«Des acteurs clés du djihad suisse sont d’ici»

EntretienLa situation en Suisse est en train de changer, analyse le spécialiste du terrorisme Jean-Paul Rouiller.

Jean-Paul Rouiller est la cheville ouvrière du nouveau groupe d'analyse du terrorisme, rattaché au GCSP à Genève.

Jean-Paul Rouiller est la cheville ouvrière du nouveau groupe d'analyse du terrorisme, rattaché au GCSP à Genève. Image: Laurent Guiraud

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«On commence à réaliser que des acteurs clés du djihadisme helvétique sont des locaux.» L’ancien agent des services de renseignement suisse Jean-Paul Rouiller, aux vingt-cinq ans d’expérience, parle d’un changement de stature de la Suisse en matière de terrorisme. Il revient aussi sur les événements peu anodins survenus ces derniers jours à Genève, Lausanne et Aubonne.

Quatre arrestations importantes liées au terrorisme ont eu lieu à dix jours d’intervalles sur l’arc lémanique. Le grand nettoyage a-t-il commencé?

Il faut laisser du temps aux enquêteurs. Disons que l’une des deux séquences judiciaires qui vient de se dérouler en Suisse romande est censée avoir d’autres effets. Mais a priori, avec les éléments dont je dispose, je ne vois pas de lien entre les événements de Meyrin du 14 juin et ceux de Lausanne et d’Aubonne les 23 et 24 juin.

Qu’est-ce que cela révèle de la capacité de la Suisse à lutter contre le djihadisme?

Nos services de renseignements sont modestes, vu la taille de la Suisse, mais ont des capacités. Il faut rappeler qu’ils travaillent depuis trente ans dans la lutte contre le terrorisme. Ils ont une mémoire. Ils ont mûri. Le début du conflit en Syrie en 2013 a changé la donne. Aujourd’hui, on observe les premières manifestations évidentes de ces changements.

Ces actions révèlent-elles aussi une meilleure coordination avec d’autres Etats?

Il est faux de croire que la collaboration n’existe pas entre les services. Cela fait au moins une trentaine d’années que la communication, les canaux, les outils existent. Les spécialistes se connaissent. Les services se parlent, plus ou moins bien, mais ils se parlent. La coopération judiciaire entre les services de police en matière de terrorisme n’est pas nouvelle non plus. En revanche, un changement qualitatif s’est opéré récemment. La Suisse était encore considérée jusqu’à ces dernières années comme la queue de la comète, parce que les acteurs ne faisaient que passer par chez nous. Ce qui est en train de changer, c’est que des acteurs centraux du djihadisme sont chez nous et qu’ils ont des connexions avec l’étranger. La Suisse est en train de prendre une stature différente.

Justement, la Suisse constitue-t-elle une base arrière pour les djihadistes?

Ce n’est pas nouveau. Cela fait vingt ans qu’on nous dit que la Suisse n’est pas une cible prioritaire des terroristes, mais peut servir de base arrière. La nouveauté, c’est qu’on ne subit plus un djihadisme importé. Un milieu, un vivier djihadiste helvétique est en train de se créer. Il n’est plus exogène mais endogène. Il est composé de personnes qui ont grandi en Suisse. Les points de fixation vont de Genève à Lausanne, de Bienne à Zurich. Ces jeunes gens condamnés ne resteront pas vingt ans en prison. Certains verront la lumière au bout du tunnel, d’autres pas et prépareront la suite. La Suisse entrera alors dans une dynamique vécue par bien d’autres pays européens.

Faut-il même craindre la présence en Suisse d’une cellule terroriste endogène?

Qu’est-ce qu’on entend par cellule? Si l’on regarde le modèle du groupe Etat islamique (EI), on doit craindre la présence en Suisse d’individus, même pas de cellules. Regardez les dernières attaques survenues à Londres et à Paris, sur les Champs-Elysées. Ensuite, on postule le fait que chaque voyageur du djihad peut compter sur l’appui logistique ou financier de 5 à 10 personnes autour de lui, des amis, de la famille. A l’échelle suisse, cela commence à faire du monde. Officiellement, 88 personnes ont quitté la Suisse pour rejoindre une zone de combat, une centaine selon mon estimation, ce qui peut représenter 1000 personnes impliquées de près ou de loin.

«La question n’est pas de savoir si un attentat aura lieu en Suisse, mais quand», a dit en mai le conseiller fédéral Guy Parmelin. Pourquoi la Suisse ne serait-elle plus protégée de par sa neutralité?

En matière de terrorisme, la Suisse n’a jamais été protégée de par sa neutralité… La Suisse fait partie de l’Occident. Les pourparlers sur la Syrie qui ont lieu à Genève sont évoqués sur les canaux de communication du groupe EI. Ceci posé, le terrorisme aujourd’hui est à bas coût. Un djihadiste suisse ne va pas frapper à Boston, mais dans son milieu. Le groupe EI l’encourage depuis 2014.

La Suisse prépare une série de modifications légales pour renforcer la lutte. Suffisant?

Nous restons les parents pauvres de l’Europe. La nouvelle loi sur le renseignement donne aux services des capacités étendues. Le Conseil fédéral vient de proposer des mesures pour étoffer notre Code pénal. Mais il faut une loi sur le terrorisme, comme dans d’autres pays européens. (TDG)

Créé: 27.06.2017, 23h17

Un groupe d’analyse unique en Suisse

Jean-Paul Rouiller est la cheville ouvrière du nouveau groupe d’analyse du terrorisme, le Terrorism joint analysis group (T-JAG), rattaché au Centre de politique de sécurité de Genève (GCSP).

Les groupes d’analyse du terrorisme fleurissent
en Europe. Que va apporter de plus le T-JAG?



On ne part pas de rien. Un travail de recherche et des cours en matière de prévention de l’extrémisme violent sont donnés depuis des années au GCSP par le Dr Christina Schori Liang. Une expertise en contre-terrorisme s’ajoute à cela pour apporter une approche plus globale. Le T-JAG traite des sujets d’actualité, les met en perspective en fusionnant les méthodes du renseignement, de la police judiciaire et du monde académique. Ce groupe non étatique, unique en Suisse, est composé, pour l’heure, de cinq personnes aux profils différents.

Quels types d’expertises apportez-vous et à qui?

La Confédération a ses propres capacités en la matière. Nous visons tous les secteurs non étatiques pour livrer une analyse de la menace. Concrètement, nous sommes en train de lancer une recherche sur les revendications du groupe Etat islamique. Et nous allons par la suite organiser des briefings, notamment pour les médias, après un événement exceptionnel, dans le but de mettre en perspective les faits. Nous garderons un délai de carence de quarante-huit heures, pour ne pas aller plus vite que la machine. Il faut pouvoir communiquer, mais sans se précipiter.

Comment mener une recherche sans perturber les enquêtes judiciaires?

Nous nous basons notamment sur notre expérience,
des sources ouvertes, des documents écrits et photographiques, des documents judiciaires. La règle de base consiste à ne pas parler de certains aspects qui pourraient nuire à des opérations policières.
S.R.

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