«Je trouvais ridicule d’être en vie à mon âge»

RécitSauvé fortuitement de la mort par sa fille, un octogénaire reproche aux HUG de l’avoir forcé à suivre un traitement psychiatrique.

René Georges Stierlin, 88 ans, dans la cuisine de sa maison à Meyrin.

René Georges Stierlin, 88 ans, dans la cuisine de sa maison à Meyrin. Image: Georges Cabrera

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C’est l’histoire d’un octogénaire qui a voulu mettre fin à ses jours et s’est retrouvé enfermé à Belle-Idée. Sept mois plus tard, de retour chez lui, il tient à dénoncer «l’arrogance de l’Hôpital» qui l’a «forcé» à suivre un traitement psychiatrique. «Ce n’est pas parce qu’on fait une tentative de suicide qu’on est cinglé! Pour ma part, mon passage à l’acte était un choix cartésien», s’emporte l’intéressé. S’il assure aujourd’hui qu’il ne récidivera pas par respect pour ses trois filles, il avoue espérer tous les soirs en se couchant ne jamais se réveiller.

René Georges Stierlin a 88 ans et une belle vie derrière lui. Assis dans sa cuisine, cet ancien ingénieur du CERN parle avec nostalgie de ses années de retraite ponctuées de voyages lointains et de virées sur le lac avec sa femme, Patricia. «Nous avons eu la chance d’être tous les deux en bonne santé durant vingt-deux ans», souligne-t-il, reconnaissant.

Cette insouciance prend fin en 2011 avec les problèmes cardiaques de son épouse. Elle est opérée huit fois avant de s’éteindre chez elle en octobre 2017. «J’étais allé lui chercher des pantoufles plus confortables à la cave. Quand je suis remonté, je l’ai trouvée étendue les yeux ouverts dans la salle de bains», confie René Georges Stierlin. Profondément affecté par la disparition de sa femme, il espère sa mort prochaine. Le moment fatidique ne se présente pas. Toujours vivant trois mois plus tard, le veuf décide de prendre les choses en main. «Je trouvais ridicule d’être toujours en vie à mon âge, mes belles années sont derrière moi et je n’ai plus grand-chose à espérer des prochaines», résume-t-il froidement.

«J’étais obligé de lui avouer»

Père et grand-père comblé, René Georges Stierlin n’est pas un aîné isolé. Les liens tissés avec sa descendance n’ont toutefois pas suffi à le retenir. «Nous sommes une famille merveilleuse, mes filles et mes petits-enfants sont adorables, mais ils ont leur vie, répond le grand-père. Je savais que je leur ferais de la peine mais je savais aussi qu’à leur âge ils s’en remettraient. En mourant à ce moment, je pouvais aussi leur léguer un patrimoine.»

Un matin de janvier, René Georges Stierlin écrit ainsi une longue lettre à ses proches avant d’ingurgiter le flacon entier d’un ancien médicament de sa femme à base de cocaïne. «Alors que j’ai toujours agi de manière logique dans ma vie, j’ai fait là quelque chose de complètement illogique: au lieu de boire la potion avant d’aller me coucher de façon à ce que personne ne puisse s’inquiéter, je l’ai prise à 11 h!»

Ainsi, alors que le retraité attend sereinement sa mort allongé sur son lit, le téléphone sonne. «Le combiné était à côté de moi, c’était ma fille, elle voulait m’inviter à manger! Par honnêteté, je me suis senti obligé de lui avouer ce que je venais de faire.» René Georges Stierlin se réveille le lendemain aux Urgences «frais comme un gardon». La cheffe de clinique lui explique qu’ils ont procédé à un lavage d’estomac. Il n’a aucune séquelle et peut donc rentrer chez lui. À une seule condition: que le psychiatre valide la sortie.

C’est à ce moment que les choses se gâtent, à entendre le patient. «Le psychiatre s’est entretenu à peine trois minutes avec moi puis il a décidé de m’envoyer en clinique psychiatrique contre mon gré, s’indigne-t-il. Je ne comprends pas pourquoi une personne qui est en pleine capacité de ses moyens et n’est pas dangereuse pour les autres ne peut pas prendre elle-même les décisions qui la concernent.»

