«Il faut sortir de sa coquille et garder des liens»

ConfinementLe professeur Panteleimon Giannakopoulos scrute la santé psychique des Genevois.

Le professeur Giannakopoulos souligne que malgré le confinement, qui met à rude épreuve les libertés individuelles, les gens ont encore le droit de faire un grand nombre d’activités.

Le professeur Giannakopoulos souligne que malgré le confinement, qui met à rude épreuve les libertés individuelles, les gens ont encore le droit de faire un grand nombre d’activités.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Panteleimon Giannakopulos est professeur de psychiatrie à l’Université de Genève. Après avoir dirigé pendant dix ans le département des HUG dans son domaine, il assure la gestion médicale de l’établissement carcéral Curabilis depuis décembre 2015. La déferlante du nouveau coronavirus sur la population genevoise lui inspire des constats et des réflexions qui peuvent se révéler utiles à chacun pour traverser cette crise le mieux possible, supporter le confinement et se préparer, le virus passé, à une existence probablement différente de ce qu’elle était avant la pandémie.

Quel est en ce moment l’état psychique de la population genevoise en général?
Il est très variable, car nous ne sommes qu’au début du confinement. À part les applaudissements pour le personnel de santé, nous n’assistons pas encore à des réactions collectives. En observant de près, on voit se dégager des stratégies individuelles pour faire face à un changement radical de nos modes de vie.

Quelles sont ces stratégies personnelles?
On peut en citer quatre: les personnes, disons, conformistes, suivent à la lettre les règles édictées; elles sont moins centrées sur la liberté individuelle, beaucoup plus sur le devoir collectif. Les personnalités anxieuses, elles, ont des réactions de stress aigu, craignent fortement la contamination et passent leur temps à tenter de se protéger; il y a chez elles un affaissement du rôle social. Une autre catégorie est formée des gens qui introduisent des nuances, du genre «on en a vu d’autres», «on en fait peut-être trop», etc. Ils ont tendance à banaliser les règles tout en les suivant jusqu’à un certain point. Et puis une minorité de personnes réfractaires aux lois se révoltent contre ce qui est une privation de liberté et enfreignent les interdits.

Ces gens vont-ils être de plus en plus nombreux?
On peut le craindre. On observe cela dans chaque crise chronique, car le problème, ce n’est pas tant les mesures qu’on prend que leur durée. Du point de vue psychologique, le Conseil fédéral a très, très bien fait de garder le confinement à son niveau actuel. Si l’on ferme de manière trop serrée le couvercle de la marmite à vapeur, trop longtemps, on observe des phénomènes d’anomie et de transgression. L’anxiété déborde, l’agressivité gagne du terrain.

On assiste à de la violence domestique, par exemple?
Des cas de violence domestique et urbaine sont clairement constatés. Le confinement oblige les gens à un exercice d’introspection et de retenue avec lequel nous sommes très peu familiers. Il peut mettre en avant des relations, conflictuelles à la base, qui deviennent explosives en vase clos. Lorsque vous placez des personnes dans une situation de «rats enfermés dans une souricière» se produisent inévitablement des déviances qui, avant, étaient neutralisées par la possibilité de fuite. Il n’y a plus d’autre exutoire que le téléphone portable et internet, et ils ont leurs limites. Un système très strict peut tenir sur un temps court, car les gens ont peur pour leur santé: avec la confrontation au nombre de morts, vous obtenez une adhésion importante, mais au fil du temps elle risque de s’effilocher.

Est-ce déjà quantifiable à Curabilis?
Pas encore, même si nous avons des cas aigus difficiles en lien avec la crise sanitaire. Dans la chaîne de soins, nous savons que les pathologies psychiatriques se manifestent avec un effet retard de deux à trois semaines. Nous nous y préparons, comme nous nous attendons à une forte hausse de la demande d’aide sur le plan psychiatrique si le confinement devait durer au-delà du 19 avril, date avancée par le Conseil fédéral.

Que faut-il faire dans cette crise pour ne pas sombrer?
Il faudrait garder des activités qui nous lient socialement. La question du travail est fondamentale, car la notion de devoir est très précieuse pour l’être humain: il y a des choses que l’on doit faire. Et il est important d’être là pour les autres. Rester à la maison, créer un bunker et ne penser qu’à se sauver soi-même, cela fragilise.

Les apéros en ligne et autres réunions par internet, c’est un bon pis-aller?
Quelle que soit la manière, il s’agit de le faire pour que le «5 personnes» ne devienne pas 0. Il faut sortir de sa coquille et des références individuelles. Et se centrer sur ce qui est encore permis! Il existe une multitude de choses que l’on peut encore faire.

