Crise au sein de la police : Monica Bonfanti encaisse les coups

GenèveMonica Bonfanti a été sommée de calmer les syndicats. Ce n’est pas la première fois qu’elle est sermonnée par la conseillère d’Etat Isabel Rochat. Mais elle y trouve son compte. Eclairage.

La cheffe de la police genevoise Monica Bonfanti a dû s’expliquer jeudi devant sa magistrate de tutelle. Mais sa place ne semble pas menacée.

La cheffe de la police genevoise Monica Bonfanti a dû s’expliquer jeudi devant sa magistrate de tutelle. Mais sa place ne semble pas menacée. Image: CHRISTIAN BONZON

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Jeudi matin, à la première heure, Monica Bonfanti était convoquée par sa magistrate de tutelle, Isabel Rochat. La conseillère d’Etat n’a pas tourné autour du pot. Elle a exigé de la cheffe de la police qu’elle «analyse la légalité des actions ou des menaces d’actions» annoncées lundi par le syndicat de la gendarmerie et qu’elle formule, le cas échéant, «des propositions de sanctions et de mesures pour rétablir l’ordre et la discipline au sein du corps de police». Ferme, le message de la magistrate a pu être perçu comme un avertissement à Monica Bonfanti. Isabel Rochat s’en est défendue. Quant à la cheffe de la police, elle l’a pris avec philosophie. Elle ne craint pas l’adversité. Tant mieux: depuis deux ans et l’arrivée de la magistrate libé rale-radicale à la tête du Département de la sécurité, de la police et de l’environnement, elle est servie. Enquête.

En décembre 2009, lorsque Isabel Rochat hérite de la place laissée vacante par le socialiste Laurent Moutinot, Monica Bonfanti, en poste depuis trois ans, voit son statut se modifier. Isabel Rochat la regarde avec circonspection. Peut-être parce qu’elle la considère comme la créature de Laurent Moutinot, qui lui a offert le poste. Peut-être parce que pour Isabel Rochat, qui a une vision plus conservatrice de la police que son prédécesseur, la police doit être dirigée par un homme.

Reléguée dans l’ombre

La place de Monica Bonfanti n’est pas menacée, mais fragilisée par des déclarations confuses de sa cheffe. Isabel Rochat dit ainsi que «si la hiérarchie de la police est défaillante, on verra». L’histoire montrera que les propos alambiqués de la conseillère d’Etat tiennent plus d’une maladresse chronique devant les médias que d’une volonté de mettre la pression sur la cheffe de la police.

De l’extérieur, l’arrivée d’Isabel Rochat semble avoir relégué Monica Bonfanti dans l’ombre. Sous l’ère Moutinot, la Tessinoise occupait une place de choix dans les médias. Ce qui ne devait pas lui déplaire. Ce qui ne dérangeait pas non plus Laurent Moutinot, qui n’a jamais eu besoin d’avoir sa photo dans les journaux pour se sentir exister. «Moutinot poussait ses chefs de service à s’exprimer. Ça l’arrangeait bien», confie un haut gradé de la police. Nouvelle donne, sous l’ère Rochat. Comme déjà écrit par la Tribune de Genève, le département a décidé de maîtriser toute la communication. Quitte à se montrer procédurier, inonder de paperasse ses chefs de service et finir par les museler.

De l’intérieur, l’arrivée d’Isabel Rochat rend le travail de la hiérarchie de la police plus compliqué, plus pénible au quotidien. A la vision très politique et à l’approche systémique de Laurent Moutinot, Isabel Rochat oppose une vision spécifique de la police. «Imaginons une recrudescence de violence aux Pâquis, suggère un cadre de la police. Moutinot dirait: «Analysez les raisons de ce phénomène et réglez le problème.» Rochat dirait: «Il faut une patrouille de plus dans ce secteur.» Sa vision tend à résoudre chaque petit problème.»

