Genève, 600 000 habitants en 2040? L’avenir qui divise

Genève 500 000 habitants (6/6)Certains redoutent ce scénario, d’autres estiment qu’il faut accompagner ce mouvement et non pas le contenir.

L’Association du secteur Sous-Sarasin se mobilise en plein air pour protéger des villas saconnésiennes proches de l’aéroport.

L’Association du secteur Sous-Sarasin se mobilise en plein air pour protéger des villas saconnésiennes proches de l’aéroport. Image: Georges Cabrera

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Le canton vient donc de passer le cap des 500 000 habitants. Avec une pointe d’inquiétude pour certains, tant ils apprécient de vivre dans ce lieu de taille raisonnable au rayonnement international. Leur aspiration à un développement modéré est d’ailleurs ressortie des urnes, lors des dernières élections cantonales: le bon score des Verts et, dans une moindre mesure, de celui de Willy Cretegny, chantre de la prospérité maîtrisée et du stop au bétonnage, en attestent.

Les «anticroissance» veulent donc préserver ce statut exceptionnel de plus grande des petites villes, comme Genève aime à se définir. Et cette envie ne date pas d’aujourd’hui. Or le canton grandit et si la croissance continue au rythme de ces dernières années, il comptera quelque 600 000 habitants en 2040.

Réjouissant? Où vivrons-nous alors? Que restera-t-il de notre précieuse campagne? Et si l’on décide de ralentir cette croissance, comment y parvenir sans détériorer les prestations, ainsi que le niveau de vie qui reste très élevé par rapport à celui des pays qui nous entourent? Autant de questions que nous avons posées à quelques observateurs du développement cantonal.

«Racisme antifrontaliers»

«Croissance versus décroissance? L’économiste britannique Malthus disait déjà qu’on était trop il y a deux cents ans», rappelle Alessandro Pelizzari. Le secrétaire régional d’Unia, qui préside la Communauté genevoise d’action syndicale, ne partage pas cette vision des choses. Et ne s’affole guère des 100 000 habitants supplémentaires qu’on nous prédit d’ici à 2040. «Ce n’est pas le nombre de personnes qui menace notre équilibre, estime-t-il. Mais le développement ne va pas dans la bonne direction! La faute à une dynamique de surchauffe qui crée plus de problèmes que de solutions. Et surtout, la croissance ne profite pas à tous. Beaucoup trop de monde reste sur le carreau.»

Même si les chantiers se multiplient aux quatre coins du canton, les ménages modestes souffrent d’une pénurie de logements bon marché, note Alessandro Pelizzari: «Ils vont donc vivre en France, ce qui dégrade la mobilité et favorise le racisme antifrontaliers. Sans compter les ratés esthétiques de la couronne genevoise…»

Le négoce en cause

Le syndicaliste a le négoce du pétrole et des matières premières dans le collimateur: «Il n’est pas que socialement inutile, il dope l’habitat de haut standing. Cela stimule une pression des loyers vers le haut, qui repousse de plus en plus de monde en périphérie.» En plus des inégalités économiques et sociales, place aux écarts géographiques, poursuit-il: «Genève est en train de se tromper de la même manière que les grandes métropoles. Il faut urgemment accompagner le développement territorial. Autrement, des bulles de bien-être vont continuer à grandir dans les centres-villes, avec des déserts de précarité autour.»

Comment y remédier? «Le centre est très dense et la zone urbanisée en France n’est pas idéale, alors que 25 000 Genevois polluent la région parce qu’on ne leur a pas permis de trouver un logement près de leur lieu de travail, constate Alessandro Pelizzari. On doit donc densifier la zone villas. Si on souhaite préserver le secteur agricole, on ne pourra pas faire l’économie sur ce cordon vert-là. Ce rééquilibrage territorial est nécessaire (lire l’encadré).» Or la situation «est bloquée par une pluie de recours, poursuit le syndicaliste. À la décharge des opposants, la densification de la zone villas n’est souvent pas une réussite en termes qualitatifs.»

Voilà qui crispe nombre de propriétaires. Au-delà de la forme, des citoyens – notamment à Onex, commune déjà très peuplée et parmi les plus pauvres du canton – s’opposent sur le fond. Craignant que le développement ne se fasse aux dépens de la mixité sociale, ils estiment que les efforts pour loger les Genevois devraient être mieux répartis entre les communes.

La résistance s’organise

La résistance s’organise aussi dans les quartiers jouxtant l’aéroport. À l’image de ce flyer, envoyé en juin à des Saconnésiens par l’Association du secteur Sous-Sarasin (A3S): «Danger, les immeubles arrivent! Votre parcelle est visée. Unissons-nous. Défendons nos maisons et nos arbres.» Pour mobiliser ses quelque 400 membres – répartis sur une centaine de parcelles entre Palexpo et l’avenue Louis-Casaï – ladite association a organisé une assemblée-barbecue dans un joli coin de verdure entouré de villas.

