Des musulmans dissidents créent une salle de prière dans un restaurant proche de l'ONU

GenèveDes centaines de fidèles jugeant trop rigoristes les imams de la mosquée du Petit-Saconnex se réunissent dans la cave d’un restaurant.

La nouvelle salle de prière, dans la cave d’un restaurant, a été joliment aménagée.

La nouvelle salle de prière, dans la cave d’un restaurant, a été joliment aménagée. Image: MARION MOUSSADEK

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Ils sont environ 150, hommes et enfants, à entrer par une porte dérobée dans la cave d’un restaurant pakistanais, en face du Collège Sismondi. Ils sont venus pour se recueillir, en ce jour de prière. C’était vendredi passé et leur démarche a de quoi surprendre.

«Un cap a été franchi dans la dissidence musulmane à Genève, avec un deuxième lieu de prière improvisé», explique Hafid Ouardiri, président de la Fondation de l’Entre-connaissance. «Qui aurait pu imaginer, à l’époque où la superbe mosquée du Petit-Saconnex a été construite (ndlr: en 1978), qu’on se replierait un jour dans un autre endroit pour prier?» ajoute l’ancien porte-parole de la mosquée, licencié en 2007.

L’imam qui tient l’office ce vendredi-là est le Libyen Rashid Farhat, remercié en septembre par la grande mosquée. Officiellement, à cause d’arrêts maladie répétés.

Officieusement, selon des fidèles du nouveau lieu de prière, parce que ses prêches déplaisaient aux Saoudiens wahhabites qui gèrent la Fondation culturelle islamique. «Il parlait du printemps arabe, mais les Saoudiens ne veulent pas de ça chez eux!» assure un fidèle d’une cinquantaine d’années, qui fait le pied de grue devant le restaurant pour indiquer aux croyants par où passer pour atteindre ce nouveau lieu de recueillement, encore méconnu.

«On a suivi notre imam comme on suit son leader», confie un autre fidèle, d’origine tunisienne et naturalisé Suisse. Il requiert l’anonymat car, dit-il, «je n’ai pas fait le hadj (ndlr: le pèlerinage à la Mecque) et ils seraient capables de m’y contraindre». «Le prêche doit pratiquement être relu par le consulat saoudien avant d’être dit publiquement le vendredi. L’imam Rashid ne s’est jamais laissé faire», raconte un autre.

Une valse d’imams

L’imam libyen n’est pas le seul à faire les frais de la politique de gestion du personnel de la Fondation. En même temps que lui, son homologue marocain Ibram Youssef a été contraint à la démission. Peu avant, l’imam Mehdi Tonnerieux avait jeté l’éponge. Les deux imams renvoyés ont été remplacés par un de leurs homologues de Lyon qui n’avait jamais mis les pieds à Genève et par un imam de Fribourg ne parlant pas un mot de français. «Ce sont des imams rigoristes et pas formés. Ils oublient même des versets! Je suis un simple fidèle et je ferais mieux!» s’étrangle Youssef Mohammed, la cinquantaine. «Ce sont des salafistes!» dénonce un autre. «Le moteur vient toujours d’Arabie saoudite, mais le châssis vient de la banlieue lyonnaise», affirme de manière imagée Hafid Ouardiri.

Des avis nuancés

D’autres fidèles qui sortent de la nouvelle prière sont plus nuancés. Un Français d’origine algérienne assure qu’il vient prier là «pour des raisons de proximité avec mon travail». Ce qui ne l’empêchera pas «d’aller faire la prière du soir à la mosquée». Lui, se sent «libre», dit-il.

C’est aussi le cas du patron des lieux, Karamant Ullah Chaudhry, qui a gracieusement mis à disposition de la communauté la cave de son restaurant pour «éviter les problèmes de parking» à la mosquée, assure-t-il.

Contactés à plusieurs reprises, la Fondation culturelle islamique et son directeur, Omar el-Sanie, ne souhaitent pas donner d’explications. «Pourquoi les décideurs saoudiens ont limogé l’imam Rashid et obligé l’imam Youssef à démissionner? Les responsables oseront-ils répondre?» insiste un fidèle du Petit-Lancy sur son site Internet, où il retransmet depuis des mois chaque prière genevoise du vendredi.

Du côté des autorités suisses, on précise que la Fondation «n’est pas assujettie à l’autorité de surveillance fédérale mais une demande est pendante», confie Ariane Geiser, du service de presse du Département de l’intérieur (DFI). C’est le Canton qui se battrait actuellement pour que la Fondation culturelle islamique de Genève rejoigne les quelque 2700 autres fondations soumises à la surveillance du DFI. Devoir de réserve oblige, Ariane Geiser ne peut préciser quand la demande a été déposée, ni combien de temps la procédure peut durer.

Créé: 04.01.2012, 23h53

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