Des chômeurs de plus de 50 ans racontent leur galère

TravailIls sont nés dans le canton, y ont travaillé toute leur vie et touché des salaires confortables. Mais tout a basculé après la cinquantaine lorsqu’ils ont été licenciés. Témoignages.

Dessin: Herrmann

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À l’image de l’ensemble de la Suisse, le taux de chômage continue de baisser à Genève. Il était de 4,5% en avril. Ce taux est-il plus élevé pour les 50 ans et plus? Non. Mais, comme le souligne le conseiller d’État en charge de l’Emploi, Mauro Poggia, il devient très difficile de retrouver un travail à cet âge-là (lire ci-contre). Un quart des seniors achèveront ainsi leur période de chômage sans avoir pu décrocher un job.

Trois chômeurs de plus de 50 ans ont accepté de témoigner. Ils décrivent un chemin de croix. Après l’inévitable appauvrissement, ils doivent essuyer les absurdités du système de recherche d’emploi et ses humiliations, sans compter la discrimination due à l’âge. Ils ressortent de l’aventure affaiblis, amers, avec parfois un fort ressentiment à l’égard des jeunes Français – bien formés et beaucoup moins bien payés – qui, disent-ils, ont «pris leur place».


Lire aussi l'éditorial: Chômeurs seniors: les aider. Et vite!


Comme Philippe, 52 ans, qui arrivera en fin de droits au mois d’octobre et devra alors s’adresser à l’Hospice général. CFC en poche, ce Genevois a d’abord travaillé comme mécanicien puis dans le social avant de rejoindre le domaine des banques privées, au début des années 2000: «J’ai œuvré durant quatorze ans au back-office.» Tout se passait très bien, raconte-t-il, jusqu’au jour où, en 2014, il a appuyé l’engagement d’un jeune de 27 ans, originaire du nord de la France.

«Il avait l’air pas mal. Je l’ai formé et ensuite il a voulu révolutionner le bureau, tout automatiser. Il a fait engager ses copains français et s’est finalement retourné contre ceux qui étaient là depuis longtemps.» Philippe dit avoir vécu une période de mobbing. Le conflit avec son jeune collègue s’est envenimé. «Il était toujours sur son portable. Moi, je travaillais à l’ancienne. J’étais responsable de formation dans mon team. Parfois, je faisais un gâteau et je l’amenais au bureau.» Après des mois de tensions, les choses ont dégénéré. «Il m’a jeté une agrafeuse à la tête.» Le service des ressources humaines de la banque conclut que Philippe est dans son tort. Il est licencié. Son jeune collègue est promu.

«On nous infantilise»

Philippe se retrouve à l’Office cantonal de l’emploi (OCE). Se sentant, à son âge, sans avenir dans le secteur bancaire, il postule pour un job au Service du stationnement de la Fondation des parkings. «Ce qui m’a frappé, c’est à quel point on nous infantilise dès le départ.» Alors que le recruteur décrit aux candidats ce poste comme étant le pire qu’on puisse imaginer – «Vous qui sortez de la banque, vous ne supporterez pas les insultes» – 60 personnes se présentent tout de même au premier test: dictée et exercices de mathématiques. Quatorze candidats sont retenus, Philippe en fait partie. Il passe aussi avec succès les entretiens personnels.

Un test sportif est ensuite prévu. Philippe fait remarquer qu’il n’a aucun problème quand il s’agit de marcher, mais qu’il ne peut pas régater avec des jeunes de 25 ans pour la course, malgré son passé sportif. On lui répond qu’il ne sait pas se vendre. Son conseiller l’envoie chez un coach, lequel lui conseille de se taire et de dire «oui» à tout. Il comprend le message.

Le jour du test – un samedi, à 8 heures, au Bout-du-Monde – Philippe et ses camarades apprennent à la dernière minute qu’ils devront franchir l’obstacle de l’épreuve «Luc Léger». Il est furieux: «Ce test est utilisé pour entrer à la police, chez les pompiers ou à la Légion étrangère en France… Et on nous le fait passer pour coller des contraventions!»

Ce test est utilisé pour entrer à la police, chez les pompiers ou à la Légion étrangère en France… Et on nous le fait passer pour coller des contraventions!