Maintenir des rituels – se lever comme d’habitude, s’habiller, travailler, manger et se coucher à la même heure – est-ce salvateur?
Très clairement oui. En période de stress, la ritualisation canalise l’anxiété. Il faut se mettre des obligations: notre univers ne doit pas se borner à notre lit et à la lutte pour ne pas être contaminé.

On applaudit chaque soir les soignants. Les gens qui ont un engagement fort pour les autres s’en sortiront-ils mieux psychiquement?
C’est certain. Ceux-là et, sur un tout autre plan, ceux qui ont une croyance religieuse. Rester replié sur soi, c’est risquer l’épuisement psychique.

Peut-on aisément revenir à une vie normale après une telle crise globale?
À mon avis, il y aura un changement sociétal majeur. Cette pandémie met en cause tout le gain de la mondialisation: votre voisin, qui vit à des milliers de kilomètres, peut causer votre mort. C’est inédit. Le jour où nos vies ne seront plus en danger, nous aurons à mener une remise en question profonde, complexe et pénible. Le risque serait le confinement des nations. Quand on énonce la vérité que «ce n’est pas le virus qui bouge mais les gens», on questionne la libre circulation des personnes. Le risque palpable est d’ériger de nouveau des frontières, dans notre tête et dans la réalité.


Une guerre sans ennemi visible

Emmanuel Macron a comparé la lutte contre le coronavirus à une guerre. L’impact de cette pandémie peut-il être comparé, sur le plan psychique, à celui d’une guerre?
Oui et non. La différence fondamentale, c’est l’absence d’ennemi visible contre lequel on lutte. Le grand avantage de la guerre – si je puis dire – sur le plan psychique, c’est qu’elle laisse à l’être humain une caractéristique qui fédère: sa capacité à projeter le mauvais vers l'extérieur. Les méchants, ce sont les autres. Et lorsque l’ennemi est visible, on accepte aussi plus facilement des pertes. Dans cette pandémie Covid-19, la situation est plus pernicieuse et dangereuse pour l’équilibre psychique: l’ennemi est invisible, il peut vous agresser partout lorsque vous sortez de chez vous. Psychiquement, ce sont des situations épuisantes lorsqu'elles se prolongent, car elles nous contraignent à gérer en parallèle la nécessité de solidarité et l’obligation de confinement, le solidaire et le solitaire.

Ce nouveau coronavirus fauche les personnes les plus vulnérables, les enfants mis à part. C’est spécial.
Oui, il s'attaque aux plus faibles: les malades et les personnes âgées. C’est parfaitement contraire aux valeurs de notre culture, qui a été construite pour les protéger. On n’est pas du tout dans la logique de la sélection naturelle, et ces pertes sont très difficiles à vivre dans la culture européenne.

Vit-on la période la plus difficile de l’épidémie chez nous?
Il faut être clair: non. La période la plus compliquée, celle du vécu dépressif, c’est si l'on voit que les efforts fournis n’obtiennent pas la réponse escomptée rapidement. Si dans dix jours on constate un aplatissement de la courbe des personnes infectées grâce au confinement, cela va booster la vigilance. Si, en revanche, on n’y arrive pas, on pourrait avoir une réaction dépressive: «À quoi bon?» Or on peut s’y préparer en conservant le lien social, et rester tout aussi vigilant par la suite.

A-t-on raison d’avancer des dates de fin de crise? Cela n'augmente-t-il pas l’anxiété?
Le problème réside dans le principe d’espoir et de désillusion. On vit les yeux rivés sur une régression de l’épidémie, en même temps les nouvelles pleuvent, les chiffres sont inquiétants. On oscille entre l’espoir que ça s’arrête et la crainte que ce soit une histoire sans fin. Et, pour se sauver, on renonce pendant des mois à nos libertés individuelles.

Sur ce point-là, les États ont réagi de différentes manières. Quelles sont les conséquences de ces politiques sur le psychisme des individus?
Vous avez des pays comme la Hollande ou la Suède, et dans une certaine mesure précédemment la Grande-Bretagne, qui ont fait le pari de l’immunité collective. C’est une autre façon de voir la société. Dans ce cas, vous risquez des pertes humaines considérables, mais vous préservez mieux le tissu social et les libertés individuelles. Dans le confinement, vous protégez les vies humaines dans l’immédiat, mais au prix de restrictions qui, dans la durée, affectent le bien-être. Dans cette équation la variable essentielle est le temps.

