J’ai testé l’«Airbnb du dîner»

Uberisation Episode 1/6Aller manger chez un inconnu et le payer pour ça, un concept qui semble avoir du mal à décoller à Genève.

Akiho (à gauche) reçoit de temps en temps des inconnus chez elle pour leur faire découvrir ses spécialités japonaises. Dans sa petite cuisine, on tient à six grand maximum et les plats sont cuisinés sous nos yeux.

Akiho (à gauche) reçoit de temps en temps des inconnus chez elle pour leur faire découvrir ses spécialités japonaises. Dans sa petite cuisine, on tient à six grand maximum et les plats sont cuisinés sous nos yeux. Image: DR

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Nous sommes arrivés chez Akiho un lundi soir, avec quelques minutes d’avance. Nous avions toujours rêvé de faire des sushis maison, à défaut nous avons participé à la dernière étape: les couper. Notre ligne était bien plus irrégulière que celle de notre hôtesse, mais on était drôlement fier.

Le marché du repas payant chez l’habitant («foodsharing», «foodsurfing» ou «social dining») est encore anecdotique à Genève. Les annonces sont peu nombreuses pour ces sortes de restaurants clandestins et se répartissent sur une multitude de sites dont aucun ne semble encore avoir pris l’avantage dans la région, si ce n’est peut-être le lausannois Surfing Dinner.

Le prix

Selon les cas, les prix sont au-dessus ou en dessous des prix de la restauration classique (lire plus d’exemples ci-dessous). Le site surfingdinner.com recommande aux hôtes de commencer avec un prix bas (par exemple 10 à 25 fr. par personne) et de l’augmenter une fois que des commentaires élogieux auront été recueillis. Il incite les participants à payer l’hôte en liquide en début de repas, en attendant la mise en place d’un paiement en ligne et bientôt… d’une commission!

L’inscription

Nous avons eu tout le mal du monde à tester rapidement un repas chez l’habitant. Cristina, sur VizEat, nous promet un «délicieux» repas italien, avec une entrée, deux plats, un dessert et un café pour 27 euros par personne (environ 30 francs) à Champel, sans compter une commission de 8 euros de Viz­Eat. Nous lui proposons deux dates, auxquelles elle n’est pas disponible: elle ne peut recevoir que le week-end, ce n’était pas précisé. On décide de changer de crémerie.

Sur le site lausannois surfingdinner.com, nous sommes séduits par «l’escapade en Thaïlande» de Luke à Confignon. Pour 25 francs, il nous propose de passer un samedi soir avec apéritif, entrée, pad thaï et, en dessert, un tiramisu, même si «c’est pas thaï mais c’est trop bon». Nous sommes trois à nous inscrire. Et pourtant, deux jours après, nous recevons un avis d’annulation car il n’y a pas assez de participants.

Nous ne nous décourageons pas et tentons notre chance sur EatWith, où Olivier nous propose, un dimanche soir, de déguster un repas gastronomique français en cinq services minimum, avec vins assortis, pour 97 dollars (environ 94 francs), à Lancy. C’est extrêmement cher, mais les commentaires sont dithyrambiques. Et le lendemain… c’est l’annulation! «Désolé mais j’ai besoin d’une semaine entière pour préparer ce menu, explique-t-il. Je serais ravi de vous accueillir à une autre occasion.»

Nous finissons par atterrir chez Akiho pour un repas «gyoza et bière» (ndlr: raviolis grillés japonais) à 40 francs, grâce au site surfingdinner.com. Une photo est obligatoire pour s’inscrire. Le jour même, nous recevons un mail de rappel de la plate-forme et un mail d’explications d’Akiho avec le code de l’immeuble.

