De retour de Raqqa, il témoigne en images

RécitLe photographe genevois Guillaume Briquet a pu entrer en Syrie et suivre des combattants kurdes qui luttent contre Daech.

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Le visage grave, les yeux bleus éteints, Guillaume Briquet revient de quatre semaines passées sur le front à Raqqa, en Syrie. Le photojournaliste genevois a suivi des membres des Unités de protection du peuple (YPG), appuyés par l’aviation américaine, qui luttent contre le groupe Etat islamique (EI) pour reprendre la ville transformée en capitale du califat. Immersion dans le chaudron syrien.

«Un jour, on m’a dit: tu pars demain.» Feu vert après des mois de préparation grâce à des contacts kurdes en Suisse, à l’étranger et sur place. Sans rien dire de sa destination à sa famille, pour la préserver, il n’informe qu’un ami, sa «ligne de vie», avec qui il communiquera tant bien que mal durant son périple. Guillaume Briquet, 53 ans, s’envole le 26 mai, avec un appareil photo, cinq batteries, une caméra, trois téléphones et un kit de médecine d’urgence.

Jeu de piste

Arrivé à l’aéroport de Souleimaniye, au Kurdistan irakien, un chauffeur inconnu l’attend, pistolet à la ceinture, pour l’emmener dans une maison gardée. Commence alors un jeu de piste qui le mène dans la montagne, où il est pris en charge par des groupes de la guérilla kurde, qui lui interdisent toute prise de photos. Trois jours après, il est déposé en pleine nuit avec sept autres personnes, des Turcs, un Anglais et des militaires kurdes, près de la frontière.

Briefés sur la sécurité, tous s’enfoncent dans un champ désertique. «Nous avons marché, traversé le Tigre sur un canot pneumatique, passé sous les camps irakien et turc. C’était une nuit sans lune, mais on nous a repérés. Les Irakiens ont tiré. On s’est couchés au sol. On attendait qu’ils arrêtent pour ramper. Les Turcs ont réagi à leur tour et ont tiré. C’était infernal. On a mis six heures pour faire six kilomètres.» Comment ne pas paniquer? «Je ne pensais pas à ça sur le moment. Je restais fixé à l’objectif: passer la frontière.»

Quatre jours après, il parvient en Syrie. Il passe par un camp d’entraînement de volontaires étrangers, sans rencontrer de francophones, et observe leur formation. Au huitième jour, il arrive dans la ville de Tabqa, reprise vingt jours plus tôt par les YPG. Les réfugiés y affluent.

Par un regard et des gestes, Guillaume Briquet entre en contact avec eux. Il réalise ses premières photos, les plus marquantes à ses yeux. Sur sa tablette, il s’arrête aujourd’hui sur l’une d’elles: «Cette femme entièrement voilée ressemble à un chevalier du Moyen Age. Dans cette image, il y a quelque chose de graphique et d’horrible à la fois.» Elle tient par la main une petite fille, «heureuse et en même temps apeurée, comme un petit oiseau».

Les réfugiés l’ont beaucoup marqué. «Ils fuient Raqqa par leurs propres moyens. Ils s’échappent de la capitale du groupe EI après trois ans d’oppression. Certains ont dû collaborer pour survivre. Leurs émotions sont palpables. Ils sont heureux mais dans la crainte.»

Des combattants kurdes viennent chercher le photographe pour gagner les abords de Raqqa, sa destination finale. Dans le désert, près d’une base militaire, Guillaume Briquet marche avec quatre soldats lorsqu’ils essuient un tir d’artillerie de Daech. A quinze mètres de lui, deux hommes tombent. «On est remonté dans la voiture, j’étais à l’arrière avec les deux blessés. L’un d’eux n’a pas survécu pendant le trajet. Devant, deux autres combattants écoutaient de la musique. C’était surréaliste.» A cet instant, à quoi pense-t-on? «A pas grand-chose. J’étais vivant.» L’émotion reste enfouie chez le quinquagénaire.

Mettre en place des rituels

Dans un périmètre de huit kilomètres autour de Raqqa, il passe d’un groupe d’une trentaine de combattants à un autre, sans maîtriser ce tournus. Les tirs et les explosions sont permanents. C’est muni de gants et de lunettes spéciales pour se protéger des éclats qu’il photographie les combats menés par de jeunes hommes et femmes lourdement armés. «J’ai été frappé par ces femmes soldats, dont certaines commandent des groupes d’assaut.» Avec le recul, sans prendre parti, il relève le système égalitaire des YPG. «Ces femmes, non voilées en plein Moyen-Orient, sont considérées comme l’égal des hommes.» Comment a-t-il vécu cette proximité avec les YPG? «Ce n’étaient pas des copains. Et je n’étais pas l’un des leurs. Je gardais mes distances. Dans ces situations, il est impératif de garder la tête froide, de ne pas flancher, de ne pas se laisser envahir par les émotions.» Sa technique consiste à se concentrer sur des objectifs, heure par heure, s’occuper en appliquant des rituels simples, comme le contrôle de son matériel photo et le nettoyage de ses vêtements.

Accepté partout, Guillaume Briquet sait faire oublier sa présence. Certains demandent à ne pas être pris en photo, mais personne ne censure ses clichés.

Après deux semaines sur place, le Genevois veut rentrer, comme prévu. Impossible. «Je n’étais pas maître de mes mouvements. J’ai commencé à m’inquiéter, glisse-t-il. J’ai réussi à appeler mon contact à l’étranger, via un réseau Wi-Fi que j’ai pu capter. Il m’a rassuré. Mais j’ai encore dû rester quinze jours.»

C’est la deuxième fois qu’il couvre la guerre en Syrie. «En 2013, j’étais resté dix jours à Alep avec les djihadistes de Jabhat al-Nosra, un groupe affilié à Al-Qaida et qui prétend ne plus l’être.» Y aura-t-il une prochaine fois? «Bien sûr, mais pas dans les mêmes conditions.» La veille de son départ, le 20 juin, trois journalistes ont péri à Mossoul. L’un d’eux, Bakhtiyar Haddad, était un «ami proche». (TDG)

Créé: 15.07.2017, 09h59

C'est le deuxième fois que Guillaume Briquet part en reportage en Syrie. En 2013, il accompagnait des djihadistes. En mai et juin de cette année, il a suivi des combattants kurdes. (Image: Laurent Guiraud)

Zones interdites

Ancien professeur de kung-fu, le Genevois Guillaume Briquet, né en 1964, est aujourd’hui photojournaliste indépendant. Il parcourt le monde pour témoigner des situations les plus tendues et critiques. Spécialisé dans les reportages en zones de conflits et de catastrophes, il s’est rendu en Afrique, en Corée du Nord, en Haïti, au Moyen-Orient, s’est introduit dans les zones interdites de Tchernobyl et de Fukushima. Ses photos de djihadistes prises en 2013 en Syrie ont fait la une de magazines internationaux et sont toujours publiées. De par son expérience du terrain, il est régulièrement sollicité pour participer à des conférences et des débats en Suisse.
S.R.

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