Philippe, chômeur, 52 ans

Deuxième constat: aux quatorze candidats sélectionnés par l’OCE s’ajoutent soudain septante de plus ayant postulé par le biais d’un site Internet. Très jeunes pour la plupart. Bien entendu, ni Philippe ni la plupart de ses camarades d’un certain âge ne réussissent le test. «L’effort physique que j’ai fourni a été tel que j’ai mis deux semaines pour m’en remettre.» Et il se demande: «Pourquoi nous a-t-on caché le niveau de cette épreuve? Pourquoi nous a-t-on infligé une humiliation pareille?»

Interrogé sur cette situation, Jean-Yves Goumaz, directeur général de la Fondation des parkings, qui gère le Service du stationnement, réagit: «On ne peut pas engager tous les chômeurs, même en fin de droits. Il s’agit d’un emploi exigeant sur le plan psychique et physique. Le taux d’absentéisme est de 15% et il augmente avec l’ancienneté. C’est pour y remédier que le processus de recrutement a changé et que ce test a été introduit.»

Place aux jeunes

Résultat: sur les quatorze candidats engagés en 2018, la moyenne d’âge est de 33 ans. Un seul a plus de 50 ans. Philippe a été victime de ce changement. Il exige des excuses de son conseiller. Et en reçoit, assure-t-il, de la part du directeur de l’OCE au nom de ce conseiller qui, entre-temps, est tombé malade. Aujourd’hui, Philippe occupe un emploi fédéral de travail et d’insertion (EFTI). «Je travaille comme les autres mais au lieu d’un salaire, je reçois mes allocations de chômage plus 250 francs par mois pour les repas et un abonnement de bus.»

Il vit tout ceci extrêmement mal: «Je suis né ici, j’ai cotisé durant trente ans. J’en veux aux politiciens de ne pas avoir pris des mesures pour protéger les travailleurs âgés compte tenu du contexte de libre circulation des personnes. Moi qui suis d’origine française, je me surprends à avoir développé une haine des frontaliers. Quant à la soi-disant préférence cantonale du MCG, c’est du pipeau. Elle ne fonctionne pas du tout.» François, 60 ans, fait partie des très nombreuses personnes licenciées par un grand groupe pharmaceutique entre 2012 et 2013. Il a ensuite travaillé durant deux ans pour une autre société avant d’être remercié, comme trois ou quatre personnes de son âge, sans raison apparente. «C’était un deuxième coup de poignard. On m’a notamment dit que je coûtais trop cher», explique cet ingénieur en informatique qui gagnait 13 000 francs par mois. «Je ne m’y attendais pas du tout car les clients étaient très satisfaits de mes compétences. J’ai alors compris qu’à 58 ans, ça allait être très dur de retrouver un emploi.»

La personne qui l’a remplacé? Un jeune Français. «Son salaire était de 8000 francs. Il en était très satisfait puisque auparavant il gagnait 3000 euros. D’ailleurs, la société qui m’a licencié ne prenait plus la peine de placer ses annonces en Suisse, mais directement en France. C’est ainsi qu’elle a engagé des Parisiens ou des habitants de Montpellier. La concurrence est féroce, ils cassent les prix…» Et François d’ajouter, un brin embarrassé: «Je suis proeuropéen. En tant que fils d’immigré, je me vois mal jeter la pierre à ces personnes. Mais il est vrai qu’il s’agit d’une concurrence qui devient déloyale. Sans compter que les Français ont de surcroît tendance à engager des Français.» Et la préférence cantonale? «Dans le privé, il n’y en a aucune.»

Est-ce qu’il ressent de la colère? Non, dit-il, car il a fini par retrouver du travail. Un contrat reconductible d’année en année. «Mais si je n’en avais pas retrouvé, j’aurais pu devenir aigri ou déprimé.»

Ce qui l’a beaucoup frappé durant ses huit mois de recherche d’emploi, c’est la barrière de l’âge. «J’ai décroché plusieurs entretiens car les employeurs étaient intéressés par mon CV, mais ils finissaient par me dire que je devrais penser à la retraite, que la pyramide des âges de l’entreprise ne leur permettait pas de m’engager ou qu’ils cherchaient un junior. En clair, moins cher et plus malléable. Cet énorme a priori sur l’âge m’a déçu et fâché. J’avais l’impression d’être face à un mur. Heureusement que j’ai une famille, une bonne santé et un caractère énergique, autrement j’aurais sombré.» François a très mal vécu ce rejet des patrons «qui ne veulent plus de nous. Ils affirment qu’on n’est plus assez motivé. C’est faux, moi j’aime mon travail et me sens en pleine forme pour l’effectuer.»