À Belle-Idée, René Georges Stierlin reste deux semaines. «Je ne pouvais même pas sortir du bâtiment sans autorisation», peste-t-il. Il poursuit ensuite un traitement deux fois par semaine durant trois mois au Centre ambulatoire de psychiatrie de l’âge avancé (CAPAA), avant d’être vu ponctuellement par un psychiatre. «Du début à la fin, je n’ai pas vu l’utilité de ces traitements», fulmine le Meyrinois.

«Notre rôle est de soigner»

Les HUG auraient-ils pu laisser le patient rentrer chez lui au lendemain de sa tentative? Auraient-ils dû procéder à un examen plus approfondi avant de l’envoyer à Belle-Idée? La position de l’Hôpital est très claire face à ces situations: «Si une personne tente de se donner la mort, échoue et se retrouve aux Urgences, notre rôle est de la soigner, d’essayer de comprendre pourquoi elle en est arrivée là et d’éviter qu’elle ne récidive», résume Jean-Michel Aubry, médecin-chef du Département de santé mentale et de psychiatrie.

Le soignant ne s’en cache pas. Cela peut impliquer un «placement contre la volonté du patient» si l’Hôpital estime le risque de passage à l’acte trop important. Comment ce risque est-il évalué? «Un entretien approfondi est réalisé par un psychiatre, insiste le spécialiste. Il discute avec le patient et ses proches, afin d’avoir leur appréciation de la situation. Il examine si le patient suit déjà un traitement, s’il a déjà fait d’autres tentatives de suicide, et tente d’identifier les facteurs déclenchant. Dans la grande majorité des suicides, on retrouve un trouble psychique sous-jacent. La pulsion suicidaire peut être très forte et temporaire mais elle survient rarement dans un ciel bleu.»

Aujourd’hui, René Georges Stierlin est en mesure de garantir qu’il ne retentera plus de mettre fin à ses jours. Mais il n’attribue en aucun cas cette promesse au traitement. «J’ai simplement fait un contrat moral avec moi-même suite à ma tentative ratée», précise-t-il. Il admet néanmoins que le temps qui s’est écoulé depuis le décès de sa femme a permis «d’apaiser un peu les choses».


La zone grise d’Exit

René Georges Stierlin est membre d’Exit. À aucun moment il n’a sollicité les services de cette association pour le droit de mourir dans la dignité. «Je n’avais pas envie de convier mes filles à cette sinistre préparation», confie-t-il.

Interpellé sur ce point, Jean-Jacques Bise, coprésident d’Exit Suisse romande, précise que leurs membres ne sont pas obligés d’informer leurs proches. «Mais il est vrai que nous les encourageons à le faire car, par expérience, cela facilite le départ, ajoute-t-il. S’ils le préfèrent, ils peuvent laisser une lettre qui explique leur geste.» Il tient à rappeler que seule la personne qui fait appel à eux décide si elle souhaite mourir ou non. «À aucun moment l’aval de la famille n’est nécessaire», insiste-t-il.

Pour faire une demande d’assistance au suicide, le candidat doit avoir son discernement, écrire son intention et présenter un dossier médical complet à l’association. Il doit par ailleurs être atteint d’une maladie incurable, subir une invalidité importante ou avoir des souffrances intolérables. Exit évoque également les «polypathologies invalidantes liées à l’âge» pour légitimer une demande.

René Georges Stierlin répondrait-il à ces critères? L’octogénaire évoque des problèmes de mobilité et visuels, ainsi que diverses douleurs. Mais quand estime-t-on que ces pathologies ne sont plus supportables? Qui décide du seuil de tolérance? «Chaque situation est examinée par l’un de nos médecins-conseils et nous discutons également avec le médecin traitant du membre qui nous sollicite», répond Jean-Jacques Bise. Les membres qui ont recours à Exit en raison de «polypathologies invalidantes liées à l’âge» ont en moyenne 87-88 ans. C.G.

(TDG)

Créé: 24.08.2018, 16h45

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