Peut-on aisément revenir à une vie normale après une telle crise globale?
À mon avis, il y aura un changement sociétal majeur. Cette pandémie remet en question tout le gain de ces dernières années après la mondialisation. Votre voisin, qui vit peut-être à des milliers de kilomètres, peut causer votre mort. C’est inédit. Longtemps, c’était de la science fiction… Ça ne l’est plus. Le jour où nos vies ne seront plus en danger, nous aurons à mener une remise en question en profondeur, complexe et pénible. Nos paradigmes de base vont changer. Le risque serait le confinement des nations. Quand on énonce la vérité que «ce n'est pas le virus qui bouge mais les gens», on questionne au long cours l’idée de la libre circulation des personnes, le monde sans frontières visibles. Le risque palpable est d'ériger de nouveau des frontières, dans notre tête et dans la réalité.

Pour voir les choses de façon positive, sera-t-on, après cette pandémie, plus unis pour mener ensemble des combats, contre le réchauffement climatique ou pour une politique migratoire concertée par exemple?

À condition de calmer l'angoisse des gens à propos de la contamination au sens large, oui. C’est même le pari à prendre. Il faudrait tenir prêts des plans d’action au cas où un nouvel ennemi commun se présenterait, ce qui implique une pensée structurée qui anticipe les périodes de crise planétaire et non pas des décisions prises dans la panique. Ce sera nécessaire s’il l’on ne veut pas revenir soixante ans en arrière.

Créé: 26.03.2020, 07h13

La fermeture des écoles, oui, mais pas longtemps

Le confinement bouleverse le couple et la cellule familiale. Comment éviter l’implosion?

Faut-il s’attendre à une épidémie de divorces post-confinement?
La durée du confinement va jouer un rôle essentiel. Ruptures, violences, divorces peuvent augmenter considérablement. C’est, toutes proportions gardées, la situation d'après la retraite: des gens qui ont bien vécu ensemble lorsque s’échapper à l’extérieur pour travailler était possible ne peuvent plus se supporter.

Cette vie confinée va-t-elle créer des addictions: écrans, internet, alcool, fumée, nourriture, information?
Je ne pense pas qu’il y aura une augmentation significative des addictions aux substances car là, le contrôle familial s’exerce fortement. Verrons-nous davantage de dépendance à l’internet et à l’information, aujourd’hui notre seule planche de salut? Peut-être.

Comment expliquer le comportement de ces gens qui continuent à se réunir en dépit des interdictions et du bons sens?
Les personnes non affectées, notamment les adolescents et
les très jeunes, peuvent se demander pourquoi ils devraient se protéger. Il est en outre difficile de les mobiliser sur un projet collectif. La solution passe par l’engagement: il faut leur donner une mission de volontariat ou un devoir au sein de la famille. L'interdiction seule ne fait qu’augmenter la tendance naturelle à la braver.

Les parents sont contraints de prendre une nouvelle place auprès de leurs enfants, celle d'enseignant. Comment ce changement de rôle est-il vécu par l’enfant? Par les parents?
Fermer les écoles a donné une grande responsabilité aux parents; certains sont à même de l’assumer, d’autres pas. A mon avis, c'est la mesure qui devrait être la moins longue, car elle désoriente les enfants. Ils auront beaucoup de peine à raccrocher, et si les écoles restent fermées jusqu’en septembre, la rentrée s’annonce extrêmement difficile. Il y a délitement de certains fondamentaux sur le plan sociétal et il faut s’attendre à ce qu’il laisse des traces négatives durables sur les plus jeunes. Une fermeture des écoles durant quatre à cinq mois expose les enfants à l’absence de connaissances et à une dépendance plus ou moins bien vécue dans ce huis clos vis-à-vis des adultes.
P.Z.

Articles en relation

Un baby-boom ou des divorces?

Coronavirus Le confinement peut être compliqué à gérer au sein du foyer. L’avis de spécialistes. Plus...

Les enfants en foyer et leurs parents piégés par le coronavirus

Crise sanitaire Fini les visites! Une pétition demande au Conseil fédéral et aux cantons un peu de souplesse sur le confinement dans les foyers d'enfants. Plus...

«Avec un confinement total, les gens deviendraient fous!»

Crise du coronavirus La classe politique valdo-genevoise approuve la stratégie du Conseil fédéral dans la lutte contre la pandémie. Plus...

Une ligne téléphonique contre les violences conjugales

Coronavirus Le bureau de l’égalité et de prévention des violences maintient ses prestations pendant les mesures de confinement afin de protéger et soutenir les victimes. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Quand reprendre le travail?
Plus...