Des imams sur les bancs de l’Université

Projet piloteHuit étudiants pas comme les autres se forment depuis des mois à la citoyenneté suisse. Unique, l’initiative vise aussi à lutter contre l’extrémisme.

François Dermange donne un cours d’éthique 
aux imams et représentants d’associations musulmanes. En plus de l’enseignement académique, les étudiants ont visité plusieurs lieux culturels, tels que la Fondation Martin Bodmer, à Cologny.

François Dermange donne un cours d’éthique aux imams et représentants d’associations musulmanes. En plus de l’enseignement académique, les étudiants ont visité plusieurs lieux culturels, tels que la Fondation Martin Bodmer, à Cologny. Image: Magali Girardin

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«Vous êtes dans la commission d’éthique chargée de donner des conseils au législateur pour tester des médicaments sur des enfants. Que suggérez-vous?» Un jour de mars, l’exposé du professeur d’éthique à l’Université de Genève, François Dermange, absorbe huit étudiants pas comme les autres. Des imams et représentants d’associations musulmanes genevoises, mais aussi vaudoises et neuchâteloises, se retrouvent douze heures par semaine sur les bancs de l’Université de Genève (UNIGE) pour se former à la citoyenneté suisse. Ce projet pilote unique en Europe ravit les participants, intéresse d’autres entités, mais doit encore convaincre. Décryptage.

À travers des cas de figure concrets, comme le suicide assisté, François Dermange aborde les grands courants du débat éthique, et enseigne la recherche du consensus social. «Si vous mettez en avant «Dieu dit que», ce n’est pas un argument. Il faut faire un travail pour traduire ce qui vous semble juste dans des termes compréhensibles pour tous. Si vous ne faites pas l’effort, personne ne vous écoutera.» Attentifs, les étudiants interviennent timidement. Ce cours, comme celui portant sur l’analyse des débats théologiques contemporains, les articulations entre théologie, droits et culture, passionne les participants. À l’image de Vahid Khoshideh, chiite, pharmacien arrivé en Suisse à l’âge de 15 ans: «Cela m’intéresse de savoir ce que les enseignants vont dire sur les chiites. Ici, il y a toutes les tendances de l’islam réunies. C’est la Genève tolérante.»

Président de l’Association islamique et culturelle d’Ahl-El-Bayt de Genève, il connaît la plupart des participants à travers l’Union des organisations musulmanes de Genève. Mais ces cours permettent une réflexion sur des sujets peu abordés entre les associations. «J’apprécie le fait de voir les points convergents de l’islam avec la société dans laquelle on vit. Et il y en a beaucoup! Nous essayons de promouvoir une culture musulmane suisse.» Que retire-t-il de cette formation? «Je peux mieux faire comprendre la société suisse aux jeunes gens qui font leurs études ou cherchent du travail.»

Une autre vision du monde

Ahmed Thaker, imam de la communauté Ahmadi représentant une quarantaine de fidèles à Genève, a accepté de participer «car c’est un devoir d’apprendre, c’est une façon de s’intégrer dans la société et de donner une bonne image de l’islam dont on parle trop souvent à travers les conflits». Les cours de droit et d’histoire intéressent surtout ce Français né au Pakistan, arrivé en Suisse il y a deux ans. «J’ai étudié pendant sept ans le christianisme, mais du point de vue musulman. Maintenant, je découvre une autre vision du monde chrétien», poursuit le plus jeune de la classe, âgé de 27 ans. C’est grâce à l’UNIGE que le représentant de ce mouvement réformiste a développé des contacts avec d’autres représentants. Comme Noureddine Ferjani, imam depuis peu à la mosquée du Petit-Saconnex, mais aussi une femme, Dia Khadam, aumônier aux Hôpitaux universitaires de Genève.

