Instruction ouverte à Genève contre Tariq Ramadan

JusticeCinq mois après la plainte d’une Suissesse contre l’islamologue, suivie d’une enquête de police, le Ministère public retient contre lui le viol et la contrainte sexuelle.

Le Ministère public genevois ouvre une instruction contre Tariq Ramadan.

Le Ministère public genevois ouvre une instruction contre Tariq Ramadan. Image: AFP

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L’affaire Tariq Ramadan entre dans une phase déterminante en Suisse. La plainte déposée le 13 avril dernier par une Suissesse, Brigitte*, qui accuse le prédicateur de l’avoir violée en 2008 dans un hôtel genevois, est jugée suffisamment sérieuse pour que le Ministère public ouvre une instruction. C’est chose faite depuis le 7 septembre, a appris dimanche la «Tribune de Genève». Tariq Ramadan est prévenu de viol et contrainte sexuelle. Présumé innocent, l’islamologue n’a pas encore été entendu par la justice suisse.

Sur la base de nombreux éléments fournis par la plaignante malgré les années qui ont passé, la brigade des mœurs genevoise a mené son enquête en procédant à de multiples vérifications et auditions, dont celle de Brigitte. Un rapport de police a été rendu il y a quelques semaines. Les soupçons pesant sur Tariq Ramadan ont été jugés suffisants par le premier procureur chargé du dossier, Adrian Holloway. Celui-ci retient les chefs de viol et de contrainte sexuelle, mais pas la circonstance aggravante et la séquestration dénoncées par la plaignante. Contacté, le porte-parole du Ministère public, Henri Della Casa, «confirme l’ouverture d’une instruction», sans d’autres commentaires.

Bientôt auditionné

Déjà mis en examen en France pour deux viols et accusé par une troisième femme de la même infraction, l’intellectuel musulman se trouve en détention provisoire à Fresnes depuis plus de sept mois. Il doit être à nouveau confronté mardi à l’une des plaignantes françaises, Christelle*, et espère obtenir ensuite sa remise en liberté.

Dans ces conditions, comment le Ministère public genevois peut-il procéder? Une coordination avec le parquet de Paris s’est mise en place, selon nos informations. Elle se formalisera en principe à travers une demande d’entraide judiciaire croisée, faite de part et d’autre de la frontière. La clé pour ouvrir un accès réciproque aux dossiers. Prochaine étape: le procureur genevois pourra auditionner le prévenu. Mais où? Soit en prison, soit hors les murs s’il devait être libéré dans les jours qui viennent. À moins que le magistrat ne prie ses collègues français de le maintenir en détention le temps de son enquête. Cela faciliterait la suite de la procédure suisse. En revanche, un transfert de Tariq Ramadan à Genève, sa ville natale, est hautement improbable.

«Nous sommes face à une situation peu commune. Le prévenu, de nationalité suisse, fait l’objet d’une procédure en France et en Suisse. Or, notre pays n’extrade pas ses ressortissants. Les textes ne prévoient pas expressément ce cas de figure. Mais les instruments de collaboration internationale existent; ils fonctionnent bien et rapidement», observe Me Romain Jordan, avocat de Brigitte.

Dans le cadre de l’instruction, le procureur pourrait aussi mener d’autres auditions de témoins, des perquisitions, voire ordonner une expertise psychiatrique du prévenu. Chaque partie pourra requérir des preuves.

Ce n’est pas tout. L’enquête administrative en cours visant notamment à faire la lumière sur les agissements de Tariq Ramadan pendant ses années d’enseignement à Genève devrait intéresser les acteurs du volet pénal. «Tous les éléments probants doivent être administrés. Nous demanderons donc les rapports, les pièces et témoignages collectés pour démontrer la crédibilité de la parole de notre cliente», relève Me Jordan.

Autre nouveauté dans cette affaire ultrasensible, Me Robert Assaël a rejoint à la fin du mois d’août la défense de Brigitte. «Nous ne serons pas de trop à deux pour gérer un dossier tentaculaire aux ramifications internationales et au nombre importants d’audiences prévisibles», explique Me Assaël. Et d’ajouter: «Je n’ai pas hésité une seconde à accepter de soutenir cette victime, car j’ai été impressionné par son courage et touché par sa sincérité. Le récit du drame vécu ne s’invente pas. Alors qu’elle a une vie bien établie, quel intérêt aurait-elle, près de dix ans après les faits, à mentir, sachant la longue et difficile procédure qui l’attend? Aucun!»

Surprise de la défense

Cette nouvelle locale a forcément un impact international. «Vu de Paris, je me disais bien qu’il devait y avoir quelque chose d’important qui se préparait car nous n’avions jamais vu les amis et les proches de Tariq Ramadan s’activer autant dans les médias depuis quinze jours, observe Me Éric Morain, conseil de Christelle. Ils devaient s’y attendre en tentant d’allumer des contre-feux pour chercher à faire pression sur la justice suisse ou pour préparer une nouvelle demande de remise en liberté en France.»

Sans réagir sur le fond du dossier, auquel ils n’ont pas encore accès, tout comme la partie plaignante d’ailleurs, les avocats genevois du prévenu s’expriment sur la forme. «Nous sommes excessivement surpris d’apprendre l’ouverture de l’instruction par la presse plutôt que par le Ministère public lui-même, déclarent Me Guerric Canonica et Pierre de Preux. Surtout qu’après l’article du «Point» annonçant une décision prochaine, nous avions demandé une clarification et des explications au parquet genevois, que nous n’avons pas obtenues. Nous aurions souhaité être informés avant les médias.»

*Identités connues de la rédaction (TDG)

Créé: 16.09.2018, 16h28

Demande de mise sous silence écartée

Alors qu’en France la bataille médiatique fait rage depuis des mois, en Suisse, des tensions commencent à surgir. Les avocats genevois de Tariq Ramadan, Mes Guerric Canonica et Pierre de Preux, ont sollicité en juin le Ministère public afin qu’il intime à Me Romain Jordan, conseil de la plaignante suisse, Brigitte*, de garder le silence dans les médias sur la procédure et les personnes impliquées. Un fait rare.

Me Guerric Canonica confirme par téléphone avoir fait une telle demande, «parce que certaines informations parues dans la presse violent sévèrement la présomption d’innocence dont doit bénéficier Tariq Ramadan». Lui et son associé disent craindre une atteinte à la présomption d’innocence de leur client.

Leur requête a été rejetée le 11 septembre, selon nos informations. Dans sa décision, le premier procureur Adrian Holloway, chargé du dossier, rappelle notamment que le Code de procédure pénale pose pour principe la liberté pour les parties de communiquer sur les procédures pénales en cours. Il retient aussi que les interventions du conseil de Brigitte dans la presse «ne peuvent être assimilées à une campagne de dénigrement organisée au préjudice de Tariq Ramadan».

Autre point sensible: Maryam, l’une des filles de l’islamologue, a révélé le 4 août, sur son fil Twitter, les initiales de la plaignante suisse. Or, la divulgation par un particulier de l’identité d’une victime ou des informations permettant son identification représente une infraction. «Dans un contexte où des victimes n’osent pas encore parler, il est essentiel que cet anonymat soit respecté. Nous ne laisserons passer aucun débordement», prévient Me Jordan. Aucune plainte n’a été déposée, pour l’heure, à ce sujet. S.R.

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