Genève peut-il fonctionner sans l'immigration?

Débat en VilleLes résultats de la votation du 9 février inquiètent le canton, dont l’essor économique doit beaucoup aux travailleurs extérieurs. Blaise Matthey, directeur général de la Fédération des entreprises romandes, a débattu des perspectives genevoises avec Christina Meissner, cheffe du groupe UDC

De gauche à droite lors du face à face à la Maison des Associations: Christina Meissner, Irène Languin, Blaise Matthey.

De gauche à droite lors du face à face à la Maison des Associations: Christina Meissner, Irène Languin, Blaise Matthey. Image: Georges Cabrera

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La Suisse a toujours eu avec son immigration une relation complexe. Preuve en a été faite une fois encore le 9 février: en adoptant l’initiative de l’UDC «Contre l’immigration de masse», une courte majorité d’Helvètes acceptait le retour au système de contingents annuels de travailleurs étrangers. Si cette politique des quotas est familière aux Confédérés, puisqu’elle prévalait avant 2002, il ne s’agira pas simplement de la rétablir. Car le texte inclut les frontaliers et les demandeurs d’asile dans les plafonnements.

Les Genevois se sont farouchement opposés à l’initiative. Il faut dire qu’avec près de 80'000 frontaliers et les dizaines de milliers d’employés des organisations internationales et des ONG, la situation du canton est particulière.

Quel rôle joue la main-d’œuvre étrangère sur notre marché du travail?

Blaise Matthey (B.M.): La caractéristique de Genève est d’avoir une population résidente en âge de travailler qui n’est pas suffisante par rapport au nombre de places de travail dont le canton a besoin. Il lui faut pourvoir au minimum 60 000 emplois avec des personnes de l’extérieur. Et en fait beaucoup plus si on compte celles qui viennent d’autres cantons. En résumé, on parle de 60 000 à 150 000 personnes. Donc non, Genève ne peut pas se passer de l’immigration. D’un point de vue économique, il s’agit d’une nécessité absolue.

Peut-on faire avec moins?

Christina Meissner (C.M.): Genève, qui a toujours été une terre d'accueil, ne peut pas se passer d’étrangers. Mais son économie est surdimensionnée! M. Matthey l’a dit, on crée plus d’emplois qu’il n’y a d’habitants qui peuvent les occuper. Du coup, on compte sur les frontaliers et les étrangers. Avant 2002, il y avait un équilibre assez raisonnable. Toutefois, la libre circulation conjuguée à une crise européenne a provoqué un appel d’air énorme qui dépasse largement les capacités d’absorption du canton. Vivre sur un trop grand pied oblige à assurer les infrastructures et le filet social. Or on n’a plus les moyens de suivre.

Dans quel secteur y a-t-il trop d’emplois?

C.M.: Je ne veux pas désigner un secteur plutôt que l’autre. Toutefois, on a assisté ces dix dernières années à une accélération du mouvement. Les milieux économiques applaudissent, car on peut produire plus, mais ce n’est pas durable. On augmente notre dette et on hypothèque l’avenir de nos enfants. On va droit dans le mur et il faut ralentir!

B.M.: Dois-je rappeler que Genève s’est constituée en incorporant des communes savoyardes? Elle était déjà trop petite il y a des siècles! Genève a toujours dû faire appel à cet apport extérieur pour survivre économiquement. La cité devait intégrer sa dimension politique, économique et diplomatique dans un contexte beaucoup plus vaste: elle traitait avec le roi de France car cela lui permettait d’assurer son autonomie. Celle-là même qui est si chère à l’UDC…

Des entreprises vont-elles s’en aller?

C.M.: Le Conseil fédéral a trois ans pour négocier et rien ne changera d’ici là. La croissance va se poursuivre. Mais outre l’initiative, d’autres paramètres sont actuellement en discussion, comme la réforme de la fiscalité des entreprises. Les sociétés internationales et les hedge funds qu’on a attirés chez nous sont très volatils. Peut-être ne resteront-ils pas. La prochaine votation sur le salaire minimal jouera aussi un rôle. L’initiative est vraiment une opportunité de se poser les bonnes questions.

B.M.: Certaines entreprises internationales sont ici depuis plus de cinquante ans: difficile de parler de volatilité! Ce qui caractérise la situation présente, c’est une incertitude totale. Même les initiants n’ont aucune idée de ce qu’ils veulent. Mais changer en permanence les conditions-cadres n’est pas très sécurisant. On dit aux entreprises qu’elles pourront venir s’implanter chez nous dans le futur mais qu’il n’est pas sûr que leurs employés, par ailleurs indispensables à la bonne marche de la société, puissent emmener leurs conjoints. Eh bien elles ne viendront plus!

C.M.: Au-delà des multinationales, on a un tissu de PME local important. Ce sont elles qui emploient un maximum de personnes: ne les oublions pas!

Quelle méthode appliquer, alors?