Le jour J

Nous sommes quatre femmes ce jour-là à être inscrites pour l’aventure. Maura et Margherita sont Milanaises, elles habitent à Genève depuis un an et c’est la première fois qu’elles utilisent Surfing Dinner. Verena est Allemande et a déjà dîné chez l’habitant une fois, à Lausanne, pour un repas sénégalais. Dès 19 h 30, nous nous installons dans la petite cuisine d’Akiho. Notre hôtesse est aussi à Genève depuis un an, elle était professeure de cuisine à Kobe. «Ici, en Suisse, les gens préfèrent manger que cuisiner», remarque-t-elle. Elle nous offre un apéritif maison composé d’alcool de prune et d’eau tonique. Pendant ce temps-là, son fiancé part pour sa séance de fitness. La discussion prend facilement autour de quelques sushis en apéritif, et nous regardons ensuite les raviolis être saisis dans la poêle et retournés sur assiette à la manière d’une omelette. Il y en aura trois services. La vaisselle sale s’entasse dans l’évier. Akiho nous explique qu’elle vit de plusieurs petits jobs, elle est assistante pour des cours de japonais à l’Université populaire, elle organise quelques workshops de cuisine. Comme annoncé, nous n’aurons ni dessert ni café. L’horaire officiel de fin indiquait 22 h, nous partons un peu avant 23 h sans oublier de payer comptant notre hôtesse. La soirée a été très sympathique, mais certains ont le sentiment d’avoir payé un peu cher par rapport aux quantités.

L’envers du décor

Quelques jours après le dîner, on rappelle Akiho pour révéler notre identité de journaliste. Elle accepte de témoigner. «Mon but original était de donner des cours de cuisine, explique-t-elle. Quand je suis tombée sur ce site, j’ai trouvé le concept intéressant. Surtout qu’à Genève les restaurants sont très chers et pas toujours très savoureux. Et comme j’étais nouvelle à Genève, c’était aussi un moyen de rencontrer des gens.» Envisage-t-elle cette activité rémunérée comme un petit job? «Pas vraiment, entre le temps que j’y passe et les frais que ça occasionne, il n’y a pas beaucoup de bénéfices possibles. Sur les 40 francs du dernier dîner, j’ai peut-être retiré 10 francs de marge maximum. Et de toute façon Surfing Dinner nous limite à un repas par semaine.» Il y a aussi un maximum de neuf convives par événement, bien plus que ce que la modeste cuisine d’Akiho peut accueillir.

Concernant les conditions légales, Surfing Dinner se dédouane: «En raison des différences entre pays et régions concernant les législations et les systèmes de taxes, nous ne pouvons malheureusement faire aucune recommandation à ce sujet. Chaque hôte et invité est responsable de respecter la législation de son propre pays et de gérer les taxes auxquelles il est astreint. Nous te recommandons de consulter un avocat ou un conseiller fiscal pour connaître la politique fiscale du pays.»

Alors tout cela est-il bien légal? Raoul Schrumpf, directeur du Service du commerce genevois, nous donne plus de précisions sur la restauration à domicile contre rémunération. «Dès que cette activité se fait à des fins commerciales et de manière récurrente, peu importe la fréquence, elle tombe sous le coup de la nouvelle LRDBH, qui exige un diplôme de cafetier-restaurateur. Une période transitoire étant prévue, les personnes concernées ont un an pour se régulariser. Pour l’instant, personne n’est venu vers nous sur ce thème, mais il leur est vivement recommandé de le faire dans la mesure où le SCOM privilégie une approche proactive. Sinon on ira les chercher! En revanche, s’il s’agissait de vente à l’emporter, par exemple des Tupperware vendus entre particuliers, cela ne tomberait pas sous le coup de la Loi sur la restauration. C’est la notion de service qui est concernée, soit à partir du moment où il y a une table et une chaise.»

Nous demandons à Laurent Terlinchamp, patron des cafetiers-restaurateurs genevois, s’il y voit une concurrence déloyale. «Cela dépend, s’ils n’ont pas d’autorisation du Service du commerce et s’ils encaissent sans faire de facture ni déclarer ces revenus et payer la TVA, c’est illégal. Mais sur le principe, à partir du moment où il y a une base légale, je prends acte de tout concept de restauration, c’est le client qui décide. Je ne dis pas que le seul endroit au monde où il est intéressant de manger est le restaurant.»

A visionner en ligne: l'émission A bon entendeur propose elle aussi un reportage sur Surfing Dinner.

Créé: 27.06.2016, 21h18

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