Des récolteurs de fonds très entreprenants dans les rues genevoises

ReportageLa cohabitation entre les démarcheurs pour la bonne cause et les passants est parfois délicate. Surtout que leur nombre est en nette augmentation.

À Bel-Air, impossible d’éviter le flot de rabatteurs sans changer de trottoir.

À Bel-Air, impossible d’éviter le flot de rabatteurs sans changer de trottoir. Image: L. FORTUNATI

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«Bonsoir madame… Non? Ah… Je crois que vous êtes en train de perdre l’occasion de me rencontrer!» lance un jeune homme en voyant son interlocutrice filer prendre son tram. Encore un monologue de drague lourde? Non, une phrase d’accroche d’un rabatteur de Patouch, une association qui lutte contre les abus sexuels sur les enfants. Ce monsieur n’en a pas après les beaux yeux de la dame, mais après son porte-monnaie. Que ce soit dans les Rues-Basses, devant Manor, à la gare ou ailleurs, les collecteurs de fonds de divers organismes caritatifs sont autorisés à occuper l’espace public au centre-ville.

Leurs méthodes, toujours basées sur un sourire à pleines dents, sont parfois invasives. Quand ils barrent poliment mais physiquement le passage aux passants en se mettant en travers de leur chemin. Ou quand ils les suivent sur plusieurs mètres en jouant la carte de la complicité. Le péquin au téléphone n’a pas plus de répit, on lui fait souvent de grands signes pour lui demander… de raccrocher! Et celui qui passe son chemin sans daigner verser n’échappe pas au commentaire culpabilisateur: «Comment, vous n’aimez pas les enfants/les animaux/les Palestiniens?» Tous les organismes interrogés disent pourtant s’opposer aux comportements inappropriés et recevoir très peu de plaintes à ce sujet.

«Je danse beaucoup»

Devant la fontaine de Bel-Air, le sympathique Louis, 22 ans, récite avec conviction ses éléments de langage en faveur de la Société pour les peuples menacés. Son objectif n’est pas d’obtenir un don ponctuel, mais un prélèvement automatique. Il lui faut recruter de nouveaux membres, récolter une signature, une adresse et un IBAN, avec à la clé un don de 10 francs par mois pendant un an. «Le débit n’est opéré qu’un mois et demi plus tard, garantit-il, afin que les gens puissent réfléchir. Ils peuvent se rétracter.» Louis fait partie des «dialogueurs» d’i.m.i.s, une société privée mandatée par des organisations humanitaires pour lever les fonds de manière professionnelle. Il a ses petites tactiques. «Moi, je danse beaucoup, et je souris. Si quelqu’un est saoulé, je lui dis juste au revoir et je me décale. Mais il faut comprendre que vous vivez en Suisse, c’est normal qu’on vienne demander. Un jour, quelqu’un m’a poussé et m’a dit: «Vaffanculo» (ndlr: «Va te faire foutre»). Mais la plupart du temps, tout se passe bien.»

Ce jour-là, ils sont cinq dialogueurs à se partager la même portion de trottoir, sous la surveillance de Raphaël, leur coach. «Je suis là pour encadrer la qualité de l’information transmise, l’éthique de travail», explique-t-il. Y a-t-il un mot d’ordre pour la technique d’approche? «Non, il n’y a pas de lignes directrices, c’est un travail très humain, il faut faire valoir ses atouts personnels.» Pourtant, les femmes semblent toujours approchées par des hommes, et vice-versa. «C’est faux. Ce n’est pas programmé, c’est une sélection naturelle qui se fait.» La proie la plus difficile? «Le banquier. Le suit man ne s’arrête pas.» Raphaël promet de s’opposer à toute méthode trop agressive. «Ça nous dessert. Si j’entends un dialogueur qui utilise la culpabilisation, je le recadre. Il ne faut pas que quelqu’un se sente oppressé. Mais le refus use les âmes, certains dialogueurs deviennent frustrés de l’indifférence générale.» Comprend-il que la sursollicitation permanente puisse aussi user les promeneurs? «Se contenter d’un bonjour et d’un sourire en continuant à marcher, il y a pire…»

Quelques centaines de mètres plus loin, devant H&M, trois démarcheurs de la Fondation suisse de déminage. Ils refusent de répondre à nos questions. «On ne travaille pas directement pour la FSD, donc on ne peut pas s’exprimer.» Là encore, c’est un intermédiaire, ONG Conseil, qui les emploie. Cédric, un pendulaire souvent sollicité lors de ses trajets quotidiens, dénonce ce procédé. «C’est une imposture, les ONG recrutent des démarcheurs qui ne partagent pas forcément leurs convictions, cela me pose un problème éthique, alors je réponds que je n’ai plus de sous.»

Pression interdite

Chez WWF, qui délègue ses campagnes à la société Corris, un code disciplinaire mentionne qu’aucune pression inappropriée ne peut être exercée sur les passants. «Un comportement hostile serait contre-productif, explique Jennifer Darras.»


Un usage en hausse

La Ville de Genève compte 1322 stands d'information et de récolte de fonds en 2019, soit «une augmentation de plus de 26% depuis 2018», calcule Cédric Waelti, chargé de la communication pour le Département de l'environnement urbain. Selon lui, « très peu de plaintes arrivent à ce sujet, mais il est évident que l’insistance et le zèle de certains démarcheurs peuvent importuner le public». Certains stands ne sont distants que de quelques dizaines de mètres; un numerus clausus est-il envisagé? «La Ville ne peut pas fixer de quotas et doit assurer une égalité de traitement entre les organisations. Nous devons trouver un point d’équilibre entre la liberté de commerce – car les entreprises qui sont mandatées par les organisations pour récolter des fonds sont à but commercial – et le droit des passants à une forme de tranquillité. Nous avons sans doute atteint une limite dans certains secteurs, notamment les Rues-Basses.»

Marylène Lieber, professeure à l’Université de Genève et docteure en sociologie, travaille sur le harcèlement de rue, sous l’angle du sexisme. Mais dans le cadre de la collecte de fonds, elle n’est pas convaincue que la comparaison tienne la route. «Il faut faire attention à l’usage du terme harcèlement, pour ne pas le banaliser. L’intrusion fait aussi partie de l’espace public, fait d’interactions, surtout dans les Rues-Basses, un lieu défini comme hautement commercial.» Les rabatteurs usent tout de même des ressorts de la séduction, et la notion de non-consentement est présente. «La séduction peut être légitime ici car la fin justifie les moyens.» S.S.

Créé: 29.11.2019, 19h40

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