«L’école doit débattre des questions sensibles»

InterviewLe professeur Charles Heimberg rappelle aux enseignants leur devoir de défendre les valeurs de l’instruction publique.

Charles Heimberg, professeur en didactique de l’histoire et de la citoyenneté, dans les couloirs d'Uni Mail

Charles Heimberg, professeur en didactique de l’histoire et de la citoyenneté, dans les couloirs d'Uni Mail Image: Laurent Guiraud

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«Quand les questions sensibles posées dans l’actualité s’invitent dans la classe». L’intitulé du cours public donné récemment à Uni Mail par Charles Heimberg, professeur en didactique de l’histoire et de la citoyenneté, interpelle dans le contexte actuel. En juin, le doyen au Collège et Ecole de commerce André-Chavanne, Christian Macherel, confiait précisément dans nos colonnes que «certains enseignants évitaient les thèmes sensibles qui pourraient fâcher, préférant parler des Incas plutôt que du conflit israélo-palestinien ou du génocide arménien.» Que préconise alors Charles Heimberg? Si le professeur ne veut en aucun cas «donner de leçon», il insiste sur l’importance de soutenir les enseignants dans leur mandat de promotion des valeurs de l’école.

Charles Heimberg, à quelles «questions sensibles» pensez-vous en particulier?

J’entends par «questions sensibles» tous les sujets qui suscitent des débats contradictoires dans la classe, dans la société ou même parmi les scientifiques.

Avez-vous des exemples?

Je pense notamment aux attentats de janvier 2015 à Paris ou au conflit israélo-palestinien. Mais les questions délicates à aborder concernent également des problèmes de société comme la xénophobie, le racisme, l’homophobie, etc.

Quelle est l’attitude des enseignants en général?

Il y a deux postures: écarter ce qui est susceptible de faire du bruit et enseigner du froid, ou prendre le risque d’aborder les sujets chauds. Je ne peux pas affirmer de généralités sur ce que font, ou pas, les enseignants. Mais ceux qui commencent dans la profession n’ont pas la tâche facile et méritent d’être soutenus.

Pourquoi?

Ils n’osent pas toujours aborder les questions qui peuvent générer des tensions avec les élèves ou les parents. Or, il est souhaitable que les sujets chauds soient examinés. C’est le rôle de l’école de débattre des questions qui agitent la cité en sortant du sens commun et en poussant les élèves à la réflexion. Et aussi de faire connaître et comprendre certains faits dramatiques du passé dans une perspective de prévention. L’article 10 (anciennement 4) de la Loi sur l’instruction publique (Lip) définit des objectifs très ambitieux, encore faut-il se donner les moyens d’agir en conséquence.

Mais comment encourager les enseignants à le faire?

Ils doivent se sentir légitimés d’évoquer ces sujets en classe. La Lip précise les objectifs de l’école. Elle stipule notamment que l’enseignement public doit éveiller l’élève au respect d’autrui, à l’esprit de solidarité et de coopération, ou promouvoir sa faculté de discernement. Les enseignants sont donc clairement mandatés pour aborder des problèmes de société en classe. Il faudrait peut-être davantage insister là-dessus aussi bien dans la formation que sur le terrain.

Reste que le nouvel article 11 de la Lip interdit toute forme de propagande politique ou religieuse auprès des élèves…

Selon moi, cette phrase est inutile car le même article précise déjà que «l’enseignement public garantit le respect des convictions politiques et religieuses des élèves et des parents». En revanche, elle met une pression sur les enseignants, qui pourraient craindre d’être accusés de faire de la propagande alors qu’ils parlent simplement de politique et de valeurs affirmées par l’école.

Avez-vous des conseils à donner aux enseignants pour aborder les sujets délicats? L’enseignant ne peut pas rester neutre lorsqu’il est confronté à des situations qui mettent en cause des valeurs fondamentales. C’est le cas par exemple de l’engagement de la Suisse vis-à-vis de la Convention européenne des droits de l’homme, contre la peine de mort, etc. Le piège à éviter est cependant la prescription. L’idée est de travailler sur des valeurs et d’examiner leur importance dans la société. Mais il ne s’agit pas d’imposer sans autre des règles impératives, par une sorte de catéchisme laïque. Le risque serait en effet de figer les positions sans encourager les élèves à la réflexion.

Comment y parvenir?

Une des pistes est par exemple d’analyser d’autres situations plus éloignées ou plus anciennes pour mettre en perspective celle qui est étudiée et questionner les représentations des élèves. Pensons par exemple aux migrations et aux manifestations de rejet des étrangers. Elles sont aussi observées ailleurs; elles l’ont déjà été dans l’histoire, sans que cela n’ait abouti à ce qu’annonçaient les discours de rejet les plus enflammés. L’objectif n’est pas de savoir si ce qui est examiné est bien ou mal, mais de chercher à en expliquer les causes en se demandant quelles autres options sont possibles.

(TDG)

Créé: 23.10.2015, 17h42

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