Genève a boycotté Noël pendant près de deux siècles

HistoireAux yeux de Calvin, il fallait être une «bête enragée» pour célébrer la naissance de Jésus le 25 décembre.

Que dirait Calvin s'il voyait la cohue dans les magasins et les supermarchés, lui qui interdisait de fêter  Noël?

Que dirait Calvin s'il voyait la cohue dans les magasins et les supermarchés, lui qui interdisait de fêter Noël? Image: Olivier Vogelsang

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Calvin doit se retourner dans son austère tombe du cimetière de Plainpalais! En effet, que dirait le célèbre réformateur genevois s’il voyait la cohue de ces jours dans les magasins et les supermarchés, lui qui interdisait de célébrer Noël? On a de la peine à l’imaginer aujourd’hui, mais pendant près de deux siècles, cette fête était taboue à Genève. Pourtant, s’agissant de commémorer la naissance du Christ, on aurait pu croire que Calvin ferait une exception à sa hantise de tout événement festif. Mais non! Le 25 décembre 1550, à la Cathédrale Saint-Pierre, il enguirlande - si l’on peut dire, en l’occurrence - les paroissiens venus plus nombreux que d’habitude écouter son prêche. Fâché, il leur demande ce qu’ils font là.

«Vous fabriquez une idole»

On connaît ses paroles aussi précisément que si elles avaient été enregistrées, grâce à Denis Raguenier, un huguenot français qui retranscrivait ses sermons avec une sorte de sténographie inventée par lui. Le professeur genevois d’histoire du christianisme Michel Grandjean a adapté ce texte en français moderne: «Je vois aujourd’hui plus de peuple que d’habitude au sermon», gronde Calvin du haut de sa chaire. «Et pourquoi? C’est le jour de Noël. Et qui vous l’a dit? C’est ce que croient les pauvres bêtes, car voilà comment il faut appeler tous ces gens qui sont venus aujourd’hui au sermon pour l’honneur de la fête de Noël. […] Et quoi? Pensez-vous honorer Dieu par cela? […] Mais si vous pensez que Jésus Christ serait né aujourd’hui, vous êtres des bêtes, je dirais même plus, des bêtes enragées. Ainsi, si vous vous imaginez rendre un culte à Dieu en tel jour particulier, c’est une idole que vous aurez fabriquée. Vous avez beau dire que c’est en l’honneur de Dieu; en réalité, c’est en l’honneur du diable.»

Aux yeux du réformateur genevois, aucun jour n’était meilleur que les autres pour commémorer la naissance de Jésus. «Pour Calvin en somme, il aurait fallu fêter Noël tous les jours… ou pas du tout», résume Isabelle Graesslé, directrice du Musée international de la Réforme.

A en croire René Guerdan, auteur de La vie quotidienne à Genève au temps de Calvin, célébrer Noël était même devenu un délit qui était puni de l’amende, voire de la prison: «Diverses personnes, dont les pauvres de l’Hôpital général, avaient, le 25 décembre 1555, «fait la fête de Noël»: les pauvres sont privés de secours pen­dant un mois, les autres envoyés pour vingt-quatre heures dans la geôle de l’Évêché», écrit-il. Les explications sur cet interdit varient. Selon Michel Grandjean, c’est parce que Noël n’est pas une fête prescrite par la Bible: «Les Ordonnances ecclésiastiques de Genève préconisent de faire un culte le dimanche et les jours de fêtes mentionnés dans les Ecritures, ce qui n’est pas le cas de Noël. Pour les calvinistes, cette fête catholique n’a pas plus de valeur que l’Assomption de Marie ou l’Immaculée Conception.»

L’historien Bernard Lescaze, lui, assure que Noël fait bien partie des quatre fêtes prescrites par la Bible, avec Pâques, Pentecôte et le premier dimanche de septembre. «Mais ce jour-là, on ne fait que célébrer un culte comme chaque dimanche et jour de fête. Rien de plus. Ce qui déplaisait à Calvin, c’est que les gens organisent des banquets copieux.» C’est pourtant ce que certains font, bravant l’interdit. «Les pasteurs sont embarrassés, raconte Michel Grandjean. Une fois, on apprend qu’à Satigny, il y a eu des festins le 25 décembre. La Compagnie des pasteurs ordonne alors de réprimander les fêtards.»

Première «genevoiserie»

Cette non-célébration de Noël est peut-être la première «genevoiserie» de l’histoire. «Au Moyen Age, Noël prend de plus en plus d’importance, surtout chez les peuples germaniques, explique Michel Grandjean. On fête Noël chez Luther et en Suisse, même dans les cantons protestants. Ces derniers se moquent d’ailleurs des Genevois qui, dès 1603 célèbrent l’Escalade, la libération temporelle de Genève, mais pas la naissance du Christ, la libération spirituelle de l’humanité.» Cette particularité perdure bien après la mort de Calvin, en 1564. Ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle, sous l’influence française, que Genève se remet à fêter Noël.

Une célébration apparue au IVe siècle

Pendant plusieurs siècles, les chrétiens ont fêté la résurrection de Jésus - sa seconde naissance - mais pas sa naissance tout court. Si Pâques a toujours été leur fête la plus importante, ce n’est qu’à partir du IVe siècle qu’on célèbre la Nativité. La plus ancienne mention du 25 décembre comme date de naissance du Christ se trouve dans le Chronographe de 354, un manuscrit romain. Cette date a alors été choisie pour fêter Noël, car c’était ce jour qu’avaient lieu diverses fêtes païennes, dont celle du solstice d’hiver. Toutefois, Noël est longtemps resté une fête purement religieuse, très différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Les sapins de Noël apparaissent dans le nord de l’Europe au XVe ou XVIe siècle. Dès l’Antiquité, on offrait des cadeaux - les étrennes - mais à Nouvel-An.

Créé: 23.12.2014, 19h55

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