Des jeunes du foyer de l’Étoile témoignent: «Vous n’imaginez pas comment on vit là-bas»

AsileSuite au suicide de leur ami Ali, sept migrants dénoncent les conditions de vie dans le centre de l’Hospice général réservé aux mineurs.

Les migrants qui ont tenu à parler à des journalistes ont tous vécu plusieurs années au foyer de l’Étoile.

Les migrants qui ont tenu à parler à des journalistes ont tous vécu plusieurs années au foyer de l’Étoile. Image: DR

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«Vous n’imaginez pas comment on vit là-bas. Ceux qui ne nous croient pas n’ont qu’à envoyer leurs proches venir passer une semaine. Ils comprendront.» Suite au récent suicide de leur ami Ali, sept jeunes migrants ont convoqué la presse samedi par l’intermédiaire du collectif Solidarité Tattes pour dénoncer les conditions de vie au foyer de l’Étoile, cette structure de l’Hospice général réservée aux requérants d’asile mineurs non accompagnés (RMNA) à Carouge. «Nous avons déjà perdu Ali, nous ne voulons pas perdre d’autres amis», insistent-ils.

Tous ont vécu plusieurs années dans ce centre, qui a hébergé jusqu’à 180 réfugiés mineurs au plus fort de la crise. À les entendre, les tentatives de suicide y sont fréquentes. «Ali avait essayé plusieurs fois déjà de se tuer, les assistants le savaient, pourquoi n’ont-ils rien fait?» s’emporte Anthony*, en colère. Matin* confie lui-même avoir plusieurs fois voulu mettre fin à ses jours lorsqu’il vivait dans le centre. «Dans le foyer, je n’arrivais pas à envisager de futur, explique-t-il. Aujourd’hui, je vis dans un appartement avec trois autres personnes. Ça va beaucoup mieux, j’ai de nouveau espoir.»

Encadrement insuffisant

Les faits dénoncés par ces ex-RMNA aujourd’hui majeurs sont graves: manque d’écoute et de considération des éducateurs, encadrement insuffisant et des violences tant verbales que physiques, notamment de la part des agents Protectas chargés de la sécurité du site. «Personne ne s’intéresse réellement à nous, résume Anthony. Les éducateurs ne sont pas assez nombreux et nous voient davantage comme des étrangers que comme des êtres humains qui ont besoin d’aide. Ils ne connaissent pas notre histoire. On nous met tous dans le même sac alors que nous avons chacun des ressentis et des difficultés différents.»

Les trois jeunes qui parlent au nom du groupe ne manquent pas d’exemples: des agents Protectas qui entrent dans leur chambre sans frapper et qui jettent leur nourriture sans leur demander; des résidents qui dorment des semaines entières dehors parce qu’ils ne supportent plus la vie en foyer, des jeunes qui boivent et qui fument du cannabis sans qu’on s’en inquiète. «Beaucoup d’éducateurs ne vont pas chercher à comprendre pourquoi on agit ou réagit comme cela mais vont simplement nous punir», constate Anthony. «Lorsqu’il était mal, Ali se tapait par exemple la tête contre les murs et cassait des choses, se souvient Arash*. Comme punition, il ne recevait que la moitié des 400 francs que l’Hospice nous verse chaque mois. Du coup il n’avait parfois plus assez de sous pour vivre.»

«Nous sommes perdus»

Les jeunes présents insistent sur leur détresse et leur vulnérabilité. «Nous avons tous vécu des choses très difficiles pour arriver ici, nous sommes perdus, nous ressentons tout beaucoup plus fort, rappellent-ils. Nous sommes venus ici pour être protégés, si nous n’étions pas en danger dans notre pays, nous ne serions pas assez fous pour rester ici.»

Ils soulignent qu’à leur arrivée, ils étaient tous mineurs et ne parlaient pas français. «Nous ne pouvions dénoncer à personne les abus auxquels nous étions confrontés. Et lorsque nous en parlions, notre parole était toujours remise en cause.»