Qu’attend-on d’eux? «Situer la place des religions en Suisse, dans une perspective historique et juridique. Savoir analyser le contexte institutionnel suisse et les enjeux liés à la laïcité dans le canton. Comprendre leurs propres représentations culturelles. Savoir communiquer et argumenter leurs positions dans un débat pluraliste», détaille François Dermange. Placés dans un bain de diversité, ils s’ouvrent à d’autres réalités. «Outre les cours, le fait de rassembler hommes et femmes, de courants différents, les confronte à la pluralité de l’islam. Ils développent une approche réflexive et critique que peu avaient jusqu’à présent», souligne François Dermange. Exigeant, cet apprentissage est certifiant. Au premier semestre, sur les six participants, quatre n’ont pas obtenu le niveau requis en français. «Nous avons apporté un décodage culturel, un déchiffrage des concepts, tels que la laïcité, qui a été bénéfique. Ce résultat objective le fait que cet enseignement était nécessaire.» À l’issue du second semestre, un mémoire devra être rendu pour obtenir les crédits nécessaires à l’obtention d’un diplôme.

Projet pilote soutenu par le Bureau de l’intégration, rattaché jusqu’au 31 mai au Département de la sécurité et de l’économie (DSE), il s’est bâti avec l’UNIGE, chargée du programme académique. Son coût sur un an? 150 000 francs, financés dans le cadre de la politique d’intégration pour les cours de français, la coordination du programme et les heures d’enseignement externes. À cela s’ajoutent les heures d’enseignement fournies par les professeurs de l’Université. Mais pourquoi cette formation est-elle gratuite? «Elle se veut incitatrice, sans être obligatoire. C’est dans l’intérêt des imams, de leurs fidèles et de toute la société», répond François Dermange.

La genèse du programme revient notamment à Nicolas Roguet, délégué à l’Intégration: «Cela fait neuf ans, depuis la votation sur les minarets, que nous travaillons avec les communautés musulmanes pour construire le dialogue, dans le but de les responsabiliser par rapport à leur rôle dans la communauté genevoise. Dans ce cadre-là, des structures musulmanes nous ont demandé l’an passé de créer une formation pratique à la citoyenneté destinée aux imams.» Le concept testé sur un an aura des retombées positives pour l’État. «Après une telle formation, impossible de s’entendre dire: on ne savait pas», remarque Nicolas Roguet. Unique en Europe sous cette forme, cette initiative, qui fera l’objet d’une évaluation, intéresse la Confédération et plusieurs entités européennes et universités.

«Réponse à une inquiétude»

L’expérience n’a pas encore complètement convaincu. Sceptique au départ, le président de la Fédération des organisations islamiques de Suisse, Montassar BenMrad, a révisé son jugement: «Genève voulait agir rapidement dans une approche informative. C’est un bon pas, mais il faut voir comment la démarche va évoluer à moyen terme et comment elle peut s’articuler avec le travail effectué par le Centre suisse islam et société à Fribourg.»

Mitigé, Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen, analyse: «C’est une réponse par défaut du politique à une inquiétude de la population. L’État a trouvé un alibi pour avoir un droit de regard sur l’islam en Suisse. Cette formation est un ballon d’essai. Pour juger de sa pertinence, il faudra voir comment des imams transmettent ces enseignements aux fidèles. La touche positive est que cette formation aura probablement le mérite de contribuer à l’ouverture de l’UNIGE à l’enseignement académique de l’islam.» (TDG)

Créé: 29.05.2018, 22h09

Pierre Maudet: «Cette formation pour les imams vise l’intégration et non le contrôle»

Pierre Maudet, chef de la Sécurité et de l’Économie, président du Conseil d’État dès le 1er juin, a donné l’impulsion au projet de formation.

Quelles sont vos exigences à travers cette formation?
Les référents dans les communautés musulmanes ont gagné en importance. Nous avons donc voulu passer par ces personnes «relais», les imams et les enseignants d’instruction religieuse islamique pour poser le cadre. Pour ce faire, ils doivent avoir un socle solide de connaissances. C’est pourquoi nous dispensons une formation mixte, afin qu’ils puissent maîtriser la langue et rappeler l’impérieuse primauté de la loi civile sur toute loi religieuse.

Cette formation vise-t-elle l’intégration ou le contrôle?
Cette formation vise l’intégration et non le contrôle, car la démarche reste volontaire. La grande majorité des imams à Genève y participe, ainsi que des responsables d’instruction religieuse, notamment une femme. Nous ne voulons pas que ces personnes nous disent après coup: «On ne savait pas comment fonctionnait la société.» Ne rien faire, c’est l’assurance de laisser les malentendus prendre une certaine place et de perdre une part de contrôle. De surcroît, depuis 2013, la nouvelle Constitution nous incite à agir.

