Des enseignants n’osent plus parler d’islam et de judaïsme

PolémiqueDes cours sont plus souvent contestés par des élèves et… des enseignants s’autocensurent. Une école tire la sonnette d’alarme.

Le CEC André-Chavanne a récemment tiré la sonnette d’alarme lors d’un séminaire intitulé «Religion et liberté académique».

Le CEC André-Chavanne a récemment tiré la sonnette d’alarme lors d’un séminaire intitulé «Religion et liberté académique». Image: Georges Cabrera

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La religion gagne du terrain dans notre société… et l’école laïque n’est pas épargnée. «Je vois davantage d’élèves voilées, témoigne une enseignante du postobligatoire. Après Charlie Hebdo, quelques garçons se sont laissé pousser la barbe façon djihad; l’un d’eux a provoqué plusieurs fois une de ses professeures, poursuit-elle. Cet élève arrivait avec djellaba et capuchon en classe, en retard, car il était à la mosquée pour prier, disait-il. Il a plusieurs fois agressé verbalement des filles de sa classe par des remarques sexistes sur leurs habits occidentaux.»

Il n’y a pas que ces aspects visuels qui dénotent un certain malaise à l’école. Des cours sont aussi plus souvent contestés par des élèves et… des enseignants en arrivent à s’autocensurer! «Certains évitent des thèmes sensibles qui pourraient fâcher. Ils préfèrent parler des Incas plutôt que du conflit israélo-palestinien ou du génocide arménien», illustre Christian Macherel, doyen au Collège et Ecole de commerce (CEC) André-Chavanne, où se côtoient 2000 élèves totalisant 120 nationalités et 80 langues différentes.

Divergence de vues

Au printemps 2014, cet établissement du Petit-Saconnex a été confronté à une importante divergence de vues entre un brillant collégien de 4e année, âgé de 19 ans, et son enseignant de géographie. Le contenu de son cours sur le rôle de l’extrémisme religieux dans certains conflits actuels, plus particulièrement sur le conflit israélo-palestinien, a été sévèrement décrié par la famille de ce jeune juif, avec le soutien de la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (Cicad). Ils ont considéré ce cours, «laissant entendre que les juifs israéliens tentent de reproduire un génocide, comme orienté proarabe, ce qui n’est pas acceptable dans le cadre de l’enseignement scolaire».

S’en sont suivis des échanges de courriers et de rapports, des réunions et un arbitrage final de la direction d’André-Chavanne, «insatisfaisant», selon les professionnels qui ont suivi l’affaire. «Dans un esprit de conciliation et d’ouverture», la direction a toutefois fini par apaiser une situation qui aurait pu dégénérer. Elle a rappelé la laïcité de l’école publique et constaté «qu’il n’y avait pas de transgression de la norme, pas de faute professionnelle ni de parti pris». Au nom de la liberté d’enseignement, le directeur, Roland Jeannet, a refusé toute rectification du cours en classe, comme le réclamaient les contestataires.

Enseignants démunis

«D’une manière générale, on voit que de plus en plus d’élèves sont incapables d’intégrer appartenance religieuse et rationalité qui prévaut à l’école publique. Des collègues expérimentés nous disent que certains étudiants sont devenus extrêmement réactifs, qu’ils ne peuvent plus avoir la même liberté qu’auparavant et qu’ils s’autocensurent», relèvent Christian Macherel, Béatrice Cachelin et Patrick Netuschill. Cette nouvelle donne a poussé ces trois doyens du CEC André-Chavanne à organiser un séminaire intitulé «Religion et liberté académique». Une quarantaine d’enseignants de sciences humaines, de sciences expérimentales et de droit y ont activement participé; tout comme divers spécialistes, dont l’écrivain, philosophe et psychanalyste français Daniel Sibony, auteur du Grand malentendu, islam, Israël, Occident, paru en 2015. Une journée de débriefing bienvenue. Car ce différend parents-école a fortement ébranlé le corps enseignant et sa hiérarchie, le professeur incriminé ayant été sèchement accusé de n’avoir pas assez mis en avant les arguments en faveur de la politique menée par Israël. «Ce précédent nous a trouvés fort démunis, admet Christian Macherel. Nous avons alors constaté que ces tensions – voire ces conflits – étaient plus répandues que nous ne l’imaginions.» Ce sont surtout des différends avec des élèves musulmans et parfois juifs auxquels l’école est confrontée. «A ma connaissance, nous n’avons aucun problème avec d’autres religions, pas plus qu’avec les athées», observe Christian Macherel.

