«Criminalisés pour avoir montré de la compassion»

JusticeLes «trois de Briançon» sont accusés d’avoir aidé des migrants à entrer illégalement en France. Bastien et Théo s’expriment pour la première fois avant leur procès le 31 mai.

Briser le silence Au premier plan, Bastien dénonce les effets négatifs du capitalisme. À sa gauche, Théo exprime leur détermination à lutter pour une société plus égalitaire.

Briser le silence Au premier plan, Bastien dénonce les effets négatifs du capitalisme. À sa gauche, Théo exprime leur détermination à lutter pour une société plus égalitaire. Image: Laurent Guiraud

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Bastien a soigneusement choisi son sweat-shirt. «Le capitalisme, c’est has been», peut-on lire sur la poitrine du jeune homme de 26 ans. Assis à ses côtés, son ami Théo, 24 ans, pèse chacun de ses mots. Les deux Genevois ont décidé de prendre la parole. Avec détermination et parcimonie.

Depuis la France voisine, où ils sont assignés à résidence, ils tiennent une conférence de presse avec leur comité de soutien genevois. Manque l’Italienne de 27 ans, Eleonora, assignée elle aussi à résidence, mais à Marseille. Jeudi 31 mai, ils seront jugés à Gap pour avoir aidé des migrants à entrer illégalement en France.

À une semaine de l’audience, ce sont donc deux des «trois de Briançon» qui rompent le silence imposé par la justice française. «Pas question de subir en baissant la tête», insiste Théo. Interdiction leur a été faite d’intervenir sur les réseaux sociaux. Quant au fait de s’exprimer devant les médias, la restriction est plus floue. «L’État n’a pas le droit de nous museler. Notre solidarité doit être plus forte que la pression que l’on subit», lance Théo. «On prend le risque», ajoute Bastien.

Deux décès à la frontière

Tout en assurant «ne pas être à l’aise avec le fait d’être des porte-étendards», le duo entend profiter de se retrouver involontairement sous le feu des projecteurs pour délivrer un message. «De par la position dont nous avons hérité arbitrairement, nous allons essayer de faire entendre la voix de ceux qui subissent la répression», proclame Théo.

À l’image des deux migrants décédés ces deux dernières semaines à la frontière franco-italienne. Soit Mamadou, mort d’épuisement et découvert vendredi 18 mai par des randonneurs. Ainsi que Blessing Matthew, une jeune Nigériane retrouvée noyée dans la Durance après avoir tenté d’échapper à un contrôle de police. «Lorsqu’on vit en Europe, on ne voit plus cette frontière mais les réfugiés, eux, ils y risquent leur vie», insiste Théo.

De son passage derrière les barreaux des Beaumettes à Marseille, le duo garde un goût amer et une immense colère. Mais surtout un enseignement. «Les privilèges en tant que blancs de classe aisée au sein de l’établissement pénitentiaire ont été très forts, raconte Bastien. Pour nous, cela reflète l’injustice de cette société.»

Profitant de la tribune qui lui est offerte, ce dernier, qui s’apprête à passer son bachelor en histoire économique et sociale, se lance dans une diatribe. «La migration est un désastre issu du capitalisme de la société actuelle et passée, souligne-t-il. Elle est le résultat d’un passé esclavagiste puis colonial et impérialiste. Les frontières et États-nations sont aussi issus de cette histoire. Tout cela est, pour nous, à déconstruire.» Si le propos est politique, les deux jeunes assurent n’être affiliés à aucun parti et parler en leur nom.

Un séjour «déshumanisant»

Difficile aussi pour eux d’avoir été envoyés en prison tandis que les militants d’extrême droite qui, la veille de la manifestation, ont bloqué le passage de la frontière franco-italienne au col de l’Échelle, n’ont pas été inquiétés.

Dénonçant «le deux poids deux mesures» auquel ils se retrouvent confrontés, les deux amis estiment être des «boucs émissaires». «Il fallait enfermer quelqu’un et c’est tombé sur nous deux et sur Eleonora de façon totalement arbitraire», lâche Théo. Il ajoute, un brin excédé: «On ne peut pas accepter de vivre et de grandir dans un monde où on est criminalisé pour avoir montré de la compassion envers d’autres êtres humains. C’est n’importe quoi!»

D’autant que ces onze jours de prison suivis de l’assignation à résidence en cours ne sont pas sans conséquence. Bastien ne sait pas s’il pourra passer son bachelor. Tandis que Théo, maître-nageur, n’a pas pu commencer comme prévu, le 11 mai, son travail à la piscine de Carouge. «Le Conseil administratif a décidé de m’attendre jusqu’au 1er juin», indique-t-il. Et de s’insurger: «On prend nos vies en otage pendant plus d’un mois. Nous ne pouvons même pas rentrer chez nous.»

S’ils jugent leur séjour en prison «déshumanisant», les deux jeunes ressortent avec une détermination plus forte que jamais pour défendre leurs idéaux. «Si nous pouvons aider à faire prendre conscience de la situation aux frontières, notre mésaventure n’aura pas été vaine», concluent-ils, avant de donner rendez-vous à leurs soutiens le 31 mai.


La Ville affiche son soutien

La Ville de Genève soutient les «Trois de Briançon». Tel est le message du vote de la plénière du jeudi 17 mai. L’Alternative, appuyée par le PDC, a accepté la résolution intitulée «Liberté pour Théo, Bastien et Eleonora».

Dénonçant notamment «la criminalisation de la solidarité et le caractère arbitraire de leur arrestation», ce texte prévoit que le Conseil administratif entreprenne «toutes les démarches en son pouvoir afin de soutenir, protéger et assurer le retour de Théo, Bastien et Eleonora dans leurs foyers, libres de toute charge».

De quoi satisfaire les signataires de la résolution. À l’image de la cheffe de groupe d’Ensemble à Gauche, Brigitte Studer, qui juge «scandaleux et choquant» que la peine encourue pour le délit de solidarité soit de sept ans.

Une indignation partagée par la cheffe de groupe PDC, Anne Carron. Cette dernière a ainsi défendu cette résolution, estimant que «la Ville de Genève est une capitale des droits humains, elle a un rôle historique à jouer dans la défense des droits de l’homme et des personnes dont les droits sont bafoués à travers le monde».

Pas de quoi convaincre le PLR, le MCG et l’UDC. Le Conseil administratif a, lui, apporté son soutien à la résolution. M.P.

(TDG)

Créé: 24.05.2018, 20h11

Rappel des faits

Vendredi 20 avril
Théo et Bastien arrivent à Clavière (Italie).

Samedi 21
Le groupe d’extrême droite Génération identitaire bloque le col de l’Échelle (F).

Dimanche 22
En réaction, une marche de soutien aux migrants se déroule le long de la frontière franco-italienne. À l’issue, six personnes sont interpellées.

Mardi 24
Les deux Genevois et l’Italienne Eleonora passent en comparution immédiate. Leurs avocats demandent un report d’audience. Il est accepté mais le trio est placé en détention provisoire.

Jeudi 26
Transfert des Genevois
de la prison de Gap à Marseille.

Jeudi 3 mai
Le trio est libéré mais assigné à résidence en France.

Jeudi 31
L’audience se tiendra
à Gap. M.P.

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