Deshusses tire le portrait de sa première classe de migrants

IntégrationIls s'appelaient Chaban, Memet, Yusar, Cicero. C'était en 1985 au foyer d'Anières. Une réédition émouvante.

Daniel Deshusses a écrit un livre sur ses années d’enseignement.

Daniel Deshusses a écrit un livre sur ses années d’enseignement. Image: Laurent Guiraud

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«Il y a ceux qui claquent les portes, ceux qui s’avancent en silence. Il y a ceux qui vivent en peignoir de bain, celles qui portent le tchador, celles qui rouspètent, celles qui rient et celles qui ne pourront plus jamais sourire. Et puis, il y a eu Chaban, Memet, Yusar, Cicero.» Tous sont passés entre les murs du foyer d’accueil pour requérants d’asile d’Anières qui a hébergé la première classe d’accueil pratique pour les élèves migrants allophones en 1985. Aujourd’hui, il existe une quinzaine de classes de ce type.

Daniel Deshusses, 71 ans, professeur de travaux manuels à la retraite, a enseigné dans cette classe lors de son ouverture. S’en sont suivis vingt-quatre ans dans le domaine, avec son lot de rencontres tristes ou belles. De son expérience, il a tiré un livre touchant, qui rassemble une succession de portraits de ces élèves particuliers qui font sourire, qui serrent le cœur, qui font réfléchir sur la situation des migrants. L’ouvrage vient d’être réédité.

«Un projet expérimental»

A 18 ans, Daniel Deshusses abandonne le collège pour vivre sa passion: être constructeur de bateaux. L’apprenti devient patron d’un chantier naval et en parallèle, enseigne la technologie à des apprentis constructeurs. Mais à 34 ans, son atelier est ravagé par un incendie. Mal assuré, Daniel Deshusses doit tirer un trait sur son entreprise. Il partage alors son temps entre expertises navales, remplacements au Cycle, travaux de menuiserie et construction d’une maison.

«Mais un jour, en 1985, on m’a proposé de participer à un projet expérimental où tout était à construire. Depuis 1968 au Cycle et 1975 au postobligatoire, il existait des classes spécifiques pour faire face à l’arrivée de nombreux jeunes étrangers. Le problème: ces classes étaient destinées à des élèves déjà scolarisés dans leur pays d’origine. Or, certains ne l’étaient pas, avaient déjà eu une vie active et ne parvenaient pas à suivre les 32 heures de cours théoriques hebdomadaires.»

L’idée de créer une classe axée sur la pratique émerge alors au Département de l’instruction publique. «Il s’agissait d’intégrer ces jeunes à la vie professionnelle, en leur donnant des bases de calcul et de français, une orientation et en leur permettant d’acquérir des gestes professionnels par un travail en atelier.»

Une première classe ouvre en 1985 avec huit élèves dans le foyer pour requérants d’Anières. «C’était un no man’s land, on a tout reconstruit.» C’est le départ d’une «folle aventure», où il est «un peu le père, le patron, le confident et parfois une sorte de gendarme», chargée en «moments très forts». «Je racontais mes journées à ma femme, j’avais besoin de vider mon sac. C’est alors que j’ai eu l’idée d’écrire un recueil de portraits.»

Cicero, Pat Long et Memet

Car son sac est rempli de belles rencontres. Il y a Maria, du Cap-Vert, qui transporte ses skis en équilibre sur sa tête en camp à Morgins; Cicero, Brésilien, qui s’est «péniblement raccordé au système genevois» et qui est devenu cuisinier. Monaliza, partie en claquant la porte. Mussie, Erythréen, qui a construit une guitare pour son prof. Manuel le Portugais, «roublard mais attachant», aujourd’hui conducteur d’élévateur «qui rêve d’amour en répondant aux annonces du GHI».

