«J'aimerais ramener les beaux-arts sur le devant de la scène»

Musée d'art et d'histoireDepuis huit mois, Lada Umstätter, nouvelle conservatrice en chef du domaine, fait souffler un air vivifiant sur les collections. Entretien.

Lada Umstätter sourit en son royaume, dans les salles du premier étage vouées aux beaux-arts. Elle pose dans la partie qu’elle a déjà réaménagé.

Lada Umstätter sourit en son royaume, dans les salles du premier étage vouées aux beaux-arts. Elle pose dans la partie qu’elle a déjà réaménagé. Image: Laurent Guiraud

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Elle n’a embarqué qu’en octobre mais fait déjà voguer vers des cieux prometteurs une barque restée trop longtemps en cale sèche. Après dix ans à la tête du Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds (MBA), Lada Umstätter a empoigné le gouvernail de la conservation du domaine des beaux-arts du Musée d’art et d’histoire de Genève (MAH), s’installant dans un siège demeuré vide presque deux ans – et fort mal occupé auparavant, de l’avis de beaucoup.

Née en 1971 à Moscou, cette spécialiste de l’art suisse du XXe siècle que «les choses complètement défrichées» n’intéressent pas a entrepris de revisiter l’accrochage permanent du premier étage de l’institution, sortant des réserves des perles injustement celées depuis des âges. Alors que la commission d’experts nommée pour plancher sur l’avenir du musée rendra ses conclusions mardi, la pétillante Lada Umstätter dévoile ses ambitions et un cœur ardemment genevois.

Après La Chaux-de-Fonds, qu’est-ce qui vous faisait envie au MAH?
Ces dix belles années m’ont beaucoup appris: il y a eu plus de cinquante expositions, une rénovation à mener, un public à élargir, des politiques à convaincre… J’ai fini par connaître ce musée comme ma poche et craint de commencer à trop me reposer sur mes acquis. J’ai eu envie de remettre en jeu mes compétences à une autre échelle. Le MAH est au début d’un nouveau chapitre de son existence, ça m’a paru un défi passionnant.

Dans quel état avez-vous trouvé votre département?
J’ai été extrêmement bien accueillie, par une équipe très compétente mais marquée par les déboires et les incertitudes de ces dernières années: échec de la votation de février 2016, longue vacance décisionnelle suite au départ de la précédente conservatrice. Pour sortir d’une certaine forme de repli sur soi, j’ai tenté de créer un climat d’échange, de partage d’idées et de collaboration. Il me semble que ces efforts portent leurs fruits et que se met en place une vraie dynamique d’équipe.

Quels sont les objectifs que vous vous êtes fixés?
J’aimerais ramener les beaux-arts sur le devant de la scène, non seulement au travers de grandes expositions de prestige mais aussi avec des manifestations conçues sur des temps plus courts, qui renouvellent notre regard sur les collections ou l’actualité. Le MAH a les moyens et le devoir de proposer des expositions d’envergure internationale, mais de bonnes idées a priori plus modestes méritent également d’être réalisées. Des sujets plus locaux peuvent aussi être traités de manière spectaculaire, comme j’espère que le montrera notre exposition vouée à la Belle Époque à Genève, prévue en 2020 en collaboration avec d’autres institutions de la ville et du canton.

Et pour 2019?
La première moitié de l’année étant placée sous le signe de l’archéologie, avec la grande exposition «César et le Rhône», ce sont des interprétations modernes de thèmes antiques qui occuperont notre nouvelle salle changeante consacrée à la collection: l’une autour des Métamorphoses d’Ovide, l’autre sur le thème de la «Nudité sacrée». Elles seront intégrées au nouveau parcours des collections beaux-arts, qui sera complété au printemps avec la partie dédiée à l’art ancien, de Conrad Witz à Alexandre Calame, qui réservera j’espère de nombreuses surprises aux visiteurs. Une part d’incertitude, liée notamment à l’avenir du Musée Rath, pèse encore sur la programmation de la deuxième moitié de l’année.