B.M.: On va passer à un système de quotas avec des plafonds. Si on veut sauver la libre circulation et tous les accords qui vont avec, il faut une politique différenciée selon le type de flux migratoire: la politique des deux cercles doit être maintenue. En outre, dans le calcul des contingents, on doit privilégier les cantons qui participent grandement à la péréquation, comme Genève ou Vaud. Sinon l’équilibre global du pays sera remis en cause.

C.M.: En effet, il est légitime que les cantons aillent défendre à Berne leurs intérêts particuliers. Et les besoins spécifiques de Genève sont compatibles avec le contingentement. Quant à la péréquation, nous sommes certes un canton contributeur, mais nous réclamons déjà à Berne de l’aide par rapport aux changements dans la fiscalité des entreprises…

Risque-t-on une guerre entre cantons ?

C.M.: J’espère qu’ils seront assez intelligents pour montrer face à l’Union européenne un front uni, avec prise en compte des intérêts mutuels.

B.M.: Demain, Monsieur Schneider-Ammann a convoqué les trois grandes faîtières nationales, qui sont alémaniques pour l’essentiel. Un affrontement interrégional n’est pas exclu. Et puis attention à la bagarre interprofessionnelle. Chaque branche posera ses exigences et les dissensions apparaîtront vite si l’on n’y prend pas garde. La façon dont le ministre suisse de l'économie constitue ses groupes est la démonstration de ce qu’il ne faut pas faire. On continuera à lui expliquer!

Genève a un très haut taux de rotation. Comment appliquer les quotas?

B.M.: Ceux qui ont connu le système de contingents d’avant 2002, lorsque le situation économique était bonne, savent que les quotas créent un ralentissement administratif. Le système, même très automatisé, sera plus lourd, donc moins flexible. Or la flexibilité du marché du travail est un atout essentiel de notre pays au niveau international. Et je rappelle qu’elle va de pair avec une assurance chômage extrêmement généreuse. Inévitablement, la seconde se réduira si la première se durcit. Actuellement, dans les pays qui nous entourent, ceux qui ont le plus de problèmes ont précisément un droit du travail très fort et une indemnité chômage plus faible. Faisons attention!

L’initiative introduit la préférence nationale. Une bonne chose?

B.M.: D’une certaine manière, on la pratiquait déjà, dans les dossiers de frontaliers notamment. La préférence nationale a-t-elle permis à Genève d’être plus productif? Non! Dans le système à venir, les arbitrages seront extrêmement délicats.

C.M.: La préférence nationale est légitime: un gouvernement doit d’abord se préoccuper des besoins de ses concitoyens. Un pays est d'autant plus ouvert sur l'extérieur que les besoins de ses habitants sont couverts. Il est logique qu’un pays, surtout s’il est petit, se protège. On est face à 500 millions de personnes en Europe…

B.M.: On n’est pas face, on est avec!

C.M.: …et nous ne sommes que 8 millions. Beaucoup de pays européens sont en crise, tout le monde cherche un emploi n'importe où et à n'importe quel prix. La Suisse ne peut pas accueillir tous les travailleurs. Le système des vases communicants ne peut fonctionner quand la différence est si dramatique. L’objectif n’est pas de faire couler le bateau!

B.M.: Notre intention était de le faire voguer, et de mieux en mieux! L’immigration qui a permis notre croissance est très qualitative, on a notamment pu créer des centres de recherche très pointus, permettant aux entreprises d’exporter des services et des biens. le monde a changé, avec toutes les nouvelles technologies, tout circule. Vous pouvez placer toutes les barrière que vous voulez, elles sautent.

C.M.: Le monde a changé mais on n'a jamais construit autant de barrières physiques qu'actuellement. Vous parlez de croissance qualitative, mais je ne vois que de la croissance quantitative aujourd'hui.

Cette Suisse UDC est-elle compatible avec le Grand Genève?

C.M.: Elle est compatible avec toute la planète! Le rythme de croissance actuel est inconciliable avec la durabilité. On persiste à croire que le gâteau peut être partagé à l’infini. Or on ne nourrit personne avec des miettes. Cessons de foncer droit dans le mur comme une bande de lemmings écervelés.

B.M.: L’avenir nous le dira. L’histoire a voulu que nous n’ayons pas pu construire notre réalité régionale. Mais on devra offrir de l’emploi et de la formation à cette région et prendre soin de ceux, toujours plus nombreux, qui arrivent en fin de vie. Si l’on n’est pas capable de créer un peu de richesse pour assumer nos devoirs sociaux, comment y arrivera-t-on? (TDG)

Créé: 28.02.2014, 10h04

Députée au Grand Conseil, Christina Meissner est cheffe du groupe UDC au parlement cantonal. (Image: Georges Cabrera)

Blaise Matthey est le directeur général de la Fédération des entreprises romandes (FER). (Image: Georges Cabrera)

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