La justice veut restituer une œuvre majeure à la Turquie

GenèveLe sarcophage romain découvert aux Ports Francs est issu de fouilles illégales selon la justice genevoise.

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C’est l’histoire extraordinaire d’un sarcophage romain, au cœur d’une bataille judiciaire depuis cinq ans. Issu d’une fouille clandestine et exporté illégalement de Turquie, cet objet d’une valeur culturelle inestimable doit être restitué à son pays d’origine, vient de trancher le Ministère public genevois. Le scandale touche l’un des plus puissants marchands d’antiquités au monde, installé à Genève.

L’affaire se déclenche en décembre 2010 grâce à un contrôle d’inventaire des douanes genevoises. Celles-ci découvrent dans le local d’une société aux Ports Francs un sarcophage de trois tonnes dissimulé sous des couvertures. La faible traçabilité de cette œuvre majeure déclenche des suspicions.

En mars 2011, l’Office fédéral de la culture (OFC) établit sa provenance: les ateliers de la cité antique de Dokimeion, dans l’actuelle région d’Antalya, en Turquie. Un lieu sensible, car souvent lié au trafic de biens archéologiques. «L’OFC soupçonnait que le sarcophage était le produit d’une fouille clandestine et d’une exportation illégale», indique le Ministère public dans son communiqué diffusé hier. C’est d’ailleurs pour cette raison que le grand collectionneur d’art Jean-Claude Gandur renonce à l’acquisition de la précieuse pièce, alors qu’il avait été approché par ses détenteurs, les frères Ali et Hicham Aboutaam, responsables de la galerie Phoenix Ancient Art, sise à Genève, relatait Le Temps en 2012.

Enquête en Turquie

Au problème de traçabilité s’ajoute une infraction à la Loi fédérale sur le transfert international des biens culturels (LTBC), selon le Ministère public genevois. La LTBC interdit l’importation d’objets de provenance illicite depuis 2005. Or, ce sarcophage a été transféré à Londres pour restauration avant cette loi, puis renvoyé en Suisse en 2009.

Devant ce cas de figure, «la Turquie a réclamé la restitution du sarcophage, d’abord par une commission rogatoire de juillet 2011, puis en se constituant partie plaignante dans la procédure nationale suisse». Pour les besoins de l’enquête, le procureur Claudio Mascotto se rend sur place en octobre 2013. Il entend des témoins et procède à «des relevés photographiques, notamment dans la nécropole attenante à la cité antique de Perge, non loin d’Antalya». Ce n’est pas tout. «Deux expertises minéralogiques ont par ailleurs été confiées à l’Université de Genève, respectivement au laboratoire du Musée d’art et d’histoire, en 2014 et 2015, pour analyser d’éventuelles traces du sol d’enfouissement et déterminer la provenance du marbre.»

Un recours va être déposé

Résultat: la justice genevoise demande la restitution de l’œuvre, toujours séquestrée aux Ports Francs. L’infraction à la LTBC n’est pas poursuivie. Personne n’a été condamné. «La procédure pénale a été classée pour le surplus, le principal protagoniste étant décédé il y a de nombreuses années.» L’acteur principal du dossier, qui aurait acquis le sarcophage au début des années 90, n’est autre que le père d’Ali et Hicham Aboutaam.

L’histoire ne s’arrête pas là. Me Laurent Baeriswyl, avocat des antiquaires, annonce vouloir recourir contre cette décision, les bases légales n’étant pas remplies selon lui. «La LTBC, de par sa non-rétroactivité, est inapplicable en l’espèce.» Et de remarquer: «Tout résulte d’une dénonciation, fondée sur une source anonyme, qui s’est révélée totalement fausse. Au lieu de s’arrêter, la procédure a continué sur la base d’une nouvelle thèse, fondée cette fois sur un témoignage ubuesque qui n’est crédibilisé par aucun élément du dossier.»

Au contraire, «les preuves sont accablantes», estime son adversaire, Me Marc-André Renold, défenseur de la République turque. «Elle se réserve le droit d’exiger la réparation des dommages causées par cette procédure.» (TDG)

Créé: 23.09.2015, 21h39

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