Ces églises qui deviennent de lourdes croix à porter

PatrimoineL’Église catholique ne parvient plus à entretenir certains biens, surdimensionnés et coûteux à rénover. Elle veut démolir pour reconstruire des logements, l’État s’y oppose.

L’église Ste-Jeanne de Chantal, construite en 1968 aux Charmilles, vétuste et fermée

L’église Ste-Jeanne de Chantal, construite en 1968 aux Charmilles, vétuste et fermée Image: Georges Cabrera

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L’intérieur, majestueux, est balisé de banderoles, de celles qui indiquent une zone sinistrée. Les bancs gisent sur le dos, comme des poissons morts. Le plafond goutte au-dessus d’un seau dépassé; un pan s’effrite et crache au sol des morceaux qu’on ne ramasse plus. L’église Ste-Jeanne de Chantal, aux Charmilles, meurt à petit feu. Trop chère à rénover, trop grande pour la poignée de fidèles, elle est fermée depuis 2014.

L’Église catholique romaine de Genève (ECR) veut la détruire pour reconstruire un lieu de culte plus modeste et des logements. Mais elle présente un intérêt patrimonial, alors l’État s’y oppose. Un cas emblématique d’une problématique en pleine expansion: les lieux de cultes catholiques surdimensionnés et coûteux à l’entretien deviennent autant de croix à porter.

Adaptation et rendement

L’ECR dénombre quelque 50 églises réparties sur le canton. «À une époque, il était admis que chaque commune devait bénéficier d’une église, au même titre que d’une école, explique Dominique Pittet, secrétaire général de l’ECR. 28, dont Ste-Jeanne de Chantal, ont été construites au XXe siècle, la plupart dans les années 60 au moment des migrations catholiques de l’Espagne, de l’Italie et du Portugal.»

À ses débuts, Ste-Jeanne de Chantal et ses 700 places faisaient salle comble. On en est loin aujourd’hui: la communauté réunit tout juste une centaine de fidèles réguliers. «Ce n’est pas tant le nombre de catholiques qui a baissé – il y en a encore 180 000 recensés dans le canton, relève Dominique Pittet. Mais ils sont moins pratiquants et fréquentent donc moins les églises.» Le lieu se vide, tout comme les caisses de la paroisse, qui ne parvient plus à assumer le lourd entretien de Ste-Jeanne de Chantal – qui est mal isolée et un gouffre énergétique. Prise à la gorge, elle sera en faillite d’ici moins d’un an, assure Dominique Pittet. «Ce sera une première.» Alors l’ECR a élaboré un projet de démolition-reconstruction pour construire «une église du XXI siècle». Soit remplacer le bâtiment démesuré par un autre plus modeste et «modulable», utilisable pour les paroissiens (messes, baptêmes, mariage), ainsi que pour d’autres communautés et associations. «Nous allons aussi construire 80 logements pour assurer un rendement et un avenir à la paroisse.» Pour cela, il faut raser l’église… «Ce n’est évidemment pas de gaîté de cœur. Mais nous ne pouvons pas garder tels quels ces lieux inadaptés qui coulent les paroisses, nous devons trouver des revenus pérennes.»

Un autre plan de démolition-reconstruction est prévu à St-Pie-X, à Châtelaine, avec 80 logements. Ce projet, comme celui aux Charmilles, est depuis plus de deux ans suspendu à l’aval de l’État. «Ce ne sont pas moins de 160 logements et la survie de paroisses qui sont bloqués!» déplore Dominique Pittet. D’autres paroisses sont en difficulté, d’autres églises sont inadaptées et vétustes et le secrétaire général craint pour l’avenir. Car le Département de l’aménagement, du logement et de l’énergie (DALE) a récemment effectué une étude sur 28 biens construits au XXe siècle. Et décrété que 16 d’entre eux étaient «digne d’intérêt». Ce qui pourrait déboucher, à terme, sur une mise à l’inventaire. «On ne pourra alors plus toucher à ces biens, ni aux terrains qui les entourent. C’est une expropriation des droits à bâtir! Si on considère que ce sont des éléments de patrimoine, alors il faut nous aider à les entretenir.»

«Ne pas dénigrer ces objets»

Au DALE, on tempère. Francesco Della Casa, architecte cantonal, précise d’abord qu’une mise à l’inventaire est un long processus «qui fait intervenir plusieurs acteurs, dont le propriétaire, la commune et l’État, qui donnent leur préavis». Ensuite, elle n’est pas si restrictive, «c’est une mesure de protection d’ordre général, qui n’empêche pas des modifications du bâtiment. Les demandes d’autorisations de construire sont certes soumises à l’appréciation de l’Office des monuments et des sites mais il n’est pas question d’expropriation!»