Les jeunes font notamment allusion aux violences qu’ils disent subir. «Certains assistants nous parlent mal et des agents Protectas nous frappent parfois», dénoncent-ils. Pour illustrer leur propos, ils nous montrent une vidéo datant de 2016 filmée dans le salon du foyer. On y voit une violente altercation entre des résidents et plusieurs Protectas. Un jeune est à terre, visiblement inconscient. La séquence montre par ailleurs un agent de sécurité asséner de violents coups de poing. Selon les migrants, trois des quatre hommes travaillent toujours au centre.

«C’est pire qu’une prison»

Outre l’encadrement déficient, les résidents dénoncent les mauvaises conditions d’hébergement du foyer. «Le bâtiment est en métal, l’été on étouffe et l’hiver on a froid. Même avec trois couvertures, je n’arrive pas à réchauffer mon corps», témoigne Matin. La promiscuité entre adolescents engendre par ailleurs souvent des bagarres. «Nous sommes jeunes, nous n’arrivons pas toujours à discuter», analyse Matin. Les jeunes déplorent également le fait de ne pas pouvoir recevoir d’amis au foyer: «C’est pire qu’une prison, personne ne peut venir nous voir.»

Si à leur majorité les résidents peuvent officiellement voler de leurs propres ailes, la réalité est plus compliquée. «Je n’ai pas de permis et je suis dépendant de l’Hospice, qui va me donner un appartement?» questionne, lucide, Arash. Parmi les jeunes rencontrés, ceux qui ont quitté le foyer se sont fait aider par des tiers. Beaucoup restent néanmoins dans une grande précarité. «Pour pouvoir meubler mon logement, je n’ai pas mangé certains jours», confie Matin.

Réunis ce samedi dans l’appartement d’une proche, les sept jeunes migrants sont formels: ils demandent d’une voix unanime aux autorités cantonales de fermer le centre de l’Étoile et privilégier des plus petites structures d’hébergement. Ils citent en exemple les foyers Saint-Vincent à la Servette et Blue Sky à Lancy, dotés chacun d’une dizaine de places seulement. «Les jeunes s’y sentent comme dans une grande famille, soulignent-ils. À l’Étoile, nous avons parfois l’impression d’être des animaux.»

* Prénoms d’emprunt

Créé: 14.04.2019, 19h30

L’Hospice réagit

«Je ne peux souscrire aux allégations de ces jeunes, réagit Ariane Daniel Merkelbach, directrice de l’Aide aux migrants (AMIG) à l’Hospice général. Les éducateurs agissent avec un très grand professionnalisme et font preuve d’une forte empathie à leur égard.» La directrice constate que ces requérants d’asile «sont arrivés la tête remplie de rêves et d’espoirs qu’ils n’arrivent pas à réaliser ici. Du coup, ils déchantent et leurs frustrations, auxquelles s’ajoute un parcours migratoire souvent traumatisant, sortent de manière agressive contre eux-mêmes ou autrui.»

Ariane Daniel Merkelbach informe qu’aujourd’hui des intervenants de nuit relayent les éducateurs de 22 h à 6 h. Elle explique que ce dispositif nocturne a été mis en place précisément suite à l’altercation de 2016, qui s’était soldée par deux plaintes: l’une déposée par le Service de protection des mineurs (SPMI) au nom d’un jeune qui avait reçu un coup et l’autre par l’agent à l’encontre du jeune qui s’était montré violent à son égard. «Le rôle des intervenants de nuit est de faire le tour des étages et d’intervenir à la façon de médiateurs en cas de problèmes», précise-t-elle. Ariane Daniel Merkelbach note que des agents de sécurité privée restent néanmoins nécessaires sur le site, «tant pour éviter des problèmes qui viendraient de l’extérieur que pour intervenir en cas d’altercation entre des jeunes du foyer».

La directrice de l’AMIG est consciente que le foyer de l’Étoile n’est pas adapté aux jeunes. Elle rappelle que l’Hospice a déposé un projet de centre spécifiquement dédié aux mineurs mais que celui-ci est bloqué par les recours des riverains. Suite à l’audit de la Cour des comptes publié en février 2018, une étude a été par ailleurs mandatée à la Haute École de travail social sur les besoins des RMNA et ex-RMNA. Ses conclusions sont attendues cet été.
C.G.

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