Et les temps actuels rendent les choses de plus en plus explosives (lire ci-contre). «L’école républicaine doit respecter les sensibilités des diverses communautés qui la fréquentent. Mon but n’est donc pas de stigmatiser telle ou telle communauté, mais bien de chercher à comprendre les interactions qui nous lient tous, quelle que soit notre appartenance culturelle, explique l’enseignant pris à partie. En année de maturité, nous essayons ainsi de favoriser la prise de recul afin d’analyser une situation à diverses échelles, y compris par des références critiques aux idéologies en présence.»

«Terrain très fragilisé»

Or «la sphère religieuse apparaît parfois comme une autorité incontestable pour l’élève, et la dimension critique et analytique de l’enseignement comme un danger», considère Christian Macherel, qui a lui même été confronté à des situations délicates avec de jeunes musulmans: l’un d’eux a notamment contesté l’un de ses cours de philosophie en disant que son «prof de la mosquée» lui enseignait tout autre chose! «Certains sujets ne permettront jamais d’obtenir de ses interlocuteurs qu’ils soient convaincus d’une position. Le but de l’enseignement n’est pas d’avoir raison, mais de faire réfléchir de manière cohérente, en s’inspirant d’auteurs faisant autorité et en respectant la loi», tempère Patrick Netuschill. «Le terrain est très fragilisé. Beaucoup d’enseignants ne se sentent pas assez légitimés pour tenir leur place d’autorité, regrette Daniel Sibony. L’enseignant n’incarne pas le savoir, il le transmet… de façon équitable et diversifiée.» (TDG)

Créé: 02.06.2015, 19h40

Des limites pénales peu contraignantes

Le Département de l’instruction publique (DIP) se dit peu sollicité par ce genre de cas: «Ils ne remontent pas forcément jusqu’à la direction. Tout comme dans le reste de la société, on observe plus de recours à l’école, mais en général pas sur le contenu et sur le fait religieux, relève la juriste Giselle Toledo*. Les familles contestent plutôt des notes, des décisions disciplinaires.» Concernant les contenus, la juriste précise que «s’agissant du secondaire II, l’enseignant doit adopter une démarche scientifique, ce qui n’exclut pas de refléter la pluralité d’éthiques coexistant au sein de nos sociétés démocratiques».
Inscrit dans la Constitution genevoise, le principe de la laïcité à l’école publique «exige le respect de la neutralité confessionnelle dans l’enseignement, poursuit Giselle Toledo. Ce qui n’interdit pas aux enseignants, bien au contraire, d’aborder le fait religieux en classe.» Or, cela est plus complexe qu’il n’y paraît. L’affaire de L’Arche de Noé en atteste, alors qu’au nom de la laïcité, le DIP vient d’interdire à des écoliers de chanter un opéra de Britten (notre édition du 28 mai).

Mais à quoi s’exposent les enseignants? Quelles sont les limites du droit pénal dans l’exercice de leur fonction? «Le droit pénal impose des limites peu contraignantes au contenu des enseignements, informe Ursula Cassani*, professeure à la Faculté de droit de l’Université de Genève. Cela ne signifie toutefois pas qu’un bon enseignant doit épuiser jusqu’à la limite la marge de manœuvre laissée par le droit pénal.» Gare aux délits contre l’honneur (art. 173ss CP), aux atteintes à la liberté de croyance et des cultes (art. 261 CP) et aux discriminations raciales (art. 261 bis CP) dans le cas qui nous occupe! Cependant, «la réflexion critique est nécessaire à l’enseignement et permise tant qu’elle reste objective», estime la spécialiste. Avant d’ajouter: «Les risques principaux de dérapages – notamment racistes – dans le cadre scolaire n’émanent, selon toute probabilité, pas du contenu de l’enseignement mais des échanges entre élèves. Or, les responsables de l’école sont tenus à un devoir juridique d’agir pour empêcher la survenance d’infractions dont ils ont connaissance, afin de garantir la protection des élèves.»

*Elles ont toutes deux participé au séminaire du CEC André-Chavanne.

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