À votre sens, comment doit évoluer la collection?
Le raccrochage des salles permanentes et le déménagement des collections dans nos nouveaux dépôts, qui nous occupera largement cet automne et l’an prochain, sont d’excellentes occasions de reconsidérer les forces et les lacunes de la collection, et de tracer des lignes directrices pour une véritable politique d’acquisition. Si la collection suisse et genevoise est très forte, des apports éclaireraient par exemple utilement son contexte international ; la représentation de l’art de la seconde moitié du XXe siècle, très lacunaire malgré la présence de quelques œuvres majeures, mériterait également d’être étoffée. En l’absence d’un véritable budget régulier d’acquisition, soigner les collectionneurs et les donateurs reste plus que jamais crucial.

Vous avez toujours montré la volonté de démocratiser l’institution muséale…
Durant mon enfance en URSS, les musées, les bibliothèques, les salles de concert ou de spectacles n’ont cessé de constituer pour moi, au-delà des contraintes idéologiques, un espace de liberté. Et j’ai eu l’impression, peut-être un peu idéalisée, que cette opportunité était largement partagée, au-delà du milieu culturel dont j’étais issue: des écoliers de toutes les classes sociales allaient au musée ou au théâtre et n’y voyaient pas un lieu sacré ou intimidant, comme c’est trop souvent le cas ici, même pour des adultes. J’en ai gardé l’idéal d’une programmation culturelle à la fois ambitieuse et ouverte, qui fasse confiance à la curiosité des visiteurs, à la pertinence parfois inattendue de leurs réactions. À La Chaux-de-Fonds, mon plus grand bonheur a été de voir un nouveau public, plus jeune et plus divers, rejoindre peu à peu le rang de nos visiteurs fidèles ou occasionnels.

Vous avez piloté la rénovation du MBA. Est-ce un atout pour le futur MAH?
À mon arrivée à La Chaux-de-Fonds, munie de mon bagage d’historienne de l’art, j’étais certaine d’être à la hauteur du poste: la remise en question a été brutale. Près de 80% de mon travail s’est révélé lié à des problèmes administratifs, aux contraintes d’un bâtiment presque centenaire, à des questions de politique et de recherche de fonds. En découvrant de l’intérieur les problèmes du MAH, j’ai l’impression d’être déjà passée par là, bien sûr à une bien plus petite échelle. J’espère néanmoins que cette expérience pourra profiter à l’institution.

Que pensez-vous, en l’état, de la feuille de route élaborée par la commission externe?
Une vraie forme de consultation a pu être établie cette année entre ses deux coprésidents, les conservateurs et les responsables des unités du musée. L’idée de parler davantage de l’histoire de Genève au MAH ne me semble pas illégitime, pour autant qu’elle n’implique pas de réduire des œuvres d’art à une simple fonction d’illustration d’un récit historique. Dans l’attente de la publication des conclusions de la commission, les pistes explorées m’ont laissée plutôt confiante sur la possibilité d’éviter cette ornière. Je suis par ailleurs inquiète de l’incertitude planant sur la future affectation du Musée Rath: comment faire vivre le MAH aux yeux du public et susciter son adhésion à un nouveau projet muséographique sans un lieu d’exposition approprié, avant puis durant la période des travaux? Or le Rath est actuellement le seul bâtiment du MAH à même d’accueillir des expositions de grande envergure, tant en termes d’espace que de respect des standards actuels de conservation des œuvres, auxquels sont désormais conditionnés la plupart des prêts. Plusieurs projets d’exposition sont ainsi suspendus à cette décision.

Le poste de directeur va être mis au concours. Quelles devront être ses qualités?
Délicate question. En premier lieu, je dirais que cette personne doit vraiment aimer cette ville et ce musée, s’intéresser à son histoire et à ses collections, et être animé d’un désir communicatif de transmettre cette passion, au public comme aux équipes du musée. Car le MAH possède les structures, les compétences, quasiment tout, sauf peut-être l’attachement véritable des Genevois. Pour cesser d’être un objet de controverses, susciter l’adhésion autour d’un projet, le musée me semble devoir également faire un pas vers son public, manifester un ancrage local en parallèle à sa mission universelle. Susciter l’enthousiasme, fédérer les énergies, faire bon accueil aux initiatives de bonne volonté: voilà ce dont je crois qu’aura d’abord besoin le musée ces prochaines années, pour rebondir après l’échec de 2016. (TDG)

Créé: 21.06.2018, 13h47

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