Extinction Rebellion vise des sociétés genevoises

Urgence climatiqueLes trois entreprises ciblées sont actives dans le négoce de matières premières.

«Nos vies ? leurs profits» pouvait-on lire 
au pied de l’immeuble où est sise l’entreprise Mercuria.

«Nos vies ? leurs profits» pouvait-on lire au pied de l’immeuble où est sise l’entreprise Mercuria. Image: Enrico Gastaldello

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L’action s’intitulait «Secteur privé, on arrive». Lundi, la branche lausannoise du mouvement mondial de désobéissance civile Extinction Rebellion (XR) a bloqué simultanément, vers 10h, trois entreprises genevoises actives dans le commerce des matières premières. Cargill, à Lancy-Pont-Rouge, Vitol, à la place des Bergues, et Mercuria, à la rue du Rhône. À Lausanne, le mouvement écologiste a visé les locaux de la société de transport international de marchandises Ifchor. Des activistes ont également défilé dans l’après-midi devant le siège de Nestlé, à Vevey.

Des actions organisées avec précision, qui se sont déroulées simultanément dans plusieurs cantons. Une première pour XR. Des blocages ont eu lieu le même jour à Londres et Paris.

À Genève, dans un tract distribué aux passants, les militants dénonçaient les «écocides» (ndlr: crimes environnementaux d’une particulière gravité) pratiqués par ces entreprises. «Ces sociétés ne se sont pas installées en Suisse par hasard, si elles sont ici, c'est parce qu’elles bénéficient de régimes fiscaux préférentiels (donc inégaux par rapport au reste de la population) et du soutien financier des banques suisses qui, Credit Suisse et UBS en tête, se moquent de la biodiversité et du climat tant que le retour sur investissement est d’ordre monétaire», plaidaient-ils.

Le groupe interpellait la présidente de la Confédération, Simonetta Sommaruga: «La biodiversité est comme la tour Eiffel. Si vous enlevez une vis chaque jour, rien ne se passe, mais un jour, une vis de moins et c’est toute la tour qui s’effondre.»

Plainte possible

Au pied de l’entreprise Vitol, l’une des principales sociétés de trading pétrolier au monde, Dominique Bourg officie comme porte-parole d’un jour durant cette occupation d’Extinction Rebellion. Le philosophe et professeur à la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’Université de Lausanne explique: «Notre objectif est de mettre en lumière l’impact climatique, en termes de biodiversité, de l’activité de ces entreprises. Vitol comme les autres sociétés visées aujourd'hui sont des affreux! En occupant les lieux, nous voulons attirer l’attention de l’opinion publique. Ils perdent par la même occasion de l’argent, car notre présence les empêche de travailler sereinement, alors qu’ils brassent chaque jour des millions de francs.»

Sept étages plus haut, une cinquantaine de militants ont pris possession des locaux. «On a chanté, débattu et reproduit une scène de crime, couchés au sol, avec des silhouettes dessinées au scotch au sol», raconte une jeune Vaudoise.

La police est intervenue rapidement sur les différents sites, mais sans procéder à des interpellations. Les activistes ont évacué les lieux dans le calme avant 12h et se sont retrouvés au Jardin anglais. Au quai des Bergues, ce fut plus long. Alexandre, 23 ans, a été le premier militant à sortir, à 12h45, après trois heures de blocage.

«La police nous a laissé deux choix, raconte-t-il: soit nous étions tous emmenés au poste de police et Vitol portait plainte, soit nous pouvions sortir libres, après avoir été identifiés, mais nous devions effacer toutes les photos prises à l’intérieur des lieux. Nous avons décidé ensemble d’opter pour la seconde option. La police a contrôlé nos appareils photo, nos téléphones portables et nos réseaux sociaux. Mais nous n’avons aucune garantie que l’entreprise tienne promesse. Elle a trois mois pour éventuellement porter plainte pour violation de domicile.» Vitol, ainsi que les autres multinationales ciblées, restaient injoignables lundi.

