Suisse». Tous deux ont été accueillis par le commandant en chef adjoint de la police d’Abu Dhabi, et ont visité un village patrimonial.

«Mélange des genres»

De quoi susciter des interrogations. Qui a invité Pierre Maudet dans ce pays du Golfe? «Ce déplacement ne résulte pas d’une invitation officielle et la visite impromptue d’un centre de vidéosurveillance, même rapportée par l’agence de presse locale, n’était pas un but en soi conférant au voyage une dimension diplomatique, répond Pierre Maudet. D’autant plus que nous n’avons pas à Genève, en l’état, de programme de coopération particulière avec les EAU, pas plus que je n’étais chargé d’une quelconque mission politique ou diplomatique du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE).» Le service communication de cette instance appuie: «Il s’agissait à notre connaissance d’un voyage privé qui n’a posé aucun problème au DFAE.» Pourtant, selon le même connaisseur des monarchies du Golfe, «il est difficile d’entamer une discussion avec de hauts responsables politiques sans organisation préalable.» Une autre source bien informée s’étonne: «Ce n’est pas normal. Ce genre de rendez-vous doit être coordonné avec la Confédération.»

Associer voyage privé et contacts officiels ne dérange pas le magistrat. «Une visite de courtoisie du centre de vidéosurveillance proposée sur place, menée seul, avec une discussion informelle très générale à la clé n’en fait pas un voyage officiel, tant s’en faut.» Une pratique habituelle dans son cas. «Ce n’est ni la première ni la dernière fois que je profite d’un déplacement privé pour développer par opportunité des contacts informels. Ce type de contacts peut se révéler profitable pour le canton, comme ce fut le cas dans le dossier de Bank of China (voir notre édition du 8 mai). À Abu Dhabi, ils n’ont donné lieu à aucune suite.» Et de préciser: «Je ne suis pas retourné aux EAU depuis, et n’ai entretenu aucun rapport spécifique avec ces dirigeants dans l’intervalle, ni attendu de «retombées» ou de suites de ce déplacement.»

Ce «mélange des genres» est «bizarre» réagissent des parlementaires et anciens hauts responsables politiques à Genève et à Berne. «Une visite de courtoisie, c’est, en termes diplomatiques, une rencontre protocolaire formelle sans contenu ni ordre du jour. Il est donc contradictoire qu’elle fasse l’objet d’un compte rendu officiel, tout cela dans le cadre d’un voyage privé…», note l’un d’eux.

Qui a payé le voyage?

Le paiement du voyage constitue un point central. Selon nos sources, le magistrat et sa famille ont pris l’avion en «business class». Ils ont dormi dans le luxueux Emirates Palace, aux suites décorées d’or et de marbre, par ailleurs propriété du gouvernement d’Abu Dhabi. L’établissement confirme la réservation à son nom d’une suite pour quatre nuits, durée minimale possible durant le Grand Prix. Le coût du vol et du séjour à cette période de l’année pour deux adultes et trois enfants atteint au minimum les 10 000 fr., selon nos recherches, et peut monter au-delà des 20 000 fr. en fonction des options.

Qui a payé? Malgré notre insistance, Pierre Maudet conteste un coût de plusieurs dizaines de milliers de francs et dément la véracité de plusieurs de ces éléments. Finalement, il évoque la possibilité d’avoir été upgradé en «business». Et il indique: «J’ai prévu au budget familial puis dépensé plusieurs milliers de francs en rapport avec ce voyage. Mais mes vacances, même organisées en groupe, c’est mon affaire. Ce déplacement était purement privé et aucun denier public n’a été dépensé, que ce soit au titre du voyage, du logement, de la nourriture, des activités récréatives ou d’autres dépenses.»

Du côté des députés genevois, l’intriguant séjour divise. À droite, le PLR Cyril Aellen n’est pas choqué: «Il n’est pas interdit à un conseiller d’État de rencontrer les autorités d’un pays étranger lors d’un voyage privé. Et s’il n’est pas payé par les deniers publics, cela concerne Pierre Maudet.» Le PDC Vincent Maitre a «des interrogations mais n’en tire aucune conclusion». Pierre Maudet doit-il se montrer plus transparent? «Parfois, il est contre-productif que certaines choses soient régies par un protocole trop strict. Dans certains cas, il en va de la raison d’État», poursuit le député.

