En février 1985, la «neige du siècle» paralyse Genève

J'y étaisIl y a trente ans, une couche de plus de 50 centimètres de poudreuse a recouvert toute la région. Un record absolu

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C’est le rêve de nombreux gosses: pendant la nuit, une neige phénoménale recouvre tout et paralyse la ville. Au point qu’il en devient impossible d’aller à l’école! Manque de bol pour les petits Genevois, la seule fois qu’un tel amas de poudreuse s’est accumulé dans la région, les vacances venaient tout juste de commencer. Mais cette troisième semaine de février 1985 n’en fut pas moins mémorable pour tous ceux qui ne s’étaient pas rendus en station.

Ville piétonne

Le samedi 16 au soir, alors qu’une bonne partie des habitants du bout du lac a pris, le matin même, la route des montagnes pour aller skier, les premiers flocons pointent le bout de leurs cristaux. Il en tombe en abondance jusqu’au lendemain. Dimanche, au réveil, on découvre ainsi éberlué une couche de 50 à 70 centimètres de neige sur Genève et ses environs. Du jamais-vu! Un manteau blanc sublime, qui va néanmoins provoquer une gabegie totale pendant près d’une semaine.

Le lundi, la Tribune titre sobrement «La neige du siècle», pour décrire l’événement. La formule reste aujourd’hui encore inscrite dans les mémoires. Certaines images aussi. Notamment grâce à Olivier Lombard, qui a publié, avec son ami Jean-Claude Silvy, Le livre blanc de Genève. Ce bouquin de photos (ndlr: dont sont tirées les illustrations de cet article), agrémentées d’une petite chronique, sort de presse moins de quatre semaines plus tard – un exploit pour l’époque – et rencontre un succès extraordinaire, avec près de 18 000 exemplaires vendus.

«Nous avons décidé de réaliser cet ouvrage dès le dimanche soir, se souvient l’ancien éditeur. Nous vivions un moment unique et nous voulions le documenter. Il s’agissait d’un événement climatique exceptionnel mais sans conséquences graves, contrairement à des pluies diluviennes qui causent des inondations ou des canicules qui peuvent provoquer des morts. Là, la ville était juste immobilisée, silencieuse et incroyablement belle.»

Le 17 au matin, Genève se découvre en effet des airs de station piétonne. Bus, trams et véhicules particuliers sont totalement immobilisés sous des monceaux de neige. Pour se déplacer, on chausse donc les skis ou les raquettes. Les gamins, eux, enfourchent leurs luges et leurs bobs pour dévaler allégrement les rues abandonnées par les voitures ensevelies.

«Il y avait une ambiance de fête, raconte Olivier Lombard. Tout le monde était émerveillé. Les gens se parlaient, s’entraidaient, c’était magique. Les problèmes sérieux ont commencé lundi matin, quand il a fallu retourner au travail, souvent à pied.»

Malgré tous ses efforts, la Voirie n’est parvenue à dégager que quelques grands axes. La plupart des bus et des trams qui tentent de sortir sont rapidement contraints de rentrer au dépôt. «Il faisait extrêmement froid, tout était gelé, ce qui compliquait le déblayage des rues», explique Olivier Lombard. Un «état-major de crise» est alors constitué. Le gouvernement mobilise les chômeurs pour tenter de libérer des voies. Insuffisant. Les autorités déploient donc l’armée stationnée aux Vernets, puis appellent les Chaux-de-Fonniers à la rescousse.

Où repousser l’ennemie?

Au fil des jours et grâce à un intense labeur, les principales routes du canton sont peu à peu dégagées. Le réseau de transports publics se normalise, malgré de gros retards. «Certaines petites rues n’ont cependant été déblayées qu’après trois semaines», se rappelle Olivier Lombard.

De nombreux véhicules restent, eux, totalement immobilisés. En libérant les voies de circulation, les chasse-neige repoussent en effet une partie de la masse blanche sur les voitures garées sur les côtés. Et chaque propriétaire d’une auto qui tente de la dégager ensevelit plus encore celle du voisin.

Un nouveau problème se pose: où repousser les 1 590 000 m3 de neige qu’il faut retirer des 220 kilomètres de chaussée du Canton? «La Voirie en a d’abord déversé des tonnes dans le lac, le Rhône et l’Arve, explique Olivier Lombard. Mais la question de la pollution des eaux s’est rapidement posée, vu que des tonnes de sel ont été épandues pour dégeler les rues. Ils ont alors entassé tout cela sur la plaine de Plainpalais et formé une montagne monumentale, qui a mis des semaines à fondre complètement.»


La Ville venait de vendre ses chasse-neige? Une «rumeur stupide»!

Pour tous ceux qui l’ont vécue, la «neige du siècle» fut inoubliable. Et le chaos qu’elle a provoqué aussi. Beaucoup de Genevois se rappellent d’ailleurs que la gabegie est, en partie du moins, à imputer aux autorités.

«La Ville avait vendu tout son matériel l’année précédente!» raillent aujourd’hui encore nombre d’habitants du bout du lac. Pourtant, une plongée dans les éditions de la Tribune de Genève de l’époque laisse à penser que le manque de flair des édiles tient surtout de la légende urbaine.

Dès le lundi 18, les chroniqueurs de la Julie nous rapportent en effet que la Voirie a sorti cinq «lames» (soit des chasse-neige), des jeeps et «vingt-cinq ponys (ndlr: des engins multifonctionnels) eux aussi munis de lames». Un dispositif jugé «inopérant» face aux quantités monumentales de poudreuse tombées en moins de 24 heures, certes, mais un dispositif tout de même. Et probablement suffisant en temps normal.

Dans les éditions du jeudi 21 février 1985, l’accusation est balayée en haut lieu. Dans un article faisant le point sur la situation, le journaliste André Rodari explique en effet que: «M. Ketterer (ndlr: Claude de son prénom, conseiller administratif de sa fonction) dément formellement une rumeur stupide selon laquelle la Ville de Genève aurait revendu des engins de déblaiement (à La Chaux-de-Fonds, selon certains bobards; en Algérie, selon ceux qui ne craignent pas de «faire gros!»)» Et la plume de la Tribune de citer l’élu en question: «Nous n’avons jamais vendu d’autre matériel que les anciens camions Ochsner qui ne servent plus à rien!»

Pour finir sur une note positive, le papier assure qu’il «n’y a pas que des râleurs» à Genève. Il décrit un Claude Ketterer «accablé par certains ronchonneurs», mais tenant à relever de nombreuses anecdotes sympathiques. Notamment les «sourires» et les «manifestations spontanées d’entraide» qui ont «foisonné ces derniers jours». Il a aussi salué les particuliers qui offraient des boissons chaudes aux ouvriers.

Le journaliste, lui, affirme même: «Les gens ont adressé la parole à des inconnus, ce qui est déjà un petit prodige.»

Créé: 13.02.2015, 20h07

Olivier Lombard a édité il y a 30 ans le Livre blanc de Genève (Image: Laurent Guiraud)

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