L’architecte cantonal indique «comprendre la situation» de l’ECR, «il est légitime d’estimer que tel est objet est devenu inadapté mais ce n’est pas une raison pour le détruire! Surtout lorsque c’est, comme dans le cas de Ste-Jeanne de Chantal, un chef-d’œuvre d’architecture (lire ci-dessous). Ça me chagrine que les églises dénigrent ces objets.» Le DALE veut donc privilégier des alternatives à la destruction. Et d’avancer des pistes de réflexion: «Certaines paroisses sont plus florissantes que d’autres, pourquoi ne mutualiseraient-elles pas leurs moyens?» Impensable pour Dominique Pittet. «Les paroisses n’ont pas les moyens, même avec une mise en commun, d’entretenir 28 églises sur le long terme! Sauf si on les laisse mettre en valeur leur patrimoine et en tirer des revenus.»

Quid de l’ECR, qui a retrouvé les chiffres noirs avec son budget de 12 millions à l’équilibre? «Ce n’est pas son rôle. Et de toute manière l’ECR n’a pas la capacité de financer autant de lieux de culte. Ces 12 millions servent à payer les salaires des 120 collaborateurs, les frais liés aux activités pastorales et à la gestion de son patrimoine.» Un soutien financier de l’État est évidemment exclu, au nom du respect de la laïcité. Mais une mise à l’inventaire impliquerait l’octroi de subventions, de l’ordre de 20%-25% sur les travaux subventionnables. Pour Ste-Jeanne de Chantal, le Département brandit aussi la solution de la réaffectation, culturelle comme sociale.

L’ECR indique ne pas être fermée à des propositions. «Mais cela me paraît utopique, pointe Dominique Pittet. L’espace est immense, très humide et difficile à chauffer, mal isolé et insonorisé…»

On pourrait avoir l’impression que le DALE cherche à conserver à tout prix. «Pas à tout prix non, reprend Francesco Della Casa. On fait tous les efforts pour conserver. Mais on ne va pas tuer l’institution pour garder les pierres!» Justement, en quoi est-ce si important de conserver ces églises? «Elles sont le témoin d’une époque et font partie de l’histoire de Genève», soutient Matthieu de la Corbière, directeur du Service de l’inventaire des monuments d’art et d’histoire. Mais encore? «Ces bâtiments singuliers sont des repères visuels et ils cassent la monotonie de la ville, ajoute Francesco Della Casa. Imaginez, si le paysage ne se composait que d’alignement de barres d’immeubles! Il faut des lieux qui disent le collectif plutôt que l’individuel, qui évoquent d’autres choses que métro-boulot-dodo. Enfin, ce genre de bâtiments crée une émotion, qu’on soit croyant ou non.»

Le DALE annoncera à la fin du mois d’avril sa décision sur le projet de démolition de Ste-Jeanne de Chantal.


Protestants aussi

L’Église protestante genevoise (EPG) fait face aux mêmes difficultés que l’ECR. Depuis quatre ans, elle tente de réaliser, en partenariat avec la commune de Vernier, 130 logements, des salles paroissiales et une crèche à la place du temple de Châtelaine, qui est vétuste et inutilisé. Mais la Commission des monuments, de la nature et des sites s’oppose à la destruction du temple. «Nous avons étudié des scénarios de réaffectation mais les lieux ne s’y prêtent pas et la Commune propose déjà suffisamment d’infrastructures, explique Éric Vulliez, codirecteur l’EPG. Nous avons même envisagé de construire par-dessus le temple! Nous sommes dans une impasse.» A.T.

(TDG)

Créé: 02.04.2018, 18h28

À l’inventaire, pourquoi?

Les objets «dignes d’intérêt» représentent 20% du patrimoine bâti à Genève, indique Francesco Della Casa, architecte cantonal. «4% sont mis à l’inventaire; 10 à 15 bâtiments le deviennent chaque année.» Cette mesure restreint, mais ne supprime pas, la liberté d’intervention sur le bien. En revanche, en étant «classé», il ne peut plus subir de transformation et doit être protégé dans sa fonction. 16 églises catholiques – sur les 28 bâties dans la seconde moitié du XXe siècle – sont susceptibles d’être mises à l’inventaire. Sur quels critères? «Nous tenons compte de compte de la qualité architecturale, de l’architecte – origine, notoriété –, de l’environnement, de la bibliographie du bâtiment, entre autres», détaille Matthieu de la Corbière, directeur du Service de l’inventaire des monuments d’art et d’histoire. Il explique que l’église de Ste-Jeanne de Chantal présente une architecture «exceptionnelle»: murs cannelés, plafond suspendu en bois, forme de coquille Saint-Jacques. Et que l’architecte genevois est reconnu, que l’intérieur est emblématique du changement liturgique entraîné par Vatican II, «l’organisation spatiale est repensée: le prêtre fait désormais face aux fidèles». A.T.

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