Destination inconnue

Les militants s’étaient donné rendez-vous à Lausanne vers 7h pour partir ensuite en car. La destination? Top secret. Ils ne connaissaient pas non plus l’identité des entreprises qu’ils s’apprêtaient à bloquer. Il fallait éviter les risques de fuite, nous explique-t-on. Les organisateurs ont poussé le vice plus loin: ils ont demandé à des activistes de prétendre, en cas de besoin, faire partie de l’ONG Save The Childen en sortie de «team building». D’autres se faisaient passer dans la rue pour des touristes. Il était par ailleurs demandé aux militants climatiques, ainsi qu’à une poignée de journalistes basés à Lausanne qui faisaient partie du voyage, d’éteindre leurs téléphones portables.

Pourquoi ne pas avoir choisi de venir en train plutôt qu’en car? «On nous aurait repérés trop facilement», ont confié à l’ATS des membres du mouvement.

Créé: 17.02.2020, 21h55

«Nos perturbations visent à susciter des réactions émotionnelles»

À 22 ans, Robin Boardman est le plus jeune des cofondateurs d’Extinction Rebellion. Il revient sur la spectaculaire ascension de ce mouvement de désobéissance civile non violente fondé au Royaume-Uni en 2018.

Combien de personnes travaillent pour Extinction Rebellion au Royaume-Uni?

Difficile à dire, ce chiffre augmente tous les jours! À Londres, nous sommes des centaines. Dans le pays, plusieurs milliers. Certains travaillent à temps plein, d’autres à temps partiel. Notre organisation, décentralisée, fonctionne par cercles et compte des centaines de groupes locaux dans le pays.

Comment expliquez-vous un tel engouement alors que la première action de XR à Londres date d’il y a un peu plus d’un an?

La théorie des mouvements sociaux montre qu’il y a dans l’histoire des «moments de tornade» pendant lesquels les émotions sont très vives autour d’une certaine problématique. Ils peuvent surgir par hasard, comme les mégafeux en Australie. Avec nos actions de désobéissance civile, c’est ce que nous faisons. Ça permet des mobilisations massives.

Vous voulez dire que vous êtes acteurs de cette émotion-là?

Oui, tout à fait. Les gens ne sont pas tout le temps politisés ni engagés socialement. Quand ils le sont (comme lors de la chute du mur de Berlin par exemple), il faut se brancher sur cette énergie collective pour créer le changement social. C’est le but de nos perturbations de l’espace public. Elles visent à créer des réactions émotionnelles autour de l’urgence climatique, pour forcer les gouvernements à agir.

Désobéir, même de manière non violente, c’est prendre le risque de se faire arrêter. Ça vous sert à quoi?

C’est central dans notre tactique. Moi, j’ai déjà été arrêté dix fois. La première fois, dans le fourgon de police, je tremblais de peur car ça ne colle pas du tout avec l’éducation que j’ai reçue. Mais ça fait partie de la notion de sacrifice. Ça montre qu’on met nos paroles en actes et qu’on est prêts à aller au bout. Ces arrestations, mais aussi le respect avec lequel on traite tout le monde, y compris les policiers, motivent d’autres personnes à rejoindre le mouvement.

Vous avez un programme très ambitieux, vous vous êtes donné deux à trois ans pour «changer de système». À ce jour, qu’avez-vous obtenu?

Après notre rébellion du mois d’avril 2019 (ndlr: cinq lieux du centre de Londres ont été bloqués à la circulation, parfois pendant près de deux semaines, par des milliers d’activistes), le parlement britannique a déclaré l’urgence climatique. C’est l’objet de notre première revendication, «dire la vérité», mais c’est au gouvernement que nous l’adressons. Or, celui-ci est complètement dominé par les lobbys. Pour court-circuiter cette influence des entreprises, notamment celles liées au pétrole, nous demandons la tenue d’assemblées de citoyens. C’est l’objet de notre troisième revendication. Les autorités y ont en partie répondu avec la promesse d’assemblées citoyennes mandatées pour atteindre zéro émission de gaz à effet de serre d’ici à 2050. Mais pour moi, cette échéance est beaucoup trop lointaine et signe la mort d’une grande partie de l’humanité. On avance un peu, mais il reste
encore tellement à faire!

Samuel Socquet

Cet entretien a été réalisé en partenariat avec l’émission «Vacarme» de la RTS.

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