«Des voix m’ont poussé à mettre le feu au cinéma»

JusticeUn homme souffrant de schizophrénie est enfermé depuis un an à Champ-Dollon. Son avocat dénonce un traitement inhumain.

L’homme de 47 ans, a bouté le feu à des sièges dans une salle vide. Malade, l'incendiaire a passé 344 jours en prison sans le suivi thérapeutique que demandaient les équipe soignantes.

L’homme de 47 ans, a bouté le feu à des sièges dans une salle vide. Malade, l'incendiaire a passé 344 jours en prison sans le suivi thérapeutique que demandaient les équipe soignantes. Image: Olivier Vogelsang

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L’incendie n’a fait que des dégâts matériels. Quand le feu a pris dans la salle 13 du Cinéma Pathé Balexert, personne ne s’y trouvait hormis l’incendiaire. Il avait choisi d’asperger les sièges d’alcool à brûler et de bouter le feu entre deux séances. «Je l’ai fait à ce moment précis parce que je ne voulais faire aucune victime. Je savais également que les sièges étaient ignifugés.»

Face au Tribunal correctionnel, mercredi, dans une chemise et un pantalon trop larges, le prévenu a répété ce qu’il dit depuis un an aux médecins, à la police et à la justice. Cet incendie, il a lutté contre avant de passer à l’acte un après-midi de juillet 2018. La projection de «Mamma Mia» venait de se terminer et celle de «Break» allait commencer vingt minutes plus tard. «Je n’ai pas pu résister aux voix qui me disaient de le faire», confie-t-il aux juges.

Quand les flammes ont commencé à manger les sièges du cinéma, il a quitté le centre commercial. Deux minutes plus tard, la première spectatrice est entrée dans la salle, a constaté le départ d’incendie et alerté la sécurité, qui a vite éteint le feu à l’aide d’un extincteur. À leur arrivée, les pompiers ont trouvé quelques sièges calcinés.

Pas un pyromane

Dans cette affaire, les faits sont établis et admis. Durant l’enquête, des suspicions ont émergé au sujet de l’incendie de l’église du Sacré-Cœur, à Plainpalais. C’était dix jours avant les sièges de cinéma brûlés et le prévenu, fervent pratiquant – «la prière m’aide à chasser les voix qui me hantent», dit-il – la fréquentait quotidiennement. Mais il a été mis hors de cause et définitivement acquitté. D’ailleurs, selon les experts, il n’est pas un pyromane. En revanche, à 47 ans, il émarge à l’assurance invalidité depuis plusieurs années en raison de ses hallucinations auditives et de ses troubles schizophréniques.

La vraie question de cette affaire porte sur les conditions de détention provisoire d’un prévenu malade. En l’enfermant durant près d’un an à Champ-Dollon, 344 jours au total dans une cellule, seul la plupart du temps, la justice genevoise a-t-elle fait tout juste?

Il y a de l’indignation dans la voix et dans les mots de Me Philippe Currat. «Ces conditions mettent sérieusement sa sécurité et sa vie en danger», lance-t-il. Depuis un an, l’avocat tente de trouver une solution thérapeutique pour son client. À la barre du Tribunal correctionnel, il a mis chacun devant ses responsabilités, à commencer par le président du tribunal (chargé du suivi de la procédure) qui lui fait face. «Vous le laissez dans une situation de traitement inhumain et cruel. Vous avez les pièces médicales, mais vous ne voulez pas les analyser.»

Ces pièces, ce sont les rapports médicaux des psychiatres de Champ-Dollon selon lesquels le prévenu «a besoin d’un cadre rassurant et structurant, que le contexte carcéral de Champ-Dollon ne lui offre pas». En octobre 2018 déjà, ces mêmes médecins écrivaient qu’il «aurait été judicieux d’évaluer le patient» afin «d’évaluer la nécessité d’une hospitalisation en milieu psychiatrique».

Seul et malade au cachot

Aujourd’hui, Me Currat dénonce une détention provisoire qui dure depuis un an, conséquence des non-décisions de la chaîne judiciaire. Durant ces longs mois, la solitude a participé à la péjoration de l’état de son client.

Dans sa cellule, le prévenu a fait plusieurs décompensations. Une nuit, en proie à des voix, il a détruit une télévision à coups de fourchette. «Suite à cela, il a été placé au cachot durant plusieurs jours. Une réaction idiote et stupide», fustige son avocat. À d’autres reprises, ces crises soudaines et violentes ont donné lieu à des traitements d’urgence à Curabilis avant que le malade ne soit replacé à Champ-Dollon.

Un peu troublé, mais clair dans ses propos devant les juges, l’homme ne demande qu’à être entouré et soigné. En attendant, il parvient parfois à éviter les rechutes «en mordant dans des chaussettes» jusqu’à atteindre un point proche de l’étouffement.

Observateur averti des conditions de détention, Me Currat est l’un des avocats qui ont fait condamner l’État de Genève en raison de l’exiguïté des cellules de Champ-Dollon en 2014. Aujourd’hui, la question revient, mais elle porte sur un détenu malade et l’avocat en est persuadé, «cette détention est contraire à nos principes fondamentaux. Un détenu doit recevoir des soins appropriés.»

Dès lors, le pénaliste n’a pas seulement demandé le placement immédiat de son client dans une structure appropriée, il a également plaidé une violation de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH), laquelle stipule que «nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants». Et demandé une indemnisation de 200 francs par jour de détention.

Jeudi matin, lorsqu’ils ont rendu leur décision, les juges du Tribunal correctionnel ne sont pas entrés en matière sur ce dernier point. En revanche, ils ont reconnu la nécessité de soigner celui qu’ils ont condamné. Sa peine de 18 mois de prison ferme pour incendie intentionnel a donc été remplacée par une mesure institutionnelle, comme le préconisaient les experts.

Expulsion évitée

Dans le public, deux parents et un frère inquiets redoutaient une autre décision. Car une expulsion du territoire planait, celle-ci allant automatiquement de pair avec le délit d’incendie intentionnel. Mais pour l’éviter à cet Espagnol né en Suisse, titulaire d’un permis C et sans attache en Espagne, Me Currat avait demandé que soit appliquée la clause de rigueur permettant au juge de renoncer à une expulsion «dans une situation exceptionnelle grave».

Il a été entendu sur ce point. «L’essentiel, c’est qu’il pourra désormais recevoir les soins dont il a besoin», a soufflé Me Currat à l’issue du verdict, annonçant qu'il fera «probablement» appel sur la question du traitement réservé à son client durant l’année de détention.

Créé: 12.07.2019, 07h23

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