Les dettes s’accumulent

Élisabeth, 60 ans, a été employée durant trente-huit ans dans le domaine bancaire, avec quelques années de pause pour élever son fils. Elle a aussi travaillé à la Bourse. «Mes plus belles années…» se souvient-elle. Avant son licenciement en 2016, elle explique avoir vécu une année de mobbing de la part d’une jeune collègue de 25 ans. «Elle en arrivait même à dire aux autres de ne plus prendre la pause avec moi. Je rentrais tous les soirs en larmes, humiliée, déprimée. J’en ai parlé au service des ressources humaines qui a constaté le mobbing. Mais en fin de compte, j’ai perdu mon poste et elle a gardé le sien.»

Aujourd’hui, cette Genevoise touche une préretraite et des allocations de chômage. En tout 4200 francs mensuels pour vivre à trois, avec son enfant, encore aux études, et son compagnon, lui-même actuellement sans aucune ressource financière.

«Je fais mes dix recherches d’emploi obligatoires par mois, mais je ne sais plus à qui écrire. Alors je recommence depuis le début.» Élisabeth arrive bientôt en fin de droits. Elle est paniquée. «J’aimerais bien nettoyer des bureaux le soir pour éviter l’Hospice.» Mais elle sait bien que même sur ce marché, elle a peu de chances de décrocher un job. N’arrivant pas à joindre les deux bouts, Élisabeth accumule les dettes avec une anxiété grandissante: «C’est bien simple, je ne paie plus mon assurance maladie.»


Poggia: «En effet ils sont discriminés»

La directive sur la préférence cantonale entre en vigueur en 2011. Elle implique que pour chaque poste à l’État, la priorité est accordée à un candidat genevois. En octobre 2014, elle est élargie aux institutions de droit public comme les TPG, les SIG et les HUG, et aux entités subventionnées comme les EMS. Les entreprises privées ne peuvent pas y être soumises.

Selon les témoignages recueillis, l’impact de cette directive serait nul. Vrai? Le conseiller d’État MCG Mauro Poggia, en charge de l’Emploi, réagit: «Les 50 ans et plus, pour des raisons qui relèvent du coût de leur engagement, comme du regard rempli de préjugés que portent sur eux trop d’entreprises, sont discriminés sur le marché du travail. S’il n’y a pas un taux plus élevé de travailleurs de cette tranche d’âge qui arrivent au chômage, le risque de ne pas retrouver d’emploi est plus important. Un chômeur de plus de 50 ans subira plus lourdement la concurrence de travailleurs plus jeunes. Rude sur le territoire national, cette concurrence l’est d’autant plus lorsque l’employeur peut recruter dans toute l’Union européenne. Et la France, pour une question de langue, est sans nul doute le lieu de provenance privilégié de cette concurrence.»

Compte tenu de la pénurie de logements à Genève, «ces nouveaux arrivants, qui n’ont plus à attendre six mois en zone frontalière avant de pouvoir demander un permis, comme c’était le cas avant les accords bilatéraux, s’installent en France voisine et deviennent des frontaliers, en concurrence également avec ce que j’appelle les «frontaliers historiques» de l’Ain et de la Haute-Savoie, ajoute l’élu MCG. De là à prétendre que la directive sur la préférence cantonale est inefficace, il y a un pas que l’on ne peut franchir, car cette directive n’est pas opposable aux entreprises privées.» Par contre, dès le 1er juillet, dans des professions connaissant un taux de chômage supérieur à 8%, l’annonce des postes de travail ouverts devra être faite à l’OCE. «Mais cela n’obligera pas les entreprises privées concernées à engager nos demandeurs d’emploi», note Mauro Poggia, qui souhaite conclure sur une note positive.

Comme nous l’avons récemment indiqué dans notre journal, le maire de Saint-Julien dénonce l’augmentation d’annonces d’emplois dans lesquelles la résidence à Genève est une condition requise. Une bonne nouvelle pour Mauro Poggia: «Cela dénote, enfin, une prise de conscience par une part croissante de nos employeurs privés de leur responsabilité sociale à l’égard des demandeurs d’emploi du canton.» LB/CF (TDG)