Mais tout n’est pas rose dans la salle de classe. «Certains jours, j’avais l’impression d’être un vieux boxeur usé qui encaisse les coups et tient debout par la force de l’habitude», confie Daniel Deshusses. Comme quand il rencontre Pat Long, adolescente qui débarque de Thaïlande, «aux yeux éteints, restés là-bas», accompagnée par un Monsieur «d’une soixantaine d’années». Après trois semaines, le Monsieur annonce leur départ en France pour le lendemain, il va épouser Pat Long… Ou quand l’enseignant rencontre Fernando avec sa casquette «rivée à trois heures», qui à force de travail veut décrocher un apprentissage de dessinateur. «Mais son statut de requérant d’asile l’en empêche. Il commence à manquer l’école, tente une autre voie, l’intérêt n’y est plus. C’est la dégringolade.»

Ou encore Memet, jeune Turc, qui a appris le français, travaille dans la maçonnerie puis dans une usine de cartonnage. Et qui un jour reçoit son ordre d’expulsion. «On s’est demandé: pourquoi lui qui s’est si bien intégré? Lui à qui nous avons appris le français, le ski, un métier, fait découvrir la Migros regorgeant de victuailles… Du jour au lendemain, un fonctionnaire découvre que le village de Memet est hors des zones de tensions ethniques et ordonne le refus du statut de réfugié.» Le retraité ajoute: «Je ne suis pas pour une intégration à tout prix. Mais on a laissé un jeune s’intégrer pendant quatre ans et d’un coup, on le renvoie. Cette attente est révoltante.»

Les classes pratiques d’Anières déménagent en 1990 à la place Sturm puis à Châtelaine. Aujourd’hui, il existe une quinzaine de classes de ce type. Daniel Deshusses, lui, a pris sa retraite et a construit un dernier bateau. Mais il n’a pas totalement pris le large: il a gardé contact avec certains de ses élèves. Son livre est disponible sur www.ancre-bleue.ch

Créé: 13.01.2016, 09h52

De plus en plus d’élèves allophones analphabètes

Le nombre d’élèves migrants allophones augmente d’années en années. C’est le Service de l’accueil du postobligatoire (ACPO) qui les prend en charge. Aujourd’hui, il accueille 653 élèves âgés de 15 à 19?ans, avec différentes prises en charge selon leur niveau: les classes d’accueil – elles n’exigent aucun prérequis scolaire et ont pour objectifs l’apprentissage du français et une mise à niveau des connaissances générales –, les classes d’insertion scolaire – pour les élèves issus de classes d’accueil ou arrivés à Genève avec un niveau scolaire insuffisant pour entrer directement dans une école du secondaire II. Ces classes sont réparties dans différents établissements, du Collège à l’Ecole de culture générale. Enfin, il y a les classes d’insertion professionnelle (anciennement classe d’accueil pratique), qui visent à préparer les élèves à entrer en formation professionnelle (pour obtenir un certificat fédéral de capacité (CFC) par exemple). Leur programme alterne les matières scolaires et pratiques en atelier. Le nombre d’élèves de l’ACPO est en constante augmentation. «Nous avons dû ouvrir 15?classes supplémentaires pour 2015-2016», indique Joël Petoud, son directeur. Sur ces quinze classes, neuf sont des classes d’alphabétisation. Le directeur explique: «Ces dernières années, nous avions beaucoup d’élèves issus de la migration, notamment portugaise, qui avaient suivi une assez bonne scolarité. Mais depuis deux ans, avec une explosion cette année, nous accueillons des élèves issus de l’asile, venant d’Erythrée, de Somalie, d’Afghanistan, notamment. Leur proportion est passée de 15% à plus de 30%. Beaucoup n’ont pas ou peu été scolarisés et sont analphabètes. C’est un gros défi pour nous.»
Dans son livre, Daniel Deshusses s’indigne de voir des jeunes intégrés expulsés de Genève après plusieurs années. Est-ce décourageant de former des élèves et de les voir ensuite renvoyés chez eux? «Il faut faire preuve d’abnégation, répond le directeur. Il faut se dire qu’on leur apporte une «valise invisible», que ce qu’on leur a enseigné pourra peut-être leur servir dans leur pays ou ailleurs…»

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