«Notre association a été constituée en 2015 pour défendre un secteur en pleine extension, sous pression de l’État et d’Antonio Hodgers en particulier, avec l’ambition de repousser une urbanisation excessive, explique Patrick Canellini, nouveau fer de lance d’A3S. Nous nous battons pour préserver ce dernier poumon de verdure entre la ville et l’aéroport. Nous y sommes très attachés, quantité d’entre nous ayant hérité de la maison de leurs parents.»

La croissance n’est pas forcément la panacée, juge-t-il: «Elle doit en tout cas être mesurée et raisonnée. Comment les autorités, sous couvert d’une situation de pénurie de logements, osent-elles amener la ville à côté de l’aéroport sans tenir compte de la santé de la population?»

Densifier la ville jusqu’à Cointrin? C’est toute la région qui devient plus compacte, relève Blaise Matthey, directeur de la Fédération des entreprises romandes. «La prolongation vers Annemasse, avec de moins en moins de séparation, est spectaculaire. Genève reste victime de son histoire et de son bassin restreint. On doit donc gérer la région de manière commune, tant au niveau des logements que des espaces verts et des emplois. La voie verte est ainsi une magnifique réussite. Cet exemple démontre que l’on peut densifier, à condition de bénéficier de bulles de respiration, d’échanges et de sociabilisation.»

Accompagner l’évolution

De toute façon, on ne peut pas isoler la situation genevoise du contexte national et international, indique Blaise Matthey: «On prévoit 10 milliards d’habitants sur terre à l’horizon 2040-2050, avec une concentration de la population dans les zones urbaines. La croissance de notre région n’a rien d’extraordinaire. Même si tout cela engendre des problèmes d’exploitation de ressources, de pollution et de vivre-ensemble, à moins de se refermer sur soi comme une huître, on doit accepter cette progression démographique. Et faire face aux changements, tels que la numérisation en cours ou les futurs modes de transport, autant d’inconnues auxquelles nous sommes confrontés.»

»Mais je pense qu’il faut accompagner ce mouvement et non pas le contenir. Churchill disait: «Si tu ne prends pas le changement par la main, il te prendra par la gorge!» Tout cela va nécessiter passablement d’adaptations.»

Et le patron des patrons ne se fixe aucune limite: «On essaie de préserver la campagne, mais on peut décider d’exploiter des terres impropres à la culture agricole. Il ne doit pas y avoir d’interdit en matière de développement.»


L’enjeu: préserver le territoire et la manne fiscale

«Bloquer arbitrairement le nombre d’habitants du canton revient à favoriser les mouvements pendulaires et toutes les nuisances qui vont avec. Poser la question en nombre de personnes n’est pas suffisant, même si je ne suis pas un apôtre de la croissance absolue», explique le conseiller d’État Antonio Hodgers.

Selon le patron du Département du territoire, il faut plutôt poser cette question à la racine: quel développement voulons-nous? «À Genève, toute la politique d’aménagement repose sur une vision: ne pas saturer le territoire. À savoir, protéger la zone agricole, les cours d’eau, les forêts, et construire des centres urbains là où cela a du sens.» Le magistrat Vert souhaite ainsi que la durabilité soit au cœur du développement territorial: «Cette durabilité concerne autant les nouveaux centres urbains, qui posent des enjeux de nature en ville, de gestion des déchets ou d’îlots de chaleur, que le monde agricole et les questions de mode de production et de consommation.»

Les choix qui seront faits pour l’un auront des impacts sur l’autre, prévient Antonio Hodgers: «C’est en ce sens qu’il faut s’engager pour un développement équilibré et maîtrisé.»

Si on ne peut pas aller contre cette croissance, il faudra en revanche veiller aux équilibres en préservant notamment la manne fiscale, encourage Blaise Matthey, farouche opposant de la gestion centralisée: «Préserver notre qualité de vie permet aussi de protéger la nature.»

Certains envisagent toutefois de freiner la pompe à immigration et limiter les permis aux nouvelles entreprises genevoises. Or vouloir trop réduire le moteur de l’État ne serait pas sans conséquence sur les prestations. Et donc sur notre qualité de vie. C’est là tout l’enjeu de l’explosif dossier PF17. Alors que les positions droite-gauche semblaient inconciliables, la nouvelle ministre des Finances, Nathalie Fontanet, vient d’ouvrir le jeu en ne faisant plus un tabou du futur taux d’imposition des entreprises. «Il s’agit d’identifier le seuil qui permettrait de préserver les emplois et l’attractivité de Genève. Le maintien des prestations est également central», ambitionne l’élue PLR. Qui se dit prête à réévaluer la valeur des biens immobiliers pour limiter les pertes fiscales. L.B. (TDG)

Créé: 07.08.2018, 20h49

Zones en chiffres

La zone 5 (dite villas) occupe 46% des zones à bâtir du canton pour 10% des logements et 13% de la population. La zone agricole s’étalant sur 45% du territoire cantonal et la zone protégée (bois et forêts, eaux et rives, nature et paysages) sur 25% de ce même territoire, la zone à bâtir représente ainsi 30% de la superficie totale du canton. L.B.

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