Créé: 13.05.2018, 21h06

Fondation privée au secours des seniors

Il a passé plus de trente ans à l’État, dont les deux tiers à l’Hospice général et une grande partie à l’Action sociale. Il a également travaillé à l’Office cantonal de l’emploi (OCE) entre 2007 et 2015. Éric Étienne en connaît donc un rayon en matière d’insertion professionnelle. Rien de surprenant qu’un grand mécène genevois l’ait sollicité pour mener à bien le projet 50 + de la jeune Fondation Qualife. Créée en 2014 pour aider les moins de 25 ans à entreprendre une formation, elle ambitionne aussi depuis 2016 de favoriser l’emploi des chômeurs de 50 ans et plus.
Mais n’est-ce pas là la tâche de l’OCE? «Le souci de cet office consiste surtout à réduire le risque de chômage pour se conformer aux attentes du SECO (Secrétariat d’État à l’économie)», estime Éric Étienne. Et il n’est pas le seul à le penser. «L’OCE est dirigé pour faire de bonnes statistiques, pas pour résoudre le problème du chômage», dénonçaient ainsi ses détracteurs dans la «Tribune de Genève» du 9 mars.
«Avec un taux de chômage de 5,3% en 2017, nous avons le taux annuel le plus bas depuis 2002», se défend inlassablement Charles Barbey, directeur de l’OCE. Il n’empêche! Cette administration reste parfois décriée et en particulier par les seniors, trop souvent poussés vers l’Hospice général plutôt que vers une réinsertion professionnelle. À l’OCE, les sanctions pleuvent et l’écoute diminue, reprochent nombre de conseillers en placement et de chômeurs.
Le Rotary à la rescousse
La Fondation Qualife mise, au contraire, sur un accompagnement qui valorise plutôt qu’il ne sanctionne les quinquas en quête d’emploi. «Nous avons la chance d’être un petit laboratoire. Nous n’avons pas d’obligation de résultat immédiat. Le financeur nous incite à tenter des approches nouvelles.» L’une d’elles consiste à demander à un membre du Rotary d’accompagner un chômeur durant trois mois, de le stimuler voire de lui ouvrir son carnet d’adresses. «Et ça marche du tonnerre de Dieu!» assure Éric Étienne.
Qualife veut combattre la ségrégation de l’âge en se montrant aux petits soins pour les chômeurs grisonnants quel que soit l’horizon dont ils proviennent. «Gare au jeunisme excessif ainsi qu’à la perte de confiance et d’estime de soi qui en découle pour les seniors, prévient Éric Étienne. Je ne suis absolument pas d’accord avec cette nouvelle tendance qui considère que l’on ne serait plus employable dès 48 ans, voire moins. Ici, nous offrons un projet de transition professionnelle qui met en avant les talents et les valeurs des personnes expérimentées. Elles ont de belles compétences dont l’économie a tort de se priver.»
Parmi les problématiques observées par Qualife: l’obsolescence ou l’absence de diplômes, une longue période d’inactivité professionnelle, des difficultés à se vendre ou encore une méconnaissance de l’évolution du marché de l’emploi. «Même si ici on accueille aussi des super banquiers et avocats, relève le directeur de cette fondation. On est le dernier filet! On encourage l’utilisation de mesures comme l’allocation de retour à l’emploi (ARE) de l’OCE. Dans certaines situations, cette mesure permettrait même de faire des ponts jusqu’à la retraite.» Son principe est simple: un employeur engage un chômeur en fin de droits, un ex-indépendant ou une personne au bénéfice de l’aide sociale en contrat à durée indéterminée (CDI) et l’État finance une partie du salaire du nouveau collaborateur. Qualife fait du «lobbying» en transmettant ces informations aux entreprises de la région pour les sensibiliser à la problématique. «Quantité d’entre elles ne connaissent pas les soutiens à l’engagement des plus de 50 ans proposés par l’État. Nous faisons alors la promotion de l’OCE.»
«Du cousu main»
Des coups de pouce formation sont aussi proposés aux plus de 50 ans pour remettre à jour leurs connaissances et compétences. La fondation organise encore des «cafés contacts réseautage» afin que les demandeurs d’emploi ne restent pas isolés. L’Espace coaching permettrait, à lui tout seul, à 56% des bénéficiaires de Qualife de retrouver un emploi. «Sur une base de trois mois, nous leur offrons un accompagnement personnalisé et intensif, précise Éric Étienne. Au bout du chemin, le candidat ne trouvera peut-être pas le job idéal, mais on lui aura remis le pied à l’étrier. Mieux vaut cela que de rester trois ans au chômage…» Et de conclure: «Nous faisons du cousu main en donnant des conseils précis et ciblés dans les 48 heures. Cela a un impact immédiat sur le projet de réinsertion.»

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