Dérapages au bout de la nuit

Genève Après le drame du Rooftop, de nouveaux cas portés à notre connaissance montrent que la profession d’agent de sécurité continue à poser problème. Enquête sur la situation actuelle.

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Photo d'illustration. Image: Keystone

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«Je pensais que je n’allais pas m’en sortir vivant…» Le témoignage de Jessy, victime de la violence d’un agent de sécurité, n’est pas isolé. Deux autres cas édifiants ont été portés à notre connaissance. Voilà qui relance la problématique de la formation des videurs.

Le 3 mai 2014, Jessy était allé boire un verre au Java avec sa compagne et son frère. C’est en revenant à sa table, dans le carré VIP, qu’il a été importuné par un jeune client libanais, habitué des lieux. «Il ne voulait pas me laisser passer. J’ai soulevé sa jambe et j’ai malgré tout rejoint mes amis. Mais il m’a suivi, m’a donné plusieurs claques puis a renversé mon verre.» Jessy est resté calme et s’est forcé à ne pas réagir. Le client s’est alors dirigé vers le videur, S., pour lui glisser quelque chose à l’oreille. Quoi? On ne le saura jamais. Mais ce dernier a décidé de faire sortir Jessy. Ensuite, tout a dégénéré. Les plaignants sont persuadés que S. et la bande du jeune libanais se sont ligués contre eux. «D’ailleurs, précise le client tabassé, S. m’a fait croire qu’il n’était pas agent de sécurité au Java mais garde du corps du client libanais.» Le pic de violence a été atteint dans un passage souterrain entre l’Hôtel Kempinski et le lac. Passage où les caméras de surveillance sont absentes. «La police nous a dit ensuite qu’à chaque embrouille, les gens étaient amenés là pour se faire tabasser», indique Jessy.

La soirée s’achève aux HUG

Perte de connaissance, fracture du crâne, plaies sur le visage ayant nécessité sept points de suture. Sa fiancée et son frère, qui ont tenté de le protéger, ont également été blessés. S. a été condamné pour rixe et lésions corporelles simples par ordonnance pénale. Un second agent de sécurité ainsi que le jeune client libanais l’ont aussi été, mais seulement pour rixe. Côté prévenus, les faits sont totalement contestés. Me Baptiste Janin, avocat d’un des videurs, ne veut faire aucun commentaire.

«Mon client a été littéralement massacré», affirme Me Razi Abderrahim, avocat des trois plaignants, qui vient de faire appel et demande une aggravation de l’accusation en agression et lésions corporelles graves. Il va même plus loin: «Nous mettons en cause la responsabilité du Java au regard de ses agents de sécurité. Ces derniers ont failli à leur devoir de protection de mes clients. Au lieu de rester neutres, ils se sont mêlés et ont pris partie dans la bagarre de manière totalement inadéquate et non professionnelle. A mes yeux, la responsabilité de l’employeur est engagée.»

Arnaud Daviaud, directeur du Java, ne veut pas se prononcer sur la procédure en cours. Mais il estime que depuis les nouvelles normes, entrées en vigueur en octobre 2014 (lire ci-dessous) la situation évolue de manière positive: «Nous faisons désormais appel à Securitas, dont les employés sont forcément cartés.» Donc ayant fait l’objet d’une enquête de police. Il indique que les établissements de nuit genevois ont d’ailleurs été reçus par la police l’année dernière pour une séance d’information destinée justement à préciser les règles d’engagement des videurs. «Il est désormais interdit d’engager des agents de sécurité sous le nom d’agents d’accueil car c’est une manière de contourner la loi.» Et d’ajouter: «Nous faisons tout ce que nous pouvons pour éviter les dérapages. Notamment par une sélection des clients à l’entrée. Mais dans un établissement de nuit, lorsque les gens ont bu, il y a toujours une part d’imprévu, surtout vers 3 ou 4 h du matin.»

En ce qui concerne le Java précisément, un nouvel épisode de violence a eu lieu le 17 janvier 2016. Un client a été blessé par le même videur, S., mis en cause en 2014. Ce dernier assure qu’il se trouvait dans l’établissement comme simple client cette fois-ci. Quoi qu’il en soit, selon nos sources, la procureure Alexandra Sigrist vient de reprendre l’enquête de 2014 à zéro et a décidé d’y adjoindre le nouveau dossier de 2016. Elle a constaté que le film de la caméra de vidéosurveillance s’interrompt opportunément, dans les deux cas, au moment des agressions. Si elle a pu déterminer que pour les actes de 2016, il s’agit d’une interruption liée à un problème technique, elle n’est pas encore arrivée à cette conclusion pour les événements de 2014. Informations confirmées par Vincent Derouand, directeur de la communication du pouvoir judiciaire.