Tout autre point de vue à gauche. «Dès le moment où, en tant que conseiller d’État, Pierre Maudet a des échanges avec des représentants du pouvoir, on peut exiger de lui une certaine transparence», réagit la Verte Émilie Flamand-Lew. «Le problème est qu’il semble faire des cachotteries sur l’organisation de la visite, son objectif et son paiement, concernant un pays qui ne respecte pas vraiment les droits de l’homme. Je ne dis pas que Pierre Maudet n’avait pas le droit de le faire, mais il doit rendre des comptes, c’est la base d’un État républicain», souligne le socialiste Christian Dandrès.

«Il ne suffit pas de dire qu’on enlève sa casquette de magistrat pour éviter tout soupçon de conflit d’intérêts et toute pression extérieure, appuie le député socialiste Roger Deneys. Ce n’est pas à lui de décider qu’il n’y a pas besoin de communiquer sur ce point, mais à une instance tierce.»

Plus généralement, les voyages des élus devraient être mieux cadrés ou plus transparents, estiment certains. Un autre cas méconnu vient d’ailleurs à l’esprit de Roger Deneys: «Des députés genevois sont partis régulièrement et jusqu’à récemment à Taïwan, aux frais des autorités du pays, sans trop l’ébruiter.» (TDG)

Créé: 10.05.2018, 23h03

Des voyages qui ont irrité

Les questions sur les voyages d’élus agitent souvent. En 2012, l’escapade russe de ministres et parlementaires avait créé un malaise. En 2014, le conseiller d’État Pierre Maudet avait irrité Berne en se rendant au Maroc pour traiter de la question des renvois. Lui affirmait avoir agi en lien avec le Département de justice et police. En 2014 encore, un voyage privé en Iran de plusieurs parlementaires UDC avait été considéré par le pays hôte comme une visite officielle. «Cela donnait l’impression qu’ils étaient envoyés par le parlement suisse et leurs propos avaient pu être exploités médiatiquement à des fins de propagande, se souvient Carlo Sommaruga, président de la Commission politique des affaires étrangères au Conseil national. Et puis, cela avait créé un télescopage. La délégation officielle du parlement, dont je faisais partie, avait renoncé à s’y rendre juste après.» Le conseiller national estime qu’«il est toujours problématique de mélanger voyage privé et actes officiels, car la nature de ces rencontres n’est pas claire et cela peut être exploité par le pays hôte». Son avis est tranché: «Si pour un voyage privé on s’annonce auprès des autorités locales, cela devient un voyage officiel.» Le conseiller national socialiste Manuel Tornare a interpellé en décembre le Conseil fédéral pour savoir qui payait les frais des parlementaires accompagnant le ministre de l’Économie lors de ses voyages officiels à l’étranger. S.R.

Les règles en matière de cadeaux à l’État

Quid des cadeaux transmis aux fonctionnaires et conseillers d’État? «Il est interdit aux membres du personnel de solliciter ou d’accepter pour eux-mêmes,
ou pour autrui, des dons ou d’autres avantages en raison
de leur situation officielle», indique le règlement de l’administration genevoise. «Les cadeaux dont la valeur est supérieure à 100 fr. doivent être refusés», explique Florence Noël, cheffe de la communication du Département présidentiel. Cette règle s’applique aux fonctionnaires et par analogie aux conseillers d’État. Mais, semble-t-il, pas en tout temps: «Ces règles doivent être respectées dans le cadre officiel de l’exercice de la fonction de conseiller d’État. Ceci ne concerne évidemment pas les voyages faits par les conseillers d’État à titre privé, qui agissent dans ce cadre en tant que simples citoyens.» Florence Noël précise qu’il n’y a pas de règles concernant les cadeaux privés offerts sans lien avec la fonction officielle de conseiller d’État.

Ce n’est pas sans risque, comme l’expriment deux spécialistes consultés, qui ne se prononcent pas spécifiquement sur le voyage de Pierre Maudet (lire ci-dessus). «Sur le fait qu’un magistrat, à l’occasion
de ses vacances, rencontre des officiels, ne pose pas
de problème juridique. Par contre, si le voyage privé est financé par un tiers avec en vue une contrepartie, cela pose un problème de corruption passive», pointe Yvan Jeanneret, professeur de droit pénal à l’Université de Genève. Un avocat de la place complète: «Indépendamment du cadre dans lequel il reçoit un cadeau, un conseiller d’État doit pouvoir répondre en tout temps de son indépendance et de garantir son intégrité. Celui qui s’affranchit de cette exigence prend le risque de se retrouver coincé au moment de prendre une décision.» S.R.

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