Isabel Rochat, décrite comme très éloignée de la base, serait ainsi très proche des préoccupations du peuple. «Il lui est arrivé de demander des comptes à la cheffe de la police devant d’autres chefs de service sur la base d’un courrier de citoyen affirmant avoir été molesté par des gendarmes», confie un fonctionnaire du Département de la sécurité.

Tancée en public

Isabel Rochat n’aurait pas hésité non plus à sermonner la cheffe de la police après avoir croisé un gendarme en train de boire une bière ou les mains dans les poches. «Qu’elle se soucie de l’image véhiculée par les policiers, c’est très bien. Mais elle doit prendre de la hauteur. Et elle a du mal. Chaque fois qu’elle voit un problème individuel, elle a presque le sentiment que certains policiers rechignent à la tâche. Vous pouvez bien imaginer que ça ne comble pas de bonheur la cheffe de la police», confie un fonctionnaire du département.

Avec Isabel Rochat, Monica Bonfanti a ainsi dû apprendre à faire le poing dans sa poche lors de certaines séances de travail. La cheffe de la police est passée d’un Laurent Moutinot fumeur de pipe, toujours calme et zen – apathique, diront les mauvaises langues – à une Isabel Rochat «colérique en situation de stress», selon plusieurs sources.

Capitaine de beau temps

Ainsi, le 21 décembre, Isabel Rochat doit se rendre sur le plateau de Léman Bleu. Une heure avant, elle tombe sur une note interne, critique, rédigée par le président du syndicat de la gendarmerie, Christian Antonietti, à l’attention des policiers. Pour la magistrate, le seul but d’une telle note est de saper le moral des troupes. La conseillère d’Etat nous a confié avoir monté les tours à la lecture de cette note. Résultat: une heure plus tard, à l’antenne, lors d’une prestation à oublier au plus vite, elle remet en cause la légitimité du syndicat et laisse entendre qu’il ment sur certains dossiers. Elle se trompe et s’en mordra les doigts.

«Isabel Rochat se met dans tous ses états pour une simple lettre. Dans les instances dirigeantes de la police, certains se demandent comment elle aurait géré l’affaire Kadhafi», confie un proche du dossier. «Isabel Rochat est un capitaine de beau temps», assène un cadre supérieur, pensant résumer le sentiment général.

Dans ce tableau qui semble bien noir, comment se positionne Monica Bonfanti? Selon un proche, la cheffe de la police a une approche pragmatique de la situation. Attachée au respect de la hiérarchie, elle sait qu’elle doit obéissance et fidélité à Isabel Rochat. C’est donc à elle de s’adapter. Composer avec le manque d’expérience de sa cheffe et l’attitude, parfois méprisante, de sa garde rapprochée. Avaler des couleuvres, en somme.

Mais là n’est pas le plus important pour elle. Monica Bonfanti est très attachée aux chiffres. Et elle constate avec satisfaction que les effectifs de la police ont augmenté depuis l’arrivée d’Isabel Rochat. «Monica Bonfanti est consciente que sa cheffe se bat pour obtenir des renforts, confie un membre de l’état-major. Et c’est l’essentiel, au final.»

Marquer son territoire

La cheffe de la police a également relevé que la capacité de la prison de Champ-Dollon a augmenté de cent places et que le département a su empoigner le dossier, délicat, de la rémunération du personnel. «Je peux vous assurer que Monica Bonfanti trouve globalement son compte avec Isabel Rochat. Elle n’a jamais songé à démissionner et elle n’a pas non plus eu le sentiment qu’on voulait la virer», affirme un proche du dossier.

En place depuis six ans – seul son homologue neuchâtelois André Duvillard fait mieux en Suisse romande – Monica Bonfanti, qui n’a pas souhaité répondre à nos questions, a donc appris à composer avec la méthode Rochat. A présent, il lui est demandé à la fois d’écouter et de remettre en place les syndicats, qui semblent l’apprécier autant qu’ils détestent Isabel Rochat. La cheffe de la police tient une occasion en or de redorer l’image de la police. Et de marquer son territoire. (TDG)

Créé: 13.01.2012, 22h45

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