Ce n’est pas tout. Toujours selon nos informations, une autre boîte de nuit, le Bypass, est mise en cause dans deux affaires datant de mars 2016. Un professionnel de la sécurité vient d’être condamné pour deux épisodes violents. A une semaine d’intervalle, il s’en est pris à deux clients. Coups de poing, coup de tête, étranglement… Ses victimes se sont retrouvées avec diverses blessures, dont une fracture du nez. Dans une ordonnance pénale du mois de février, le procureur Antoine Hamdan retient «un usage disproportionné de la contrainte». Il condamne le videur à une peine pécuniaire avec sursis pour lésions corporelles simples et menaces. Constat sévère de Me Robert Assaël, avocat d’un des plaignants: «Les agents doivent créer un climat de sécurité pour les clients. A l’évidence, les contrôles de leurs compétences et de leur formation par l’Etat sont insuffisants. Pour autant qu’ils existent!»

Violence des clients décuplée

Angel Aparicio, exploitant du Bypass, assure pourtant qu’«il y a longtemps que l’époque des gros bras et des pitbulls est révolue. Maintenant, les agents de sécurité doivent faire un travail plus psychologique que physique. Ils doivent filtrer les clients – entre 800 et 1000 par soirée – mais leur rôle n’est pas d’entrer en conflit avec eux. Ils doivent pouvoir les calmer et parfois les immobiliser.» Il rappelle que la condamnation du videur fait l’objet d’un appel. A ses yeux, il s’agit d’un «bon gars». Mais il ne travaille plus au Bypass car, depuis le mois d’avril, l’établissement fait appel à une société de sécurité qui fournit des agents «cartés».

Depuis les normes de 2014, la situation s’est améliorée, estime Angel Aparicio: «Aujourd’hui, les agents doivent être blancs comme neige et se comporter correctement s’ils ne veulent pas perdre la carte qui leur permet de travailler. Mais il est clair que le Bypass n’est pas une boulangerie-pâtisserie, que le carrefour de l’Etoile est devenu un endroit à la mode où les tensions sont grandes. Sans compter la violence des clients, qui s’est décuplée. Je travaille dans ce milieu depuis quinze ans et je peux vous dire que c’est impressionnant.»

Créé: 10.05.2017, 19h27

La responsabilité des établissements

Les règles en matière d’agents de sécurité sont devenues plus restrictives depuis octobre 2014. Le concordat romand sur les entreprises de sécurité a été révisé. Les établissements de nuit sont désormais contraints de demander une autorisation pour engager un agent. Ce dernier doit obtenir une carte du Service des armes, explosifs et autorisations pour exercer. Avant de la lui accorder, une enquête est menée sur son passé qui ne peut comporter ni infraction pénale ni acte de défaut de biens. «Il faut offrir, par ses antécédents, son caractère et son comportement, toute garantie d’honorabilité», informe Jean-Claude Cantiello, porte-parole de la police. En cas d’infraction, les amendes peuvent aller jusqu’à 60 000 fr. Ces nouvelles mesures sont-elles efficaces? Elles n’ont pas empêché, en 2015, le drame du Rooftop 42, dans lequel un père de famille, sorti brutalement par un videur, a perdu la vie. En 2016, «sur 63 établissements contrôlés, 23 infractions ont été dénoncées», indique Jean-Claude Cantiello. Soit un tiers des cas.
Lorsque leurs agents ne sont pas en règle, les établissements doivent s’acquitter d’amendes administratives, mais que se passe-t-il lorsqu’un employé dérape sur le plan pénal? La boîte de nuit porte-t-elle une responsabilité? Dans le cas du Rooftop, il n’y a pas eu de mise en cause pénale de ce bar-restaurant ni, pour le moment, de mise en cause civile, précise Me Guerric Canonica, conseil de l’établissement. Avocat et professeur de droit à l’Université de Genève, Yvan Jeanneret explique qu’au niveau pénal, les auteurs de lésions corporelles ou d’homicide par négligence sont poursuivis à titre personnel: «L’entreprise qui les emploie ne peut être incriminée en tant que telle que si l’on n’arrive pas à identifier la personne physique qui a commis l’infraction. Cet obstacle juridique est quasiment infranchissable pour ce genre d’infraction.» En revanche, sur le plan civil, «une entreprise privée peut être poursuivie car l’employeur répond, en principe, des dommages causés à des tiers par son employé».
C.F./F.M.

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