Entre Abri estival et Halte de nuit, Genève se soucie des plus vulnérables

PrécaritéDes projets pilote voient le jour, à l’initiative de la Ville, de la Croix-Rouge et de l’Armée du Salut notamment. Tour d’horizon local.

L'abri PC de Richemont, au 72, rue de Frontenex, réservé aux plus vulnérables, prolonge son ouverture jusqu'au mois d'octobre 2018

L'abri PC de Richemont, au 72, rue de Frontenex, réservé aux plus vulnérables, prolonge son ouverture jusqu'au mois d'octobre 2018 Image: LAURENT GUIRAUD

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Thomas dort sur son banc public de la place des Eaux-Vives. Il a pris la succession de sa mère, Yvette, doyenne des sans domicile fixe, décédée au début de l’automne dernier. Thomas fait partie de cettre poignée d’irréductibles qui n’ont jamais déposé leur fatigue dans un abri d’hébergement hivernal.

La distance qui le sépare de celui de Richemont, le long de la route de Frontenex, 300 mètres au-delà du Théâtre Am Stram Gram, est pourtant assez courte. Et l’environnement, pas si hostile que cela, avec les rires adolescents des jeunes joueurs de hockey sur gazon s’entraînant en surface.

Alors, en passant, sans le réveiller, on glisse à l’oreille de Thomas que cette même adresse continue à lui tendre les bras. Elle fermait avec le retour des beaux jours; elle ne ferme plus et s’appelle désormais «abri estival». Une rallonge de sept mois pour les plus vulnérables. Une jauge de 50 lits en dortoir, tous ou presque déjà occupés.

Consultation ambulatoire

Les grands précaires ont depuis longtemps élu domicile dans cet espace. Ils en connaissent chaque mètre carré, ils savent que l’accueil est adapté à leurs besoins et qu’une attention particulière leur est accordée, notamment sous la forme d’une consultation ambulatoire auprès d’une infirmière présente chaque soir à Richemont depuis maintenant deux hivers. Elle aussi se met en mode estival, en sachant que son travail restera le même, intense et nécessaire, sous une lumière qui, elle non plus malheureusement, ne change pas: éclairage aux néons, assez loin du soleil.

On garde les murs et leurs couleurs, on profite du savoir-faire accumulé en réengageant une bonne partie de l’équipe en place; simplement, on change l’instance qui gère et dirige. Richemont passe du Service social de la Ville de Genève à la Croix-Rouge genevoise, naturellement déterminée à relever ce défi d’un hébergement d’urgence à l’année, en renonçant une fois pour toute à la «politique du thermomètre».

Politique sans vision

Cette même politique sans vision dont la Conseillère administrative en charge de la Cohésion sociale, Esther Alder, a redit jeudi en conférence de presse tout le mal qu’elle en pensait. Avant de saluer l’engagement décisif de la Croix-Rouge, «qui marque une étape importante vers l’objectif «0 sans abri» figurant depuis belle lurette sur la feuille de route du Conseil administratif. De son côté, Mauro Poggia, le conseiller d’Etat chargé du Département de l’emploi, des affaires sociales et de la santé, également présent dans l’abri de Richemont, a exprimé le regret de constater une fois encore que «l’urgence sociale est assumée uniquement par une seule des 45 communes genevoises», ajoutant que «cette question de répartition devra être tranchée par le Grand Conseil lors de la prochaine législature.»

«Au cœur de notre mission»

Quant à ce projet pilote, inédit à ce jour, Stéphanie Lambert, la directrice de la Croix-Rouge genevoise, a rappelé à mots fermes qu’il se situait «au cœur de notre mission: alléger les souffrances des personnes vulnérables à Genève en priorisant les besoins les plus urgents.» Elle a également précisé que la Croix-Rouge Genevoise bénéficiait à la fois d’expertise dans le domaine socio-sanitaire et d’un héritage historique pionnier, à travers notamment la création des soins à domicile en 1920. C’était il y a bientôt un siècle.

Le présent, lui, reste en sous-sol. Demi-victoire ou demi-échec que ce dispositif prolongé monté à l’arrache, avec l’expertise des uns, la bonne volonté des autres et le soutien décisif de fondations privées? «C’est un pis-aller, je le sais, mais je n’ai pas de plan B, répond Esther Alder. Je milite bien sûr pour des logements hors-sol. Certains verront bientôt le jour; il faut des années de lutte pour qu’une majorité politique se dessine.»

Besoin réel

Un dispositif qui de toute évidence continue à répondre à un besoin réel. Après un peu plus d’une semaine d’exploitation, l’abri pas encore tout à fait estival de Richemont est quasiment à pleine capacité. Sur la rive en face, la Halte de nuit, ouverte également depuis le 3 avril, accueille chaque soir entre 80 et 100 personnes. A minuit, le sol du Temple des Pâquis se couvre de tapis de yoga et se transforme à vue en dortoir improvisé. Tout un pan de cette ville ne dort plus en cachette.

Au-delà des chiffres de fréquentation en hausse constante, il y a ce rappel utile que l’on doit aux travailleurs sociaux oeuvrant dans le domaine de l’exclusion: «L’espérance de vie moyenne des personnes sans domicile fixe est d’environ 48 ans.»

A Richemont comme aux Pâquis, on croise ainsi chaque nuit des survivants. Et des gens beaucoup plus jeunes qui les accueillent inconditionnellement en les saluant par leur prénom. Demain, si tout va bien, ils diront «Thomas» en tendant à ce dernier un bol de soupe chaude.

(TDG)

Créé: 13.04.2018, 17h01

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