De quel côté se tiennent le Vrai, le Bien et le Juste

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Le récent essai d’Ingrid Riocreux, «Les Marchands de Nouvelles» (Éditions de l’Artilleur 2018), est un texte important qui devrait faire date. En une époque ou les médias sont devenus un pouvoir redoutable, planétaire, doté d’ubiquité et de simultanéité, dont l’influence sur les opinions et les comportements est déterminante, il faut un courage intellectuel certain pour développer une réflexion critique sur le phénomène. De courage, Ingrid Riocreux, esprit libre et indépendant, spécialiste du langage et de rhétorique, n’en manque pas. Le sous-titre de l’ouvrage annonce la couleur: «Essai sur les pulsions totalitaires des médias».

Les deux ressorts profonds du totalitarisme sont la sacralisation de la cause et la bonne conscience Ingrid
Riocreux, essayiste

Par médias, l’auteur entend les médias dits mainstream, c’est-à-dire les grands groupes installés de presse et de télévision. Le sujet connexe des médias alternatifs et des réseaux sociaux nés avec le web n’est abordé que par la bande. Gageons qu’il fera l’objet d’un prochain livre.

Notons un paradoxe. Alors que les médias sont en principe considérés comme les garants d’une société démocratique permettant la diffusion et la libre circulation de l’information, les voici suspects d’imposer «un code qui formate la compréhension du réel et finalement, formate celui-ci». Le fait est qu’aujourd’hui, la méfiance envers les médias et leurs principaux représentants, les journalistes, s’est accrue comme en témoigne, avec parfois une violence condamnable, le mouvement des «gilets jaunes» en France voisine.

Le problème trouve son origine dans le fait que les acteurs des médias ont des prétentions qui débordent leur sujet, qui devrait rester la vérification, la diffusion et le commentaire des informations. Ces prétentions tiennent à la mission d’éducation des masses qu’ils se sont fixée en sus. En effet les informations sont traitées en fonction d’une échelle de valeurs implicite qui tend à indiquer au lecteur-auditeur-téléspectateur de quel côté se tiennent le Vrai, le Bien et le Juste. Ce que l’auteur nomme la «moralistique» des médias.

Ainsi celui qui fait entendre une voix dissidente ou discordante n’a pas sa place dans le système. Tel l’hérétique des temps jadis, il se retrouve très vite excommunié et écarté de la scène des vérités officielles.

«Les deux ressorts profonds du totalitarisme, intimement liés l’un à l’autre, sont la sacralisation de la cause et la bonne conscience», écrit l’auteur. Or le totalitarisme est un déni du réel car il n’existe jamais sur cette terre de ligne entièrement juste. Nous vivons au contraire dans un monde équivoque, ambivalent, livré au jeu de l’incertitude, ou le bien et le mal sont inextricablement mêlés et parfois même solidaires l’un de l’autre. Seul l’imprévu, qui en surgissant perturbe tout ce que nous imaginions, est certain. Il n’est pas de thème qui échappe à cette loi d’airain, à commencer par ceux dont on voudrait tant qu’ils fassent consensus tels que les migrations, le réchauffement climatique, le pacifisme, le féminisme, l’humanitarisme, etc.

Quant à la bonne conscience, elle n’est pas autre chose que la conscience qui fait la belle pour se donner en exemple et se faire applaudir par les autres. La bonne conscience n’est au bout du compte qu’un accessoire du spectacle…

Donc le projet de ce livre vise à élaborer un outil critique qui permette de garder une distance par rapport au discours médiatique et d’en effectuer le tri. «Pointer, dans un système de pensée offert comme grille de lecture du monde, les hypocrisies et les failles qui minent la concorde d’une société, et dont les mots des médias ne sont finalement que les symptômes. C’est montrer le rôle ambigu des médias, supposés garants de la démocratie, qui entretiennent en réalité des rapports troubles avec les pulsions totalitaires sommeillant en tous les groupes humains.»

Bien entendu, il ne s’agit pas de diaboliser les médias, ce qui serait tomber à son tour dans une posture néfaste. De toute manière ils sont désormais tellement liés à notre quotidien qu’on ne voit pas comment on pourrait s’en passer. Mais il est impératif de prendre conscience des catastrophes probables devant l’accumulation des moyens, des puissances et des pouvoirs mis à disposition par le progrès technologique. Il y a évidemment un usage sain et utile des médias à condition que les acteurs restent lucides sur le réel, clairs sur eux-mêmes et pour tout dire humbles d’une humilité véritable. Les journalistes ne sont pas là pour refaire le monde mais pour nous aider à le voir tel qu’il est.

De plus, ils ne sont pas seuls en cause. Le lecteur-auditeur-téléspectateur est également interpellé. «Il lui faut apprendre à développer un métadiscours, un discours sur le discours de l’information: je ne sais pas si ce qu’on me dit est vrai mais la manière dont on me le dit m’incite à penser que. Ce type de raisonnement pose un filtre entre le discours entendu et ma pulsion d’assentiment.» Ce n’est que du côté d’une telle mise en tension dialectique qu’une amorce de solution pourra être entrevue.

+ sur vincentschmid.blog.tdg.ch (TDG)

Créé: 04.01.2019, 16h12


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