Quand vous interpellez des communautés musulmanes sur des questions de sécurité, à quels problèmes vous heurtez-vous?
Nous avons trop souvent été confrontés à des situations où nos interlocuteurs ne comprenaient pas les us et coutumes de la société genevoise. Donc, notre approche est réaliste. Nous visons les multiplicateurs de citoyenneté que sont ces référents. Ce n’est pas une formation théologique.

Ces cours ont-ils aussi pour objectif de lutter contre les idées extrémistes?
Oui. Ce cours est un antidote préventif au risque de la radicalisation. À travers cette formation, les imams comprennent l’importance des notions de responsabilités, de droits et de devoirs.

Le risque, c’est qu’on suive cette formation pour se rendre plus respectable. N’est-ce pas à double tranchant?
Nous ne délivrons pas un certificat en «non-radicalité», mais nous pouvons voir qui fait l’effort. Cette formation n’enlève en rien la nécessité pour l’État d’opérer, par ailleurs, le contrôle. Elle est une prémisse indispensable si l’on veut ensuite exiger un certain niveau de nos interlocuteurs, notamment pour exercer dans les aumôneries du secteur public. L’autre objectif visé consiste à renforcer le sens critique.

Former des imams, c’est bien, mais qu’est-ce qui garantit leur autonomie dans la mesure où certains sont rattachés à un État étranger?
Rien. Cette réalité est présente partout en Europe, se traduit par le problème de financement, d’infiltration par des agents actifs par pur prosélytisme. Cette formation n’immunise pas de tout. Elle a des vertus par le signal qu’elle donne, par le processus auquel elle amène, et par le résultat, mais elle ne résout pas tous nos soucis.

Est-il vrai que les communautés n’ont pas été consultées pour évaluer leurs besoins?
À la base, il y a une demande de leur part, même si, parfois, elle est un peu ambiguë. Toutes ne sont pas sur la même longueur d’onde et proactives mais, pour les communautés les plus représentées, la demande existe. Prenons les albanophones. Comme ils ne trouvaient pas d’imam, ils l’ont importé. Il a pris des cours de français, mais cela n’a pas suffi. Sa communauté a donc appelé de ses vœux cette formation citoyenne.

Pourquoi l’État de Genève, laïc, finance-t-il une formation facultative pour des imams?
L’État pose des exigences par rapport aux aumôneries, ce qui suppose une offre de formation. Ses objectifs s’inscrivent dans le cadre du programme d’intégration à travers l’apprentissage du français et l’acquisition de la citoyenneté. Donc le financement étatique se justifie. Il faut savoir aussi que l’état financier des associations musulmanes est très restreint. Elles peuvent difficilement payer des cours de français adaptés aux besoins des imams. C’est donc de l’argent bien investi pour avoir ensuite, à l’aumônerie de la prison de Champ-Dollon, un imam qui améliore ses liens avec les autorités et les autres communautés religieuses. L’alternative, serait-ce de ne rien faire?

Comme les cours sont gratuits, qu’attendez-vous des imams en retour?
Ce que j’attends en général des communautés musulmanes à Genève, c’est une implication, une participation, au sens le plus exigeant du terme, c’est-à-dire d’aller chercher l’information, de s’en imprégner, de montrer qu’elles sont partie prenante à la société genevoise. Depuis au moins cinq ans, nous construisons une relation de confiance avec ces communautés à travers un dialogue franc et efficace. Dès le départ, nous avons déterminé, pour les aumôneries dans les hôpitaux et en prison, le besoin pour l’État d’assurer un socle de formation sur deux aspects: la langue et la connaissance des valeurs fondamentales de la République. Comme nous avons des exigences, il est logique de mettre à disposition une formation.

La plupart des imams qui officient à Genève sont importés. Pourquoi ne pas carrément créer une chaire pour former ici des imams?
Qu’il y ait une chaire à la Faculté de théologie sur l’islamologie: oui. Qu’on développe une école coranique dans le cadre public: non. J’ai toujours été hostile au financement des écoles privées de nature religieuse. En revanche, je ne suis pas opposé à une formation privée en Suisse pour former des imams. Mais je n’y crois pas en raison de la grande hétérogénéité dans le monde musulman. Entre le rien et le tout, il y a peut-être une voie du milieu que l’État de Genève teste sur une année à travers cette formation pour les imams.

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